Avignon : la déflagration Julien Gosselin-Don Delillo

Jeune trentenaire, en revenant à la Fabrica avec son adaptation de trois romans de l’écrivain américain Don Delillo servie par une équipe aguerrie, Julien Gosselin s’affirme comme le meilleur metteur en scène de sa génération. Et pas seulement. Un souffle, une puissance, une maturité, un tutoiement du monde qui emportent tout. Un géant. Son rêve : s’installer dans sa ville, Calais.

Scène de "Joueurs Mao II Ls Noms" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Joueurs Mao II Ls Noms" © Christophe Raynaud de Lage
Quand les spectateurs pénètrent dans la Fabrica, la belle salle construite au-delà des remparts de la ville, nombreux sont ceux qui se souviennent avoir vu là il y a deux ans 2666, l’adaptation du roman fleuve et pourtant inachevé de Roberto Bolaño (lire ici) par Julien Gosselin. Parmi eux, certains avaient aussi vu précédemment au Festival ou ailleurs Les Particules élémentaires d’après Houellebecq (lire ici). Quand on croise un metteur en scène de cette trempe, flanqué de la compagnie-troupe Si vous pouviez lécher mon cœur qui s’est auto-constituée autour de lui à la sortie de l’école du Théâtre du Nord à Lille, on ne le lâche plus. C’est pour la vie.

Alors c’est avec avidité que vous allez découvrir son nouveau spectacle, Joueurs Mao II Les noms, un titre qui accole trois titres de romans de l’écrivain américain Don Delillo. Entrés dans l’antre à 15h, on en sortira vers une heure du matin, comblés, ébloui, merveilleusement exténué. Près de dix heures de spectacle sans entracte mais avec des intermèdes qui vous laissent le temps de sortir, de vous restaurer, de cloper, un peu comme Bob Wilson l’avait fait pour Einstein on the beach. Ce dispositif, cette durée ne sont ni une coquetterie, ni une performance, mais un accomplissement.

On s’attarde dans la nuit doucement chaude au sortir de ces dix heures passées dans une salle climatisée. On est heureux d’être là, de partager un unanime contentement avec ceux (la grande majorité) qui sont restés jusqu’au bout pour faire un triomphe aux acteurs, musiciens, vidéastes et techniciens saluant ensemble. Gosselin apparaît enfin, aisément reconnaissable à sa quasi-calvitie précoce. Son regard croise celui de José Alfarobba qui, alors qu’il dirigeait le Théâtre de Vanves, avait accompagné la première venue en région parisienne du natif de Calais. Le théâtre est fait de complicités. Plus tard, entouré de quelques amis, Gosselin dira que ce que l’on a vu n’est pas une première représentation, mais une dernière répétition générale. Insatisfait endurci, il aura maugréé pendant toute la représentation mais à la fin il avouera avoir été content, etc. Des choses comme cela que l’on dit quand la fébrilité et la fragilité vont de paire. Achevé là devant nous lors de cette première qui en reste une, le spectacle va tourner dès septembre et toute la saison prochaine et plus encore, il se bonifiera tout en se débarrassant de quelques scories. Broutilles. C’est, sans conteste, un spectacle exceptionnel.

Pendant dix heures, le théâtre a dialogué constamment avec nous, avec notre intimité et notre époque, avec ce qui nous honore et ce qui nous déshonore, avec nos vies faites d’amour, de sexe, de solitude, de vacuité, de peur et de terreur, et avec tout ce qui traverse et a traversé notre temps : terrorisme, communisme, capitalisme, libéralisme, avec la porosité qui relie la violence domestique à la violence planétaire.

