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On les avait quittés à la fin de Des territoires (nous sifflerons la Marseillaise) quand se posait la question de la vente du pavillon témoin où vivaient ceux qui restaient, après la mort simultanée des parents. La découverte dans le jardin attenant des restes de Condorcet était venue perturber la narration. On finissait l’article (lire ici) en disant qu’on avait « furieusement envie de voir la suite ». La voici. Elle a pour titre Des territoires (...d’une prison l’autre..).
Louise Michel sac au dos
Ils n’ont pas vieilli, le temps s’est comme figé, voire s’est rembobiné : d’un côté ils reviennent de l’enterrement des parents, de l’autre la question de la vente du pavillon se révèle pressante. Il y a là Lyn (Lyn Thibaut), la sœur aînée qui parle comme une mitraillette et aimerait dire trois choses à la fois ; Samuel (Samuel Réhault), le frère aîné qui a ses entrées à la municipalité et joue les maîtres de maison responsables ; Hafiz (Solal Bouloudnine), le frère adopté qui garde comme un traumatisme le souvenir fantasmé du jour où son père est venu le déposer et ne l’a jamais revu ; enfin Benjamin, dit Benny (Olivier Veillon), handicapé physiquement et mentalement à la suite d’un accident de voiture mais proférant parfois de cinglantes vérités. On retrouve les mêmes acteurs derrière les mêmes personnages et cela tient la route. Enfin tous semblent vivre pour l’instant dans le pavillon témoin, lieu unique hérité des parents et de la première partie, même s’il lui arrive de se métamorphoser.
A ce noyau permanent se joignent deux nouveaux venus : Moussa (Yohann Pisiou) déjà évoqué dans la première partie mais resté off, qui tient un camion à pizza et en pince pour Lyn (laquelle l’enverra balader), et son copain Lahceb, jeune, rebelle sortant de 18 mois de prison, en quête d’un rendez-vous à la mission locale.
Ce ne ne sont pas des ossements mais un fantôme qui va venir perturber la narration, celui d’une femme, dénommée Louise Michel, qui déboule avec son sac à dos et sa tente Quechua et la déplie bientôt en un tour de main.
« Petits cons »
Sur fond de barre d’immeuble sur le point d’être explosée avec tout ce que cela entraîne, le quartier est en feu, les jeunes émeutiers sont des natifs. Occupé à nous raconter comme ils ont porté leur parents au cimetière à dos d’hommes, n’ayant pas voulu payer les services des pompes funèbres, le cercle de la famille n’a rien vu venir. Samuel traite les émeutiers de « petits cons » ; Louise Michel, la militante leur donne raison d’avoir brûlé le comité de quartier : « Il faut détruire tout ce qui cherche à centraliser le pouvoir. » Lyn ne comprend rien au film : « OK bon c’est un rêve / C’est bon, c’est sûr. Je veux dire... Elle [Louise Michel] ne rentre pas dans le tableau. » On retrouve là les dialogues musclés de la première partie, un jeu intime sur fond de positionnement social avec un ancrage conséquent.
Baptiste Amann, auteur et metteur en scène, introduit un court-circuit historique dans chacune des parties de sa trilogie pour mieux influer sur le rythme et emballer l’intrigue, comme on le dirait d’un moteur. Cela fonctionnait à merveille dans la première partie, mais ici le moteur se met à tousser. Non par la présence de Louise Michel, féministe et communarde de tous les temps, mais par le basculement brutal qu’elle entraîne dans le temps de la Commune à la fin de la pièce. Comme un virage mal négocié qui entraîne une sortie de route. Et c’est ce qui se passe, contrairement à ce qui advenait avec Condorcet dans la première partie. Samuel devient Elisée Relcus, Hafiz Gustave Courbet, Lahceb Elisabeth Dmitrieff, etc. Soit, mais cela se limite le plus souvent à un simple jeu de rôles en forme de focus « Commune » en mode accéléré. Par ailleurs, la pièce est ponctuée de tirades dont l’écriture et l’inscription lorgnent trop vers le morceau de bravoure. Le talent de Baptiste Amann – qui est grand – se retourne dans ces moments-là contre lui-même. Attendons patiemment la troisième partie de la trilogie.
Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne, 21h, sf dim et 11 nov, jusqu’au 25 nov ;
Théâtre national de Bordeaux, du 5 au 9 déc ;
Circa, Auch, le 11 déc ;
Théâtre Sorano, Toulouse, du 13 au 15 déc ;
Les deux premières parties de Des territoires... sont publiées en Tapuscrit par Théâtre ouvert. Chaque volume : 10€.