Alain Françon remonte le temps de Botho Strauss

Traduite par Michel Vinaver, la pièce de Botho Strauss « Le Temps et la Chambre » avait été créée par Patrice Chéreau. Un quart de siècle plus tard, Alain Françon la met en scène dans la même traduction et c’est une tout autre pièce que nous découvrons. Le temps fait tout à l’affaire.

Scène du spectacle "Le Temps et la Chambre" © Michel Corbou Scène du spectacle "Le Temps et la Chambre" © Michel Corbou

Le Temps et la Chambre revient. Pour moi, cette pièce de Botho Strauss revient ; pour d’autres, elle apparaît. Ce n’est pas la même histoire et pourtant la même pièce, la plus « étrange » de son auteur comme la qualifie, si justement, Alain Françon qui vient de la mettre en scène au Théâtre national de Strasbourg dans la traduction de Michel Vinaver. Etrangement aussi, m’apparaît-elle comme une nouvelle pièce, du moins une pièce que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais entendue comme je viens de l’entendre. Françon reprend pourtant la traduction de Michel Vinaver commandée par Patrice Chéreau lorsqu’il créa la pièce dans sa version française en 1991.

Entre Chéreau et Françon : Michel Vinaver

La représention avait beaucoup de charme, d’un lyrisme vénéneux, comme des animaux dans une forêt se croisant, se flairant, se fuyant sous le regard de deux vieux ours. Le spectacle connut un beau succès, Anouk Grinberg était toute vibrante dans le rôle de Marie Steuber, un nom qui m’avait fait penser à Duras ; je m’étais peut-être demandé si Botho Strauss n’avait pas emprunté Anne-Marie Stretter à Marguerite Duras en lui inventant une jeunesse dans un autre pays, une autre époque. C’était du Chéreau comme on aimait s’y attendre, alerte et nerveux, avec de grandes envolées musicales et un amour affectueux des acteurs : Bulle Ogier, Pascal Gregory…

Cette ambiance de la maison Chéreau enrobait, atténuait jusqu’à l’effacer la discontinuité de la pièce. Et c’est ce qui est révélé, aujourd’hui, grâce à Françon. La pièce sidère par sa construction éclatée, sa folie narrative, autrement dit sa modernité. Comme une pièce en avance sur son temps. Peut-être que l’on ne pouvait pas entendre ça en 1991, que l’on n’était pas prêts, que Chéreau avait apprivoisé la pièce pour nous, en la canalisant vers une assise plus assurée, en un mot plus classique-romantique comme disait un personnage du film Le Conformiste de Bertolucci : « Vous verrez, la Rome antique, c’est romantique. » C’est ainsi que me revient aujourd’hui le spectacle de Chéreau, dans une mémoire forcément biaisée, embrumée, infidèle, reconstituée voire inventée.

C’était la fin d’un cycle où l’on avait découvert en France le théâtre de Botho Strauss à travers les mises en scène de Claude Régy et avant celui de Peter Handke. Je me souviens que c’est à Berlin, à la Schaubühne, lieu qui était alors le phare du théâtre occidental, que l’on créait les pièces de Botho Strauss (il était ou avait été le « dramaturg » de l’établissement), c’est souvent Luc Bondy qui les mettait en scène. J’y avais vu Kalldewey, farce, étonnante pièce de Strauss montée par Bondy avec des acteurs de haut-vol et dans une scénographie stupéfiante : tout se passait dans un angle aigu. Mais je n’ai pas vu, contrairement à Françon, sa mise en scène de sa pièce Le Temps et la Chambre en 1989.

Le décor de Jacques Gabel pour Françon, délicatement éclairé par Joël Hourbeigt, expert en infimes variations atmosphériques, est fidèle à ce que décrit l’auteur, comme l’était celui de Richard Peduzzi éclairé par Dominique Bruguière pour Chéreau : trois grandes fenêtres à gauche donnant sur l’extérieur, une colonne, une porte à droite. Comme chez Peduzzi, la seconde porte, celle du fond, est devenue un espace blanc ouvert. Clin d’ œil d’une mise en scène l’autre : la voix de la colonne (oui, une colonne parle dans la pièce) est celle, off, d’Anouk Grinberg.

