Il y a cinquante ans paraissait «Éden, Éden, Éden» de Pierre Guyotat

Demain 9 septembre, 50 ans après sa parution, cinquante lieux de par le monde proposeront cinquante lectures de cette œuvre majeure qu’est « Éden, Éden, Éden ». Une manifestation organisée par l’association Pierre Guyotat, voulue par l’auteur disparu le 7 février dernier.

Pierre Guyotat et son chien  Amizour années 70 © Jacques Henric Pierre Guyotat et son chien Amizour années 70 © Jacques Henric
Après deux premiers livres, il y avait d’abord eu le choc que fut Tombeau pour cinq cent mille soldats publié chez Gallimard en 1967. Un récit en sept chants comme tatoués par la guerre d’Algérie. Appelé en 1960, Guyotat avait été arrêté par la sécurité militaire, accusé d’atteinte au moral de l’armée, de complicité d’évasion, etc. Il passe trois mois au cachot avant d’être affecté dans une unité disciplinaire. Son livre n’est pas un témoignage factuel mais une traversée hallucinée. Il n’est question que de guerre, de pouvoir, de sexe, de viols, de servitude, de domination. Antoine Vitez, lors de sa première année à la direction du Théâtre national de Chaillot, en livrera une intense adaptation théâtrale.

C’est en 1970 que paraît Éden, Éden, Éden. Triplement préfacé et défendu par Michel Leiris, Roland Barthes et Philippe Sollers. Le premier parle d’« une capacité d’halluciner à quoi n’atteignent que fort peu d’écrivains », le troisième lance « rien de tel n’a été risqué depuis Sade », et voici comment le second commence son texte : « Éden, Éden, Éden est un texte libre : libre de tout sujet, de tout objet, de tout symbole : il s’écrit dans ce creux (ce gouffre ou cette tache aveugle) où les constituants traditionnels du discours (celui qui parle, ce qu’il raconte, la façon dont il s’exprime seraient de trop ».

Cette année-là, Claude Simon, futur Nobel, démissionna du Prix Médicis parce que le jury, à une voix près, préféra honorer un auteur estimable mais bien conventionnel, plutôt que cette œuvre inclassable et hors normes qu’est Éden, Éden, Éden.

Première page :

« / Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveaux-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C. ; le chauffeur repousse avec son poing libre une chèvre projetée dans la cabine ; / au col Ferkous, une section du RIMA traverse la piste ; les soldats sautent hors des camions ; ceux du RIMA se couchent sur la caillasse, la tête appuyée contre les pneus criblés de silex, d’épines, dénudent le haut de leur corps ombragé par le garde-boue ; les femmes bercent les bébés contre leurs seins : le mouvement de bercée remue renforcés par la sueur de l’incendie les parfums dont leurs haillons, leurs poils, leurs chairs sont imprégnés : huile, girofle, beurre, indigo, soufre d’antimoine – au bas du Ferkous, sous l’éperon chargé de cèdres calcinés, orge, blé, ruchers, tombes, buvette, école, gaddous, figuiers, mechtas, murets tapissés d’écoulements de cervelles, vergers rubescents, palmiers, dilatés par le feu, éclatent : fleurs, pollen, épis, brins, papiers, étoffes maculées de lait, de merde, de sang, écorces, plumes, soulevés, ondulent » ...

Coiffant le début du texte en haut de la page, des mots en langue touarègue et en caractère tifinagh non traduits signifiant : « et maintenant nous ne sommes plus esclaves ».

Le livre est sorti depuis moins de deux mois quand le ministre de l’Intérieur Raymond Marcelin interdit le livre aux mineurs de moins de dix-huit ans et l’interdit de toute exposition et de toute publicité. Le président Pompidou n’apprécie pas mais laisse faire. Il y aura une pétition initiée par Paule Thévenin et Sollers, signée bien sûr par les trois préfaciers mais aussi Jérôme Lindon, Sartre, Beauvoir, Derrida, Foucault et bien d’autres. Il faudra attendre 1981 et François Mitterrand pour mettre fin à ces mesures.

Il y a trois ans, à la galerie Azzedine Alaïa qui exposa plusieurs fois ses dessins et des toiles le concernant (lire ici), eut lieu une lecture de Tombeau pour cinq cent mille soldats, pour les cinquante ans de sa parution. Guyotat était là. Il ne l’est plus pour celle d’Éden, Éden, Éden. De Rabat à Tbilissi, de Pékin à Dublin, de Tokyo à Mexico, de Paris à Bruxelles et Londres, ces cinquante lectures n’en seront que plus bouleversantes, troublantes. Et importantes. Car il faut lire, lire, lire Guyotat. Et l’écouter dire ses textes. Nombre d’enregistrements en témoignent. Ses mots sont aussi faits pour être proférés. Ils le seront demain dans le monde entier.

Pour ce qui est de la France une dizaine de lectures sont prévues. Attention : certaines ne seront pas publiques mais retransmises sur YouTube via le site des établissements. Liste non exhaustive ci-dessous.

Paris, librairie Les Cahiers de Colette live sur YouTube de 15h à 2h du matin se succèderont pour lire Éden, Éden, Éden : Adonis, Marianne Alphant, Colette Fellous, Maël Renouard, Claire Amchin Ollivier, Jean Marc Levent, Niranjani Iyer, Bernard Cerquiglini, Marie Gil, Colette Kerber, Hubert Blanc, Catherine Brun, Anaël Pigeat, Diana Widmaier Picasso, Guilaume Fau, Abd Al Malik, Sofia Falkovitch, Jack Lang, Albert Dichy, Catherine Malabou, Jean Jacques Aillagon, Jacques Henric, Laure Adler, Bernard Blistène, Patrick Bouchain, Aurélien Recoing, Philippe Roger, Antoine Compagnon, Claude Arnaud, Devika Singh, Florence de Comarmond, Gisèle Sapiro, Bernard Comment, Patrick Boucheron, Bernardo Montet, Michaël Fouilleroux, Eric Rondepierre, Thierry Thieu Niang et Anne Alvaro, Emmanuel Pierrat, Ruth Mackenzie, Martine d’Anglejan Chatillon, Alexandra Bordes, Florent Guyotat, Sarah Hamza Reguig, Andrea Aversa, Audrey Leclerc, Christoph Wiesner, Peter Behrman de Sinéty, Nicolas Jalageas et Donatien Grau ;

Toulouse, Librairie Ombres Blanches, lecture par Jacques Bonnafé à 21h ;

Marseille, Vieille Charité, lecture par Pierre Chopinaud à 19h30 ;

Strasbourg, TNS, lecture par Stanislas Nordey ;

Avignon, lecture par Olivier Py ;

Vitry-sur-Seine, MAC VAL, lecture par Abd Al Malik ;

MC93 Bobigny, danse et lecture par Thierry Thieu Niang et Anne Alvaro ;

mais aussi des lectures sont annoncées au Centre Pompidou Metz, à la  libraire Mollat à Bordeaux , etc.

Éden, Éden, Éden est disponible dans la collection de poche L’Imaginaire chez Gallimard.

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