Robert Wilson et Abd Al Malik unis dans la déconvenue

On attendait avec intérêt de voir, d’une part, Robert Wilson mettre en spectacle «Jungle Book» de Kipling, son énième spectacle, et, d’autre part, Abd Al Malik mettre en livret «Les Justes» de Camus, sa première «tragédie musicale». Vaines attentes.

Quel accablement au sortir du Châtelet après avoir vu Les Justes et quelle lassitude, le lendemain, après avoir vu Jungle book, en sortant du sous-sol où se situe le 13e-Art, grande salle de spectacle du centre commercial de la place d’Italie, louée par le Théâtre de la Ville en attendant, dans deux ans, la fin des travaux de la salle place du Châtelet.

Enjoy the show

Deux créations portées par le Théâtre de la Ville, l’une en coproduction avec le Théâtre du Châtelet, l’autre avec différents partenaires dont les nuits de Fourvière (où a été créé le spectacle de Wilson). Abd Al Malik qui signe Les Justes est « artiste ambassadeur du Théâtre de la Ville » et on ne peut que s’en réjouir. Jungle Book est « une création du théâtre de la Ville-Paris » présentée dans le cadre du Festival d’automne, deux institutions qui ont souvent accueilli les spectacles de Robert Wilson et quasiment depuis ses débuts pour le Festival d’automne, contribuant à façonner la notoriété de l’artiste alors qu’il était un artiste inconnu dans son pays, les Etats-Unis. Il n’en va pas de même pour Abd Al Malik dont la notoriété a été précoce et amplement méritée dans le pays où il vit, la France.

Ce sont là deux artistes de grand talent. L’un, à 78 ans, semble toucher le crépuscule de son phénoménal parcours entamé dans les années 70 et semé de pépites telles Le Regard du sourd et Einstein on the beach pour ne citer que les plus légendaires et les plus révolutionnaires. L’autre, à 44 ans, naviguant entre rap, slam et littérature, multiplie les actions avec une belle énergie, déjouant les idées et les catégories toutes faites, jette des ponts entre le rap et la chanson (Brel, Greco), la banlieue et la littérature, ou encore prône un islam décomplexé tout en écrivant un essai sur la révolte chez Camus. En celak Abd Al Malik ressemble à Bob Wilson qui a créé une écriture théâtrale nouvelle, abolissant les frontières et les catégories, un théâtre dont le texte et les acteurs ne sont plus les maîtres, où chorégraphie, musique, lumières et mots multiplient les accords, ce qui n’a pas empêché le Texan d’être un ami d’Heiner Müller et d’avoir une admiration sans borne pour l’actrice Madeleine Renaud. 

Jungle Book, plus connu des enfants francophones sous le titre Le Livre de la jungle, est un must des bibliothèques pour enfants et de leur rayon enregistrements audios et vidéos. Jungle Book est-il vraiment « un spectacle accessible à tous dès le plus jeune âge » comme l’affirme la pub autour du spectacle ? Pas sûr. Après une introduction sous la forme d’une chanson pas forcément éclairante de Bagheera, la (gentille) panthère racontant son enfance de « fille sans mère », apparaît la narratrice : « Good evening ! Welcome to The jungle book, I hope you will enjoy the show. We’re gonna have fun ! » etc. Une partie des chansons et des dialogues seront en anglais ce qui d’un côté est un brevet de diversité et d’ouverture au monde mais, de l’autre, nuit passablement à la compréhension de l’histoire. Les costumes (par ailleurs amusants) n’arrangeant pas les choses. Et le scénario encore moins.

Dans la jungle des sons

Présentés par la narratrice, les protagonistes du livre, de Shere Khan à Mogli, entrent pour une première danse collective – gesticulation conviendrait mieux tant la chorégraphie (que personne ne signe) est affligeante. Comme on pouvait s’y attendre, les lumières signées Bob Wilson sont parfaites et découpent l’espace en unités parfois infimes comme lui seul sait le faire. On peut plus ou moins en dire autant de certains décors mais pas tous, loin s’en faut (inutile encombrement d’entassements de postes de télé en ombres chinoises qui donnent du fil à retordre aux techniciens pour un gain nul). Les personnages sont réduits, le plus souvent, à deux ou trois gestes et autant de gimmicks sonores, du grognement rageur au coup de patte agressif. Surtout, le conte s’efface ou s’éparpille devant les règles de la comédie musicale à la manœuvre, fondées sur l’efficacité. La musique live (bon point) signée par les sœurs Bianca et Sierra Casady (CocoRosie) est omniprésente (mauvais point) toute la soirée.

Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville porteur du projet, explique avoir voulu constituer, pour ce spectacle, « une troupe de jeunes artistes, de disciplines et d’origines diverses, réunissant femmes et hommes à égalité, choisis à l’issue d’auditions ouvertes à tous à partir de 2000 candidats ». De fait, c’est, pour eux, une formidable aventure formatrice. Demarcy-Mota dit aussi avoir commandé l’adaptation à François Regnault « en partant du principe que, sur scène, il pourrait n’en rester que peu de mots » pour mieux parier sur « l’imaginaire » de Bob Wilson et « l’écriture musicale » de CocoRosie. La grammaire wilsonnienne est là, la musique aussi, mais le conte n’y est plus.

La musique (signée Bilal/Wallen) est plus qu’omniprésente dans le spectacle Les Justes, elle est constante, envahissante, sans une minute de répit, elle écrase tout. A commencer par les acteurs, et à finir par les spectateurs, certains pouvant y voir une nouvelle version du supplice chinois. Trop, c’est trop : la pièce y perd ses reliefs, les acteurs leur souffle. On est saturé, gavé. N’en pouvant plus, j’ai préféré partir à l’entracte.

Pour ce que j’en ai vu durant la première partie, les acteurs juchés sur un épouvantable décor avaient bien du mal à surmonter le flot musical, les scènes me sont apparues dépourvues de nerfs, de relief. Il ne restait rien des tensions de la pièce qui, bien montée, peut se révéler intense voire incandescente (lire ici, ici et ici).

Contrepoint à Camus tout en semblant vouloir être son actualisation, le déroulement du spectacle est régulièrement entrecoupé par un chœur de jeunes citoyens-acteurs qui viennent dire à la face (du monde), à coups de phrases-slogans-cris comment la société dans laquelle ils vivent ne leur convient pas. Après ces moments qui fonctionnent comme des pages de publicité, la pièce reprend son cours. Abd Al Malik souhaitait que les acteurs « par leur flow, leur manière de se mouvoir dans la langue » ne soient « plus simplement acteurs, mais également poètes, rappeurs ou slameurs, performant, sur les planches, en musique ». On est loin, très loin du compte. Oui, c’est une tragédie musicale mais, hélas, pas celle qu’escomptait Abd Al Malik.

Jungle Book, au Théâtre de la Ville 13e art-place d’Italie, dans le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 8 nov.

Les Justes, au Théâtre du Châtelet, jusqu’au 19 oct.

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