Fauteuils cuir et vertige narratif

Dans les fauteuils, deux hommes, Julius et Olaf. Botho Strauss ne donne aucune précision sur les âges de ces personnages, mais on comprend que ces deux-là ne sont pas de première jeunesse. « Tu n’as pas encore regardé par la fenêtre aujourd’hui », dit Julius. C’est une réplique que l’on croirait dictée par Samuel Beckett. Comme si Julius et Olaf étaient des Vladimir et Estragon, vingt ou trente ans plus tard, ils n’attendent plus Godot, ils se contentent de regarder par la fenêtre et là, c’est Julius qui s’y met. Il parle neige, crottes, pigeons, marteaux piqueurs. C’est un jour qui passe, « un jour en tout cas aux confins du plus rien », dit-il, un « rien », là encore, on ne peut plus beckettien.

Et puis le regard de Julius se focalise sur une fille en collant noir « qui souffle dans le col de son pull lamé vert et or ». Sonnette. La porte s’ouvre. Et apparaît la jeune fille de la rue en pull vert en laine à col roulé : « Vous venez de parler de moi ? C’est bien vous ? Qu’est-ce que vous racontez là ? » et quelques phrases plus tard « Qu’est-ce que vous savez de moi ? ». Vertige ! Court-circuit dramaturgique ! A l’heure du zapping et de twitter, le spectateur entre de plain pied dans cet univers fait d’éclats. Et c’est parti.

La porte va ainsi s’ouvrir plusieurs fois et entreront différents personnages : celui qui devait aller chercher « Marie Steuber » (la jeune fille au pull vert) à l’aéroport et qui l’a ratée, celui qui affirme avoir perdu sa montre dans cette pièce la veille lors d’une soirée arrosée qui n’a jamais eu lieu. Celle qui voulait revoir l’homme sans montre l’ayant dragué la veille, et quelle « coïncidence » (maître mot du théâtre de l’absurde popularisé par Ionesco) de se retrouver là dans ce salon. C’est maintenant au tour de Marie Steuber de regarder « à moitié par la fenêtre » et ce qu’elle décrit n‘est pas ce qu’elle voit mais une scène passée ou inventée ou lue dans un journal, l’histoire d’un type qui a arraché une femme endormie d’un hôtel en flammes, la porte s’ouvre et voici l’homme et « la femme sommeil ». De plus en plus vertigineux. Françon ne gomme rien, il se vautre dans cette chambre de l’improbable où les deux vecteurs fondamentaux de toute représentation, le temps et l’espace, se tirent des bourres...

L’espace est fixe, le temps chavire

Botho Strauss sape les bases d’une intrigue classique (avec avancée, paroxysme, rebondissement, coups de théâtre, dénouement, dans une unité de temps et d’action). Il opte pour une discontinuité ludique, coquine, ouvre des possibles (interprétations, rêveries, biographies) et des combinaisons que l’on dirait aléatoires. Ce dispositif que l’on rencontre aisément dans la musique ou la peinture, mais rarement au théâtre , a pour effet d’intensifier le moment présent, de faire commencer et souvent finir les scènes « cut », chargées à bloc, comme ces chevaux qui piétinent dans le box du départ et se ruent sur la piste dès que la barrière les libère. Un défi pour les acteurs.

Il y a là quelque chose de joyeusement libre, un geste à la Pollock, un goût de free jazz. Comme si, cet espace lui aussi classique, avec colonne obligatoire, et où on pourrait jouer tout le théâtre depuis les Grecs devenait un squat ouvert à des personnes-personnages en errance, en manque pour certains, en attente pour d’autres. L’espace semble fixe mais il est piégé, le temps chavire, le passé et le présent échangent leurs cartes de visite sous l’œil inquisiteur du futur immédiat. Julius et Olaf sont les gardiens de cet espace-temple, mi rois, mi hallebardiers, points fixes dans leurs gros fauteuils.

