Bruno Geslin retrouve l’odeur du «Bouc» de Fassbinder

C’est avec une libre adaptation du « Bouc » que Bruno Geslin conclut un compagnonnage de trois ans avec les acteurs de la Bulle bleue de Montpellier autour de R.W. Fassbinder. Belle aventure où il avait entraîné Jacques Allaire et Evelyne Didi, signant chacun un spectacle. Tous sont invités à occuper le CDN Théâtre des Treize vents, et à y présenter leurs spectacles.

scène du spectacle "Le bouc" © Bruno Geslin scène du spectacle "Le bouc" © Bruno Geslin
« Il a retrouvé ce que les autres ont oublié : le temps. » C’est l’une des dernières répliques du film de R. W. Fassbinder Prenez garde à la sainte putain (1970). Elle pourrait servir d’exergue à l’aventure au long cours que vient de mener Bruno Geslin avec la troupe des acteurs « en situation de handicap » de la Bulle bleue de Montpellier (lire ici). Un parcours fécond, entamé il y a trois ans autour de Fassbinder sous le titre générique Prenez garde à Fassbinder !. Trois ans à dialoguer, à voyager avec Fassbinder. Les acteurs de la Bulle bleue et l’œuvre du fondateur de l’Antitheater avaient beaucoup de choses à se dire et à partager au fil de trois étapes et autant de spectacles.

De l’Antitheater à la Bulle bleue

La trilogie s’est achevée à la fin de cet automne avec une adaptation libre du Bouc (pièce et film) par Bruno Geslin. Les deux premiers volets avaient été confiés par Geslin à deux autres metteurs en scène. D’abord Jacques Allaire qui a travaillé sur des entretiens donnés par Fassbinder et d’autres menés auprès des treize acteurs de la Bulle bleue, les uns et les autres portant sur des thèmes comme l’anarchie, l’amour, le couple, le tout donnant naissance à un spectacle intitulé Je veux seulement que vous m’aimiez (reprise du titre d’un film de Fassbinder sorti en 1976). Puis, la seconde année, Evelyne Didi a emmené les acteurs dans un spectacle déambulatoire (lire ici) sur le site même de la Bulle bleue (et de ses lieux de travail), une dérive vagabonde inspirée par un court film de Fassbinder (dix minutes), Le Clochard (1965), complété par d’autres textes allant de Marieluise Fleisser à Nikki Giannari, le tout présenté sous le titre Huit heures ne font pas un jour (emprunté à un film de Fassbinder tourné pour la télévision en 1972).

Le spectacle mis en scène par Evelyne Didi s’achevait dans un chai transformé en taverne. C’est dans ce même chai, mais dans un tout autre dispositif, que se passe la libre adaptation par Bruno Geslin du Bouc, pièce en 1968 et film en 1969 dédiés par Fassbinder à Marieluise Fleisser dont la pièce Pionniers à Ingolstadt devait lui inspirer un film éponyme l’année suivante après l’avoir montée au théâtre la même année que Le Bouc.

C’est en 68 que Fassbinder crée l’Antitheater où se rassemblent ceux qui l’entourent, le musicien Peer Raben, et des actrices et acteurs comme Hanna Schygulla, Henry Baer, Rudolf Waldemar Brem, Kurt Raab et bien d’autres qui seront aussi ceux de ses films. Une porosité qui traverse aussi l’écriture ; ses pièces sont des scénarios dialogués et inversement. On observe une semblable porosité dans le projet au long cours de Bruno Geslin : la troupe de la Bulle bleue est comme le pendant de l’Antitheater. Et on retrouve les mêmes actrices et acteurs dans les trois spectacles, comme les acteurs de l’Antitheater allaient d’une pièce et d’un film à l’autre.

« Tout y est autrement qu’ici »

L’année 1969 est particulièrement riche pour Fassbinder : quatre films dont Le Bouc, sans compter les mises en scène théâtrales d’autres auteurs (John Gay et Goldoni). Dans une postface à sa traduction de la pièce Le Bouc (publiée à L’Arche avec deux autres pièces qui deviendront également des films Les Larmes amères de Petra von Kant et Liberté à Brème), le regretté Philippe Ivernel raconte que le titre allemand Katzelmacher (littéralement : faiseur de chatons) est un terme de mépris dès la fin du XVIIIe siècle en Allemagne du sud à l’encontre des travailleurs étrangers venus d’Italie. C’est pourquoi dans la pièce et dans le film, quand les individus désœuvrés et désargentés qui se connaissent depuis l’enfance et sont restés vissés à leur quartier, vivant de petits boulots, de petites combines et pour certains et certaines de prostitution occasionnelle, voient arriver dans leur coin un étranger, ils le prennent pour un Italien, alors qu’il est grec, s’appelle Jorgos et ne comprend pas l’allemand.

