Cinq femmes à la barbe de Barbe bleue

Lisa Guez et ses cinq actrices grattouillent la barbe de Barbe bleue et en arrachent les poils dans « Les Femmes de Barbe bleue » où il est constamment question du désir féminin, un truc compliqué à s’arracher les cheveux. Un spectacle drôlement troublant.

Scène de "Les femmes de Barbe bleue" © dr Scène de "Les femmes de Barbe bleue" © dr
Nombre de contes et comptines « pour enfants » recèlent une part secrète, une face cachée où le désir se glisse jusque dans la peur. Par exemple, dans la chanson qu’on nous apprend petit, « ah dis-moi donc, bergère, combien as-tu de moutons, etc.», l’homme ne cesse de poser des questions apparemment anodines à la jeune bergère. Mais ces questions, de plus en plus insistantes, peuvent induire autre chose. Et quand il en vient à la dernière – « n’as tu pas peur du loup ? » –, on peut voir poindre sous la réponse bravache de la jeune bergère – « pas plus du loup que d’vous » – une terreur sous-jacente, celle d’un possible viol qui adviendra après la fin de la chanson, mais aussi une autre terreur, celle du désir de la jeune fille face à cet homme dont on ne sait rien sinon qu’il n’est pas un gamin puisqu’elle l’appelle « monsieur ». Faudrait-il donc pour autant interdire et ne plus apprendre cette chanson aux enfants à l’heure du me-too ? Certainement pas.

C’est leur ambiguïté qui fait la force des contes et c’est ce qui se passe avec Barbe bleue qui donne à chaque nouvelle épouse la clef d’une porte tout en lui interdisant de s’en servir. Derrière la porte gisent, assassinées, celles qui l’ont précédée, celles qui ont transgressé l’interdit et mis la clef dans la serrure. Qu’est-ce qui attire les jeunes femmes chez Barbe bleue ? Qu’est ce qui les pousse à ouvrir la porte ? La terreur et la jouissance ne se mêlent-elle pas en elles  ? « Qu’est-ce qui pousse cette femme à se jeter dans la gueule du loup ? », se demande la jeune Lisa Guez, 29 ans, fasciné par le conte de Perrault.

Elève à l’Ecole normale supérieure (elle prépare une thèse sur les mises en scène de la Terreur révolutionnaire), elle a fondé sa compagnie Juste avant la compagnie en 2010 (avec le comédien Baptiste Dezerces) et enseigne à l’université de Lille 3. En 2015, réunissant autour d’elle cinq actrices, elle a mis en scène Les Reines de Normand Chaurette.

Ce sont les mêmes actrices – Valentine Krasnochok, Valentine Bellone, Jordane Soudre, Nelly Latour et Anne Knosp  – qu’elle retrouve aujourd’hui pour Les Femmes de Barbe bleue (Valentine Krasnochok signant la dramaturgie et la mise en forme de l’écriture). Un spectacle qu’elles ont façonné et écrit en discutant, en lisant (entre autres, les travaux de la psychanalyste Minkola-Estes) et en improvisant. Le spectacle a pris la forme d’un groupe de cinq femmes assises sur des chaises face au public. Tour à tour, chacune se lève pour dire et raconter sa possibilité de Barbe bleue. Les quatre autres viennent à la rescousse dans les moments où tout bascule ou se brouille, le rire est aussi une de leurs armes. « On peut voir le conte de Barbe bleue comme la métaphore du psychisme féminin », affirme Lisa Guez, la metteuse en scène.

Tout est dans les corps, tout est dans la langue, tout est dans les personnalités fortes des cinq actrices. Une chaise vide ou une partenaire tient le rôle de Barbe bleue qui n’a pas besoin d’être là puisque c’est le regard qu’elles portent sur lui et ce qu’il en résulte qui compte et qu’elles nous content, et l’usage qu’elles vont faire ou pas de la fameuse clef qui ouvre les portes de l’interdit (plus excitante, plus troublante que celle du morne paradis). Les Femmes de Barbe bleue constitue une opportune ode à la complexité des désirs.

Pour l’une, Barbe bleue est beau comme un viking ; pour une autre, brûlé par la vie et l’alcool ; la troisième le rencontre à une soirée mondaine et va le draguer, etc. Autant d’éloges de l’ambiguïté du désir féminin qui n’est pas unique mais pluriel, contradictoire. Lazare (si son dernier spectacle Sombre rivière passe près de chez vous, courez-y, lire ici) qui est venu voir le spectacle a envoyé à l’équipe une lettre qui s’achève ainsi : « On est dans une féerie de la langue qui s’éveille parmi les désirs. Des femmes en lutte qui danseraient le sabbat de leur liberté dans des clairières rouges n’acceptant pas d’être inférieures à la Barbe bleue. La langue est douce et âpre, évoquant parfois l’univers de Maeterlinck. » On ne saurait mieux dire.

Lavoir Moderne Parisien, du mer au sam 19h30, dim 18h, jusqu’au 21 octobre.

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