Une virée à Vire et dans le Bocage

Pendant le confinement, en toute discrétion, le théâtre marque son territoire à Vire et dans les villages du Bocage normand. Escapade rurale.

A la nuit tombante, on arrive à Montchauvet, un village du Calvados de moins de 400 habitants. Par une petite porte donnant sur la rue, on entre dans une pièce dont on apprendra qu’elle tient lieu de salle des fêtes. Pour l’heure, c’est un campement qui abrite les répétitions d’un spectacle. Sous la direction complice de son ami Jean-Christophe Cochard, Jean-Yves Ruf s’aventure dans le texte de Blaise Cendrars, J’ai saigné (extrait de La Vie dangereuse). Une table, un vague lit, quelques tentures, basta. La scénographie (Aurélie Thomas), volontairement sommaire, est en accord avec le propos. Touché par un éclat d’obus en septembre 1915, le jeune Cendrars, engagé volontaire à la Légion étrangère, est amputé d’une partie de son bras droit et transporté dans un hospice religieux à Châlons-sur-Marne. Le droitier qu’il est écrira toute son œuvre de la main gauche.

Ce n’est pas un récit écrit à chaud. Cendrars revient à ces événements vingt-trois ans plus tard. Entre-temps, il a bourlingué, écrit bien des livres. Dans une sorte de mémoire précise et hallucinée, son récit n’est pas centré sur lui mais sur les autres. En particulier, l’infirmière-chef Madame Adrienne P. avec laquelle il noue comme une amitié. L’un des malades, un berger des Landes, est atteint de 72 éclats d’obus. L’infirmière-chef fait transporter Cendrars dans la chambre du berger ; « Entretenez-le, racontez-lui des histoires, cela lui fera du bien ». Plus tard, elle l’installe auprès d’un autre malade, « un gigantesque maréchal des logis » dont les pieds dépassent du lit. Trépané deux fois, il a perdu l’usage de la parole. « Il fait de grands progrès depuis que vous êtes là. » Et, de fait, le géant finira par parler.

Le texte de Cendrars et le jeu de Ruf avancent sans fioritures. Une première étape de travail plus que prometteuse, impressionnante. La forme légère du spectacle lui permettra de se poser partout. A Montchauvet, dans la chaleur du lieu très resserré et dénudé, le spectacle trouvait une première et juste place.

Après avoir été répété à Montchauvet, le spectacle, coproduit par le Préau de Vire (CDN de Normandie) et la compagnie de Ruf, le Chat borgne théâtre, aurait dû y être créé ces derniers jours. Auparavant, l’équipe avait été en résidence dans des collèges du Val de Vire et de Sourdeval. Ainsi va le théâtre dans le Bocage normand.

Comme J’ai saigné, le spectacle Au-delà du premier kilomètre entre dans le cadre du dispositif « Territoires ruraux Territoires de culture » mis en place par le ministère de la Culture et la DRAC Normandie. Julie Ménard et Adrien Cornaggia qui font partie du collectif d’auteurs Traverse, associé au Préau, sont partis d’entretiens avec des habitants autour de la notion de constellations sentimentales, et avec le principe d’une chaîne (chaque personne interviewée en recommandait une autre, etc.), tout en menant un travail régulier avec une classe de lycéens de la Maison rurale familiale de Vire, et tout en s’autorisant, pour finir, une certaine liberté fictionnelle. Le texte a été écrit « sur mesure » pour les deux interprètes, Najda Bourgeois et Baptiste Mayoraz, acteurs permanents du Préau de Vire. Ce spectacle devait être présenté dans des collèges, des missions locales et dans la Maison rurale familiale de Vire. Il le sera plus tard.

Enfin, c’est à quarante minutes de Vire, à Domfront en Poiraie, dans l’Orne, que le spectacle Marilyn, ma grand-mère et moi de Céline Milliat Baumgartner a été répété et devait inaugurer le nouveau théâtre de cette ville de 3500 habitants. Partie remise. On reviendra sur cette création que l’on a vue en petit comité et en avant-première à Domfront lorsque le spectacle sera présenté au public.

Lucie Berelowitsch qui dirige le CDN de Vire depuis un an prend très à cœur ce travail sur le territoire. Russisante, ayant effectué ses études théâtrales à Moscou au GITIS, elle avait fait venir à Vire l’an dernier un groupe de comédiens russes autour de Vladimir Pankov (lire ici). Une vingtaine de Russes à Vire, ça dépotait. Elle mettra en scène prochainement Vanish, une pièce nouvelle de Marie Dilasser, d’abord au Préau puis, par les villages, à Domfront en Poiraie et à Mesnil-Clinchamps.

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