Pas son existence même et son intrusion dans le quartier, l’étranger va être le lieu de tous les fantasmes (violeur, etc.) et canaliser les frustrations, les haines. La sexualité étant une allumette qui met le feu aux poudres, Marie (la très jeune Anna Schygulla) quittera son mec qui ne l’aime pas et la tabasse pour cet étranger, rêvant de partir avec lui en Grèce même si Jorgos y a femme et enfant, parce que là-bas « tout est autrement qu’ici » (derniers mots du film), rêvant par là même de devenir, elle aussi, une émigrée, une étrangère.

Pas question de couleurs de peau, pas question de religion, mais l’incursion d’un corps étranger qui exaspère l’oppression sociale, l’exploitation économique qui ne va pas sans une exploitation érotique chez Fassbinder, comme le souligne Ivernel. Et c’est d’autant plus fort que c’est Fassbinder lui-même qui interprète (admirablement) le rôle de l’étranger, du Grec Jorgos.

Le chant du bouc

scène du spectacle "Le bouc" © Bruno Geslin scène du spectacle "Le bouc" © Bruno Geslin
Bruno Geslin s’éloigne du film et de la pièce pour mieux en retrouver les fondements, les axes, le rythme en faux rythme du film et l’écriture comme détachée de la pièce. Il articule plusieurs éléments : d’un côté, la troupe de la Bulle bleue et le groupe formé par une partie des élèves formant la première promotion sortante du cours Florent qui s’est ouvert à Montpellier ; de l’autre, un no man’s land et un atelier de conditionnement de produits (en l’occurrence de graines, avec tout ce que cela entraîne de précautions hygiéniques) comme il en existe dans l’ESAT (Etablissement de service et d’aide par le travail) dans lequel est insérée la Bulle bleue. Cette partie travailleuse, non fassbindérienne et qui en est le contrepoint, est inspirée du livre de Leslie Kaplan L’Excès-L’Usine (éditions POL), texte naguère adapté au théâtre par Marcial di Fonzo Bo.

Dans son film, Fassbinder crée un rythme entre de longs plans fixes où les personnages, le plus souvent statiques, restent agglutinés à une barre en bas d’un immeuble comme des oiseaux sur une branche et une série de travellings arrière où deux personnages (deux femmes le plus souvent) marchent en parlant des autres et de l’étranger. Bruno Geslin retrouve ce rythme binaire par d’autres moyens : entre d’un côté le monde collectif et posté du travail et de l’autre celui hors cadre des dialogues à deux, extraits ou inspirés du Bouc (scènes brèves, sèches et cinglantes) ou bien fruit d’un travail d’improvisation remodelé par Geslin, tel ce dialogue où Arnaud (Arnaud Gélis, magnifique acteur de la Bulle bleue) demande à Guillaume (Guillaume Celly, acteur plein d’avenir du cours Florent) s’il a déjà couché avec des hommes. L’étranger n’a pas besoin d’être italien ou grec pour être étranger, il lui suffit d’être autre. Le lynchage n’a plus besoin d’être physique, les mots suffisent à anéantir. Et les Grecs nous l’ont appris : le chant du bouc, c’est la tragédie. La fin du spectacle de Geslin est un bouleversant hommage au monde de Fassbinder et un adieu touchant aux acteurs de la Bulle bleue.

Au CDN Les Treize Vents à Montpellier : Huit heures ne font pas un jour (mise en scène Evelyne Didi) les 14 et 15 janv, Je veux seulement que vous m’aimiez (mise en scène Jacques Allaire) les 18 et 19 janv, Le Bouc (mise en scène Bruno Geslin) les 24 et 25 janv. Chaque représentation à 20h est précédée à 19h (entrée libre) de Les Petits Chaos, un prologue mis en scène par Bruno Geslin avec les acteurs de la Bulle bleue. Bouquet final le samedi 26 de 14h30 à 1h du matin sous le titre Qui vive ! s’ouvrant avec un séminaire d’Olivier Neveux et de son grand orchestre (de mots) suivi de pièces brèves, impromptus, lectures, projections, invités surprises et repas partagé.

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