«Les Disparitions» de Christophe Pellet en quatre versions au TNS, un régal

Directeur du Théâtre national de Strasbourg et de son école, Stanislas Nordey a proposé à quatre élèves metteurs en scène de mettre en scène une même pièce contemporaine. Tous les élèves des différentes sections participent à l’aventure dans quatre lieux de la maison. Ce n’est pas un concours mais une façon pour les jeunes metteurs en scène d’affirmer leur singularité. Probant et passionnant.

Scène de "Les disparitions" ' par Eddy D'aranjo © Jean-Louis Fernandez Scène de "Les disparitions" ' par Eddy D'aranjo © Jean-Louis Fernandez
Effervescence. C’est le mot qui me vient aux lèvres à chaque fois que je reviens au Théâtre national de Strasbourg depuis que Nordey en est devenu le directeur. Sa volonté de faire de cette grande maison, le deuxième théâtre de France après la Comédie-Française, un havre et une fête pour les écritures contemporaines, s’accomplit chaque jour davantage à travers le choix des spectacles et des textes, la participation des artistes associés (auteurs, comédiens, metteurs en scène) à la vie du théâtre et à celle de l’école nationale, laquelle n’est pas à côté de la maison, mais bien en son cœur.

Groupe 44, groupe 45

C’est on ne peut plus flagrant ces jours-ci. L’effervescence est partout. Sur la grande scène où Lazare vient de créer sa nouvelle pièce Je m’appelle Ismaël (on en parlera sous peu), dans les deux autres salles du TNS et dans les deux salles de l’espace Grüber où cinquante et un élèves, toutes professions confondues (jeu, dramaturgie, scénographie, costumes, régie, lumière, vidéo, son, musique), présentent une même pièce, Les Disparitions de Christophe Pellet, en quatre versions différentes, chacune étant signée par un élève metteur en scène. Quatre spectacle à part entière qui ont eu les moyens de leur production (budget et temps de répétition conséquents). Ajoutons que Stanislas Nordey, tout en suivant ces travaux, est aussi à Paris où il répète Qui a tué mon père d’Edouard Louis qui sera créé le 12 mars au Théâtre national de la Colline, autre pôle des écritures contemporaines, dirigé par l’auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad, dont un texte, John, interprété par Damien Gabriac, créé à Saint-Dié-des-Vosges en janvier, tourne dans la région et sera présenté au TNS à partir du 18 mars.

Christophe Pellet a écrit Les Disparitions il y a une bonne dizaine d’années, sans doute aurait-il préféré que Nordey choisisse pour les élèves une pièce plus récente comme sa dernière publiée, Aphrodisia, magnifique, qui attend toujours d’être mise en scène. Cependant, le choix de Nordey est astucieux et judicieux. Trois hommes, trois femmes traversent Les Disparitions, ce qui n’est pas pour déplaire à des promotions d’élèves où la parité et la diversité ne sont pas des vains mots. L’ensemble des versions réunit donc, en les mélangeant, 24 élèves actrices et acteurs soit la totalité des deux derniers groupes, 44 et 45 (au TNS, depuis la création de l’école, on ne parle pas de promotion mais de groupe) et il en va de même pour les 27 autres postes. Les élèves du groupe 44 sortiront en juin prochain et ceux du groupe 45 un an plus tard. Ce mixage fortifie des liens, des amitiés, accomplit des envies.

Le choix de Nordey est aussi dicté par la pièce qui, comme toutes celles écrites par Pellet, laisse une grande place à l’expression scénique. Pas ou presque pas de didascalies, aucune précision sur l’espace, le décor, l’époque, le jeu. Excepté quelques indications sur un mouvement du corps ou un silence, tout est dans le dire offert aux corps. Le metteur en scène ne peut pas faire autrement qu’affirmer sa singularité.

Le texte, tout le texte

Pour les spectateurs, c’est une expérience singulière que de voir en deux jours quatre versions fort différentes du même texte. Nordey reprend ici ce qu’il avait expérimenté avec succès il y a trois ans en donnant le même texte, Trust de Falk Richter, à quatre élèves metteurs en scène (lire ici). Trust était un ensemble de textes où chacun pouvait picorer. Pour Les Disparitions, Nordey a imposé une contrainte supplémentaire : que tout le texte soit là. Ce qui ne veut pas forcément dire que tout le texte soit dit, il peut être projeté (plusieurs se sont glissés dans la brèche), et cela n’exclut pas l’ajout d’éléments préexistants comme des bouts de films, des chansons, des citations (idem).