Autre scène du spectacle "Le Temps et la Chambre" © Michel Corbou Autre scène du spectacle "Le Temps et la Chambre" © Michel Corbou

La seconde partie de la pièce rebat les cartes autrement : on assiste aux rencontres successives de Marie Steuber avec différents personnages, certains présents comme tels dans la première partie, d’autres nouveaux mais joués par les mêmes. Le recentrement autour d’un personnage implique un charivari du temps plus radical : les scènes de la vie réelle ou rêvée de Marie Steuber nous arrivent dans le désordre, voire dans une simultanéité. Cela me fait penser à ce que disait Bob Wilson quand on l’interrogeait sur la lenteur de ses spectacles. Il répondait en argumentant qu’à chaque seconde on pense à mille choses, disant au journaliste : vous êtes là avec moi, mais vous pensez à vos futures vacances, vous vous demandez si vous allez reprendre du thé, si la guerre va éclater et cela, tout en me regardant, en m’écoutant, en prenant des notes, en vous inquiétant de ne pas voir le photographe arriver. C’est ce faisceau de perceptions fragmentaires simultanées que Botho Strauss met en scène en les déployant dans une temporalité explosée.

Des acteurs aguerris

Quoi de plus beau au théâtre que deux personnages qui se rencontrent pour la première fois et qui se retrouvent par hasard ? C’est ce qui arrive à la toute fin de la pièce entre Marie Steuber et un télégraphiste. Une fin un brin mélancolique, comme un film de Jacques Demy. Alain Françon y ajoute une pointe d’espoir, on en a bien besoin par les temps qui courent.

Une telle pièce a besoin d’acteurs aguerris qui n’ont pas froid aux yeux. La complicité d’Alain Françon avec Dominique Valadié, Antoine Mathieu, Wladimir Yordanoff et Gilles Privat ajoute une belle page à leur longue histoire commune, Charlie Nelson vient s’y glisser et c’est comme s’il avait été là depuis toujours. Le metteur en scène trouve en Jacques Weber un acteur qui, après un Beckett avec Peter Stein (lire ici), poursuit son étonnante métamorphose. Weber dans le rôle de Julius et Gilles Privat dans celui d’Olaf forment un couple inoubliable.

Et puis, Alain Françon qui travaille beaucoup dans les écoles de théâtres, y a trouvé de jeunes collaborateurs. C’est le cas de Marie La Rocca (qui signe les costumes d’une grande justesse), de l’actrice Aurélie Reinhon et de l’acteur Renaud Triffault. Et c’est également le cas de Georgia Scalliet sortie de l’ENSATT à Lyon et que Françon a fait entrer comme pensionnaire à la Comédie-Française où elle a joué dans deux de ses mises en scène. Elle incarne une Marie Steuber magnifiquement insaisissable dans les différents moments-facettes de sa vie : sensuelle, espiègle, lointaine, dure ou vulnérable, gardant un peu de distance entre elle et son personnage, comme une forme de respect. Tout comme Alain Françon face à l’« étrange » pièce de Botho Strauss.

Théâtre national de Strasbourg, 20h, jusqu’au 18 nov, relâche les 7, 11, 12 et 13 nov ; TNP Villeurbanne, du 22 au 26 nov ; Chambéry, espace Malraux le 2 déc ; Annecy, Bonlieu, du 5 au 9 déc ; Paris, La Colline, du 6 janv au 17 fév ; puis MC d’Amiens, MC2 Grenoble, Sortie Ouest à Béziers, Théâtre du Nord à Lille, Festival Théâtre en mai à Dijon.

Le Temps et la Chambre de Bothos Strauss, traduction de Michel Vinaver, LArche, 86 p., 14€.

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