Ce double mouvement est à l’œuvre dans les romans jamais linéaires de Don Dellilo que Gosselin lit depuis longtemps. Il entretient aussi, j’en suis sûr, un dialogue permanent avec Jean-Luc Godard. C’est d’ailleurs le seul écart explicite que Gosselin s’autorise dans sa traversée de l’univers du romancier américain : deux acteurs rejouent la fameuse scène du train dans La Chinoise entre la jeune Anne Wiazemski coiffée de la casquette noire des révolutionnaires chinois, étudiante qui veut passer à l’action, et l’écrivain-professeur Francis Jeanson (ancien porteur de valises pour le FLN) disant quitter Paris pour aller en Bourgogne faire ce qu’il nomme de l’action culturelle. Il est piquant de voir cette scène rejouée à un kilomètre ou deux de la Cour d’honneur du Palais des papes où le film La Chinoise fut projeté sur grand écran pendant le festival 1967.

Joueurs date de 1977, Les Noms de 1982, Mao II de 1990 ; trois romans traduits en français au début des années 90 par Marianne Véron et publiés chez Actes Sud (disponibles en poche chez Babel). Ils racontent des histoires de leur époque : l’ennui d’un couple new-yorkais au cœur du libéralisme et la radicalité d’un groupe qui veut faire sauter le Stock exchange (Joueurs), des hommes d’affaires et des couples explosés qui se croisent à Athènes dans une région en crise et une secte qui choisit et tue ses victimes selon des règles obscures régies par l’alphabet (Les Noms), un vieil écrivain qui vit caché auprès d’un admirateur qui le rudoie, une photographe qui parvient à lui rendre visite et un occidental otage d’un groupe terroriste moyen-oriental (Mao II) ; deux histoires qui se croisent comme les précédentes. Gosselin choisit un ordre qui ne tient compte ni de l’ordre de parution, ni de la chronologie des faits. Son ordre est rythmique, musical, spatial et poétique, enchâssant l’histoire plus simple et plus l’intime ou, si l’on veutn plus « européenne », de Mao II entre les deux autres aux scènes de groupe plus nombreuses.

De spectacle en spectacle, l’écriture scénique de Gosselin, costaude dès le départ, à l’image du physique de celui-ci, s’affirme en s’affinant et en se radicalisant autour d’un élément qui la fonde : le présent de la représentation. La création musicale (Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde) de plus en plus impressionnante et envoûtante est jouée en direct, le filmage vidéo, live lui aussi (Jérémie Bernaert et Pierre Martin) et sa mise en scène atteignent une dextérité et une souplesse optimum, autant d’images projetées sur un écran qui est aussi une page où les mots (titres, slogans) surgissent en lettres capitales et où les extraits de textes défilent comme sur un prompteur. N’oublions pas les lumières de Nicolas Joubert qui travaillent les ombres et les arrière-cours avec doigté et la scénographie complice de Hubert Colas. N’oublions pas, il va sans dire, les acteurs qui de spectacle en spectacle gagnent eux aussi en puissance : outre les trois musiciens qui sont aussi des acteurs, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier et Victoria Quesnel qui sont aussi des machinistes.

Scène de "Joueurs Mao II Ls Noms" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Joueurs Mao II Ls Noms" © Christophe Raynaud de Lage
Dans cette trilogie qui pourra se décliner en trois spectacles au soir le soir, Gosselin pousse très loin le parti pris filmique dans la première partie (les acteurs sont filmés en direct mais on ne les voit pratiquement pas), pour trouver un équilibre en noir et blanc dans la seconde avant de réinvestir le théâtre dans la dernière partie avec en particulier deux scènes exceptionnelles de pur théâtre, la première avec un corps sanguinolent, la seconde mettant en scène l’immense Frédéric Leidgens dans un monologue d’une adresse simple, sublime, propageant comme le feu la puissance poétique que peut atteindre l’écriture de Don Dellilo.

L’une des forces de l’écrivain américain, et Gosselin la fait sienne, c’est de parler légèrement des choses graves et d’imbriquer l’intime et le planétaire dans un art de la conversation qui est le principal point de liaison entre le théâtre, le cinéma et le roman. Voici à titre d’exemple significatif un dialogue extrait de Mao II qui figure dans le spectacle (du moins en partie) et en cadre l’un des enjeux : 

« - Ce que les terroristes gagnent, les romanciers le perdent. Le degré auquel ils influencent la conscience de masse est à la mesure de notre déclin en tant qu’architecte de la sensibilité et de la pensée. Le danger qu’ils représentent égale notre propre échec à être dangereux.