Scène de 'Les disparitions" par Jean Massé © Jean-Louis Fernandez Scène de 'Les disparitions" par Jean Massé © Jean-Louis Fernandez
Dimitri Wetterwald avait fui après des années de luttes, dans un temps où son ami Wilbur était à ses côtés. Des luttes anciennes qui ont échouées. Il est allé dans la « nature sauvage » (c’est un des lieux de prédilection et de ressourcement des pièces de Pellet). C’est un revenant : celui qui revient. « Je ne sais plus aimer. Je ne sais plus. En revenant vers vous, j’aimerais apprendre à aimer de nouveau », dit-il. Mais le monde a changé. Audrey dont il partageait la vie et qui rêvait d’un enfant avec lui, est restée, laissée sur le carreau du monde de l’entreprise. « Les écrans ont disparu » et « les yeux des êtres humains sont devenus à leur tour des écrans », lui dit-elle, les corps sont devenus interchangeables. « Avant de renoncer à la vie », Audrey voudrait capter « la lumière incertaine des êtres humains », celle qu’elle a repérée chez Wilbur et qu’elle n’avait plus entrevue depuis ses années avec Dimitri. « Wilbur est comme un paysage inexploré. Et je vais faire un voyage avec lui. » Entreront en scène Joachim qui se fait appeler Vanessa, à la fois homo et travelo ; une petite fille nommée Kathalyn qui voit en Wilbur « le prince des lumières » comme dans un conte ; et enfin Moïra dont les premiers mots sont « sexe=amour » et qui se shoote avec des « grammes de lumière », une nouvelle drogue forte, mortifère. Wilbur à Dimitri : « Les filles, je les consomme, comme je consomme de la lumière. Tu vois, je suis loin du pacte de la disparition. » Tous sauf lui disparaîtront.

Ces personnages vont se côtoyer, se mesurer et essayer de se voir, sans filtres, sans écrans, même pas celui des yeux. Par exemple, Dimitri rencontre Moïra qui a quitté le lycée et console les hommes. Il lui dit être un « corps souffrant », « mais en vie. Un corps qui veut poursuivre la réflexion. Un corps nouveau. Pour un monde nouveau ». Moïra le tacle : « Toi, un corps nouveau ? Tu n’es rien qu’un vieux. Rien qu’un vieux de plus. » Par la suite, Moïra avec une ironie cynique dira vouloir être « une prostituée voilée et sado-masochiste ». Dimitri finira par disparaître en retournant dans l’obscurité après qu’Audrey lui aura demandé de danser « l’un dans l’autre comme autrefois ». Moïra finira par ôter son voile – « je n’appartiens à personne : aucun dieu, aucun homme non plus » – avant d’ingurgiter six grammes mortels fournis par Wilbur, tout comme Audrey après avoir baisé une dernière fois avec lui. Wilbur aura le dernier mot : « Et, moi, je ne disparaîtrai pas. Je reste là avec vous. En vous. » Voilà, bien imparfaitement suggérée, une traversée parcellaire de la pièce Les Disparitions.

Un geste d’amour

On retrouve dans cette pièce des lignes de fond de l’œuvre de Christophe Pellet et des échos, à onze ans de distance, avec sa dernière pièce Aphrodisia (lire ici) : importance de la notion d’image, d’effacement, de nature, de tatouages, par exemple. Ou ces mots de Kléa à mi-chemin d’Audrey et de Moïra qu semblent parler à Dimitri Wetterwald : « comment as-tu fait, mon amant d’autrefois, pour devenir ce quinquagénaire froid et transparent, communicant sans mystère, pétrifié et innovant, figure de marbres et de pixels ? »

« Rien dans Les Disparitions n’apparaît seul, complet, entier. Dans sa totalité, la pièce ne fait pas système, ne construit qu’une suite d’expérimentations », écrivent le metteur en scène Simon-Elie Galibert et sa dramaturge Juliette de Beauchamp (tous deux du groupe 45 qui sortira de l’école en juin 2020). Leur propos se traduira par toute une série de machines qui rappellent les cabinets de curiosité d’autrefois, étonnantes machines conçues (comme les costumes) par Simon Restino (groupe 45). Trop recentrée autour de ces machines, la mise en scène emprisonne le jeu. C’est un semblable piège qui paralyse plus encore la mise en scène de Ferdinand Flame (groupe 44) qui multiplie les écrans (plexiglas, rideau) et les cadres comme pour éloigner la pièce tout en voulant en vain la domestiquer.

