Marie Fortuit monte dans sa chambre et se met à écrire

Actrice, metteure en scène, Marie Fortuit, jeune trentenaire, écrit sa première pièce « Le Pont du nord » dont l’héroïne s’appelle Adèle comme dans la chanson où Adèle « monte dans sa chambre et se met à pleurer ». Elle y déplie le mot vol qui en cache un autre à une lettre près. Sur fond de Nord filial, de ducasse, de foot et d’amour. Bon début d’une autrice à laquelle l’actrice offre son miroir.

"Le pont du Nord", le frère et la soeur © Elizabeth Carecchio "Le pont du Nord", le frère et la soeur © Elizabeth Carecchio
On connaissait Marie Fortuit comme actrice (récemment dans Bérénice (lire ici), on avait apprécié sa mise en scène d’une pièce de Falk Richter (lire ici), on l’avait vue codiriger avec détermination et obstination La Maille, un petit théâtre aux Lilas, jusqu’à sa fermeture. On la découvre aujourd’hui autrice, mettant en scène et étant l’une des actrices de sa première pièce, Le Pont du nord, créée au CDN de Besançon où elle est, cette année, artiste associée.

L’amour en fuites

Le titre fait référence à la chanson qui traversa son enfance, et celle de nombreux spectateurs. Et le mot Nord y pèse son pesant d’or, c’est de là qu’elle vient : Maresches, non loin de Valenciennes. Comme son héroïne. Comme dans la chanson, on y croise un frère (Octave) et une sœur, Adèle (même prénom que la fille de la chanson), complices. Et comme dans bien des villes du Nord, on y aime les ducasses et les matchs de foot.

Tout commence à Paris où vit Adèle (Marie Fortuit) depuis qu’elle a quitté brusquement le Nord pendant l’été 1998 après la victoire des Bleus. Sa tante qui l’hébergeait, vient de mourir. Kosta (Damien Groleau), le compagnon de sa tante, homme de peu de mots, se réfugie dans le piano, Schubert pour commencer. En attendant son frère Octave (Antoine Formica) qui, lui, est resté vivre dans le Nord (il vient à Paris pour un entretien d’embauche), Adèle soliloque. Une parole qui erre, se cherche, une parole retenue comme on le dit pour l’eau des barrages, et qui nous arrive par à-coups, par gouttes et giclées, à l’instar des fuites d’eau qui tombent du plafond de cet appartement parisien. Accident ? Trop plein ? Fuite, mais de quoi ?

On ne sait, on ne saura pas. La pièce accumule les indices, multiplie les strates. Ces trois coupes : des trophées de tournois de foot gagnés par son frère et ses potes ? Ces trois bouquets de fleurs d’une blancheur virginale : les signes d’un deuil, d’une perte ? Et plus tard cette fumée envahissante : est-elle seulement celle du café ? Qui veut-on enfumer ?

Le vol avec ou sans i

"Le pont du Nord", Sonia chantant à Tokyo © Elizabeth Carecchio "Le pont du Nord", Sonia chantant à Tokyo © Elizabeth Carecchio
L’espace (belle proposition de Louise Sari) comme le temps flotte, se dérobe, le passé remonte à la lutte avec le présent : Adèle attend un coup de fil de Sonia (Mounira Barbouch), une pilote de ligne qui s’apprête à prendre les commandes d’un avion en partance pour Tokyo tandis que l’équipe de France de foot s’apprête à affronter celle du Japon. Ce vol n’est-il pas le contrepoint à un autre sens du mot, celui d’un bien dérobé ? Autrement dit : le vol de Sonia n’est-il pas ce qui permettra à Adèle de tenir enfin à distance le viol subi naguère ? A un moment, Adèle dit qu’il faut toujours mettre les points sur les i.

C’est là le secret qui sera pudiquement distillé - et d’autant plus douloureux, dans sa retenue, que le mot n’est pas prononcé. C’est là la réponse à la question que se pose Octave depuis le début : pourquoi Adèle est-elle partie ? Pourquoi n’est-elle pas restée auprès de lui et de leur mère qui fabrique des parapluies la nuit mais qui n’a pas su protéger sa fille de la tempête qui s’est abattue sur elle ?

Octave retrouvé à Paris, la vieille complicité entre le frère et la sœur reprend du service, comme si de rien n’était. On joue à jouer, on raconte des contes, on refait le film de ce soir de juillet 1998, la première ducasse après la victoire des Bleus. C’est comme si on y était. Octave et Adèle chantent ensemble Joe Dassin (« Et si tu n’existais pas / Dis-moi pourquoi j’existerais... »). En écho, Sonia chantera « L’Oiseau » dans un karaoké de Tokyo. Charivari des lieux et des temps.

Plus tard, c’est Adèle qui raconte, la ducasse se termine, Paul, le n°9 de l’équipe de foot, le pote à Octave lui dit : « Viens, on va voir la mer. » Elle cherche son frère, ne le trouve pas, Paul l’entraîne dans sa voiture. Ils ne verront pas la mer. D’abord l’arrêt sur le bas côté où Adèle dit « Paul, arrête » puis ne dit plus rien. Et plus tard, l’accident. Octave ne saura jamais. Il est à la buvette du stade quand Adèle assise sur les gradins raconte à ceux (nous) qui devant elle sont assis sur d’autres gradins. Alors la fable, venue dans un désordre de pointillés, ayant reconstitué son puzzle, se referme sur un baiser, celui de l’amour, entre Adèle et Sonia.

Hormis quelques vains jeux de langage au début de la pièce qu’il vaudrait mieux biffer (un moteur qui peine à se mettre en route), tout glisse, tout file en lignes fuyantes. On se laisse embarquer dans le désordre apparent de la pièce, ses fuites d’eaux et de mots. Sous le regard de Catherine Umbdenstock (collaboratrice à la mise en scène), les acteurs affirment la personnalité de leur personnage, Marie Fortuit en tête, tout en vibrante délicatesse. Portant Le Pont du Nord, première pièce, pleine de réminiscences et de secrètes connivences, d’une artiste obstinée. Tel est son sort.

CDN de Besançon jusqu’au 5 oct. Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas le 10 oct ; Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet du 15 au 23 oct. (sf le 20).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.