- Et plus nous voyons la terreur clairement, moins nous ressentons l’impact de l’art.

- Je pense que la relation est intime et précise, pour autant qu’on peut mesurer ce genre de choses.

- Très sympathique, en effet.

- Vous trouvez ?

- Absolument merveilleux.

- Beckett est le dernier écrivain à modeler notre manière de voir et de penser. Après lui, l’œuvre majeure implique des explosions en plein ciel et des immeubles qui s’écroulent. Telle est la nouvelle narration tragique.

- Et c’est difficile, quand ils tuent et mutilent, parce que vous les voyez, franchement, comme les seuls héros possibles de notre temps.

- Non, répliqua Bill.

- Leur façon de vivre dans l’ombre, de vivre délibérément avec la mort. Leur façon de détester beaucoup de choses que vous détestez. Leur discipline et leur ruse. La cohérence de leurs vies. Leur façon d’exciter, ils excitent l’admiration. Dans les sociétés réduites au flou et au superflu, la terreur est le seul acte significatif. Il y a trop de tout, plus de choses, de messages, de significations que nous ne pourrions en utiliser pendant dix mille vies. »

Après une courte nuit, depuis mon réveil le spectacle me revient dans le désordre et c’est bien ainsi. Des images, des sons, des corps, des phrases. C’est mental, c’est physique, c’est un frémissement. Je me souviens d’Owen, ce personnage qui vers la fin de la troisième partie Les Noms, peu avant l’achèvement du périple, pose la question : « Vous allez tous mourir ici ? » Je retrouve la réponse que fait Emmerich à Owen p.401 (Babel). « Je ne pense pas que Singh meure. Il s’en tirera par la ruse. Bern mourra. Les deux autres aussi sans doute. Mais à mon avis pas moi. J’ai appris trop de choses sur moi-même. » On a envie d’en dire autant. Tôt ou tard, un personnage de Delillo se glisse en nous et nous accompagne dans les coulisses du spectacle du monde et de notre nombril. Et Gosselin qui nous tient la main joue les intercesseurs avec ses acteurs.

Il faut en finir. Avec comme souvent devant un spectacle monstrueux le sentiment de n’avoir rien dit ou presque. Il y a de la tristesse dans l’air comme toujours, celle de la finitude de toute chose, mais ça vaut le coup, oh oui, de rater cet article comme dirait Beckett, pour le rater mieux encore. Il est bientôt 15 heures, hier le spectacle allait commencer. Aujourd’hui, il est temps d’appuyer sur la touche « publier ».

Post-scriptum, l’envie de recopier ces mots de Jacques Rancière (extraits d’un entretien avec Nicolas Truong publié dans Le Monde daté du 6 juillet) et de les déposer au pied du spectacle de Gosselin :

« L’idée que le théâtre fournirait des armes critiques destinées à favoriser une prise de conscience politique s’est évanouie. Les metteurs en scène savent n’avoir pas besoin de transformer un public qui pense et sent comme eux. Le théâtre cherche alors sa vocation quelque part entre l’assemblée et le cortège de tête, entre une intensité scénique qui créerait des ruptures avec le monde dominant et un lieu rassembleur où l’on revivifie le sens du collectif. Nous vivons une tension entre un théâtre entendu comme un cri prolongé et un théâtre considéré comme assemblée du peuple. »

Festival d’Avignon, la Fabrica, les 8, 9, 11, 12 et 13 juillet.

A la rentrée, au Phénix de Valenciennes les 6 et 7 oct, Théâtre du Nord à Lille du 14 au 20 oct, du 17 nov au 22 déc à l’Odéon-Théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’Automne. Suite de la tournée en France et en Europe au printemps 2019 et durant la saison suivante 19-20.

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