"Les dispartions" par Jjean Massé © Jean-Louis Fernandez "Les dispartions" par Jjean Massé © Jean-Louis Fernandez
Loin de ces détournements et recadrages, Jean Massé (groupe 45) aborde humblement et frontalement les méandres de la pièce au temps incertain et toujours en mouvement. « Tout se passe comme si l’écriture inventait, au fur et à mesure de son processus, les règles du monde qu’elle construisait », note l’élève metteur en scène, fidèle à la geste du texte, y compris dans ses replis les plus crus. Tel ce moment où Wilbur demande à Audrey de lui montrer ses seins. Elle le fait, puis enchaîne : « Et alors ? Tu ne dis plus rien ? Qu’est-ce que cela signifie, mes seins, là devant toi, sous ton nez (Silence) et mon cul. (elle s’exécute) Et ma chatte ouverte (elle s’exécute). Ouverte avec mes doigts, regarde à l’intérieur de ma chatte. Tu dis chatte, moi je dis vagin. » Etc. Loin d’être scabreux ou pornographiques, ces moments mis en scène par Jean Massé sont aussi poignants que poétiques, touchant ici et là l’humus du lyrisme. C’est là une approche humble du texte de la pièce qui accompagne son écoute en l’éclairant, mettant en évidence les contradictions qui habitent les personnages. « Je voudrais que ce spectacle soit un geste d’amour », écrit le metteur en scène. Il l’est. Autant du texte que de ses acteurs. Il faudra suivre de près les prochains travaux de Jean Massé qui a encore un an d’école devant lui.

Un frémissement rare

Alors que Massé déploie les espaces indécis de Pellet dans un espace unique, vide, Eddy D’aranjo (groupe 44) en multiplie les strates tout en radicalisant leur incertitude. Geste associé à un leitmotiv d’apparitions/disparitions constant, quasi obsessionnel chez l’auteur, pelletissime, pourrait-on dire. D’aranjo est le seul des quatre metteurs en scène (rien que des hommes mais il y a trois ans pour Trust, c’était trois femmes et un homme, la parité ne se réduit pas à une comptabilité) a avoir osé bousculer totalement l’ordre du texte, tout en respectant la règle de le jouer entièrement. Il en rebat les cartes pour mettre en avant la structure romanesque d’un « roman d’initiation », à travers le retour pour ainsi dire pasolinien de Dimitri. Ce qui revient à remettre au centre le questionnement politique sous-jacent de la pièce. Et qui conduit D’aranjo à insérer dans son spectacle le film fameux de 1968 sur la reprise du travail aux usines Wonder avec cette femme en blouse blanche qui refuse de reprendre son poste, campe sur ses positions, entourée d’hommes syndicalistes qui essaient de la convaincre. Un personnage qui n’aurait pas laissé indifférentes Moïra et Audrey si elles l’avaient rencontré, qui aurait troublé Dimitri et serait sans doute tombée sous le charme de Wilbur, le « prince de la lumière » sous l’œil complice de Joachim. D’aranjo voit un « murmure » sous le texte de Pellet, « la demande que les morts, les absents, les souvenirs viennent nous repeupler, fassent rupture avec le présentisme et l’oubli nécessaire à l’économie de la marchandise et invitent à une autre organisation du passé et du futur, de l’archaïque et du révolutionnaire ».

Scène de "Les disparitions" ' par Eddy D'aranjo Scène de "Les disparitions" ' par Eddy D'aranjo
Cette lecture, la plus politique des quatre, est aussi celle qui ne cache nullement ses influences : de Julien Gosselin pour l’usage des sous-titres plein cadre et d’un rythme dicté par la musique (magnifique travail d’Enzo Patruno Oster, groupe 44) à Claude Régy pour le travail sur l’apparition des corps. Des influences qui s’effacent vite et n’entravent en rien l’originalité forte de ce spectacle qui s’achève par le rituel d’un bain collectif, le mythe d’une communauté retrouvée. Laquelle balbutie là devant nous, dans ces ablutions où les corps se lavent du sang de leurs personnages et font groupe. Eddy D’aranjo sortira en juin prochain de l’école du TNS, on le retrouvera assurément. On sort de son spectacle avec un frémissement rare qui ne trompe pas. Pour paraphraser Pellet : un paysage nommé D’aranjo est né et on n’a pas fini de l’explorer.

TNS, Les Disparitions, les quatre spectacles se donnent jusqu’au samedi 9 mars, on peut en voir deux par jour.

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