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Billet de blog 8 oct. 2020

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Julie Delille: ce fut comme une apparition

Après l’extraordinaire « Je suis la bête » (à l'affiche de la MC93 du 23 au 27 mars) Julie Delille continue la tournée de « Seul ce qui brûle » adapté du roman incandescent au titre éponyme de Christiane Singer. Un théâtre magnifiquement à contre-courant : lent, sombre, envoûtant, hors temps, creusant ce lit du théâtre qu’est l’apparition d’un être face à un autre qui le fascine.

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Scène de "Seul ce qui brûle" © Yannick Pirot

On avait découvert Julie Delille avec un spectacle sombre, inquiétant, surprenant, bref : inoubliable, Je suis la bête (lire ici) d’après le magnifique livre éponyme d’Anne Sibran. Voici qu’elle nous revient avec un autre spectacle, lui aussi, prenant et envoûtant : Seul ce qui brûle d’après le non moins magnifique livre éponyme de Christiane Singer, librement inspiré d’une brève nouvelle de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. Deux textes puissants, hors mode, hors tout, et deux versions ou plutôt visions ou encore transfigurations scéniques puisant dans l’essence même du théâtre : une lumière qui vibre dans la nuit, des mots qui déchirent le silence, un corps qui advient comme une apparition.

Une coupelle d’eau

La compagnie de Julie Delille, le Théâtre des trois Parques, est implantée dans un petit village du Cher où elle habite, Montlouis. « Nous imaginons, au milieu de ces vastes étendues rurales, un théâtre-abri », écrit-elle. Le nom de la compagnie n’est pas un gadget, c’est un engagement. Les trois divinités poétiques sont les garantes d’un théâtre qui met « le sensible et l’émotion » au cœur de « la recherche ». Comme pour Je suis la bête, Julie Delille fait tandem avec Chantal de la Coste qui signe les costumes, la scénographie et cosigne avec Julie Delille l’adaptation. Une belle complicité.

Le théâtre de Julie Delille naît de la nuit. Celle, profonde, de l’inconscient, des rêves, celle de désirs enfouis, celle de la sauvagerie indomptable des corps et des sentiments, celle du théâtre. Après les forêts humides, les pierres épaisses du château de Sigismund, seigneur d’Ehrenburg, nous voici plongés dans un temps ancien, immémorial, comme sorti des contes et légendes de France, de Flandres ou de Westphalie.

Faisant halte dans un château avec une compagnie de chasse, il la voit. Elle porte une coupelle d’eau à son chien en prenant garde de ne pas en verser une goutte. « La grâce meurtrière de son avancée, petit pas après petit pas, et sa cascade de cheveux mordorés à peine retenue d’une cordelière de soie me tinrent pétrifié. Je n’avais jamais rien vu de ma vie d’aussi beau ni d’aussi terrifiant que cette apparition », dit Sigismund (interprété avec force et fêlures par Laurent Desponds). C’est le même mot (« Ce fut comme une apparition ») qui vient sous la plume de Flaubert quand Frédéric voit pour la première fois Madame Arnoux aux premières pages de L’Education sentimentale. Elle, c'est Albe (la fragilité faite force de l’actrice Lynn Thibault), elle a treize ans, Sigismund en a trente-cinq. Il l’épouse, elle l’avait entraperçu, elle savait que ce serait lui, « je reconnus celui que je n’avais jamais vu ».

Les années passent (maladie, fausse couche, mauvaises affaires), la passion appelle bientôt le poison de la jalousie. « Oserai-je dire jusqu’où me poussait ma folie ? J’étais comme jaloux de moi-même – de cet homme maussade dans les bras duquel elle se jetait si innocemment », dit Sigismund. Alors, un jour où sa jeune épouse s’amuse avec un très jeune page et qu’il les voit rouler sur un lit, c’en est trop, il poignarde le page, séquestre Albe dans sa chambre, la prive de la lumière du jour, lui fait raser la tête par un barbier. Chaque soir, à l’heure du dîner, disposant les lumières en sorte qu’elle ne le voit pas, Sigismund la regarde, l’oblige à boire de l’eau dans la coupe que forme le crane du page serti d’argent, métamorphose cruelle de la coupelle qu’elle apportait à son chien le premier jour où il la vit.

Un soir, un ami de Sigismund, le seigneur de Bernage, alors qu’il est de passage, est témoin de cette scène du bol-crâne qui le saisit. Le lendemain, avant de prendre congé, il demande à présenter ses hommages à l’épouse séquestrée, dit à cette dernière qu’il la tient « pour la plus malheureuse des femmes ». Elle pleure, puis parle. Sigismund voyant sa « détresse d’amour » est anéanti. L’ami lui demande de pardonner. Le couple se retrouve, leurs corps se mêlent à nouveau. Albe veillera sur les derniers instants de son époux, enceinte d’un quatrième enfant.

Des lettres adressées

Christiane Singer a construit habilement son récit par des lettres, mode chère au XVIIIe siècle dont elle aime également la langue soignée. D’abord, une longue lettre de Sigismund au seigneur de Bernage, puis une lettre de son épouse au même destinataire (suivies d’autres, plus courtes pour conclure). Cette construction du récit se traduit dans le spectacle par un renversant renversement de lumière. Sigismund (qui a parlé) et Albe (qui va parler), dans leur enfermement respectif, nous regardent nimbés de pénombre. Alors la lumière de la salle se rallume, non pas pleinement, mais à peine, le public est saisi, comme interdit, troublé, puis, au comble de l’incertitude, la lumière de la salle baisse et Albe parle.

Pas de dialogue donc. Mais deux récits qui se répondent. Autant la douleur alourdit le corps de l’homme, autant celui de son épouse, plus jeune, semble s’alléger dans l’épreuve qui lui est infligée et qui la grandit. Aucun dialogue donc, mais des frôlements, des regards voilés de larmes retenues, tout un jeu d’apparitions, disparitions orchestré par le magnifique travail de la lumière (Elsa Revol), le bouleversant lamento du son (Julien Lepreux) et l’imposant grand rideau tissé entre les pans duquel Albe, encore et encore, apparaît.

Seul ce qui brûle, spectacle créé en octobre 21 à la Maison de la Culture de Bourges, où Julie Delille est artiste associée. Après une première tournée la saison dernière,  une seconde commencée e, janvier à Chateauroux va s'achever du 9 au 25 mars au  Théâtre Gérard Philipe  de Saint-Denis avant de se clore  le 29 mar au , Théâtre de Chartres.

Le roman de Christiane Singer, paru chez Albin Michel, est disponible en Livre de poche. 

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