Christoph Marthaler et Sébastien Barrier, pharmaciens du temps qui passe

Ils ont en commun l’amour de la musique et la mélancolie du temps. Pour le reste, tout les oppose. Marthaler rend dingue cinq pharmaciennes avec la complicité de l’artiste Dieter Roth. Barrier, seul en scène, se soigne avec cinq médicaments, l’un d’eux s’appelle papa, un autre Georges Perros. Les deux sont des artistes incurables.

Scène de "Das Weinen" © Gina Folly Scène de "Das Weinen" © Gina Folly

Depuis la découverte que fut en 1993 le spectacle de Christoph Marthaler Murx den Europäer ! Murx ihn ! Murx ihn ! Murx ihn ab ! (Bousille l'Européen ! Bousille-le ! Bousille-le ! Bousille-le bien !) créé à la Volksbüne de Berlin (et venu en France par la suite, lire ici), à raison de trois ou quatre créations par an, Christoph Marthaler est devenu incontournable.

Das Weinen (das Wähnen) est le dixième spectacle accueilli par le Festival d’Automne et c’est le spectacle d’ouverture de la nouvelle saison du Théâtre de Nanterre-Amandiers désormais dirigé par Christophe Rauck.

Cette fois, le décor est celui d’une pharmacie on ne peut plus clean. Sur deux côtés des rayons remplis de boites de médicaments, un comptoir sur lequel trône un électrophone pour 33 tours (on y passera des disques bien sûr), au fond un escabeau donnant sur des rayonnages aux tiroirs fermés.

Dans cet univers blanc évoluent quatre pharmaciennes en blouse blanche (Liliana Benini, Olivia Grigolli, Elisa Plüss, Nikola Weisse, Susanna -Mari Wrage). La plus âgée semble être la cheffe, celle qui dit non, manifestant son désaccord avec les quatre autres. Toutes parlent la langue désordonnée ou qui se déglingue de Dieter Roth, plasticien et écrivain.

Dans les années 80, l’artiste a offert à Christoph Marthaler son recueil Das Weinen, Däs Wahnen. Depuis le metteur en scène s’y ressource, celle fois il s’y plonge.

Le dossier de presse cite à dessein cette phrase de Roth : « Rien n’est plus important qu’écrire ou plutôt ruminer. Former des phrases ». C’est là la structure du spectacle étant entendu que chez Marthaler « ruminer » c’est aussi chanter. Et les pharmaciennes chantent souvent ensemble. Le chœur dans ses spectacles est toujours une consolation, un apaisement, une mélancolie douce. Et quoi de mieux pour cela que le Lacrimosa de Mozart.

Arrive un client old style comme rescapé d’une audition pour jouer un rôle dans une pièce de Beckett ou une panouille dans un film d’époque. Il est venu pour se peser. Il n’en aura pas le temps. Illico une des pharmacienne, et pas la plus balaise, saisit sont corps raidi (par le froid, l ‘effroi ?) et l’emporte dans la réserve.

Tout avait commencé par une vidéo où une main rappe des ongles de pieds (mycose). Adviendra une fontaine à eau qui avance toute seule et sait parfaitement tourner sur elle même. Indomptable. Dans la bouche des pharmaciennes le texte déglingué de Roth contraste avec les corps affairés au rangement.

Le désordre de la langue qui se désarticule atteindra tout. Vers la fin passe un homme plié sur une croix tel Jésus christ (Magne Håvad Brekke). Sauf que sa croix clignote en vert, et le caducée avec son serment en jette.

Ajoutons que Marthaler avait eu l’idée de ce spectacle avant le Corona. Prophète, avec ça. Il n’y en a pas deux comme lui pour signer des spectacles qui portent constamment sa signature et qu’il vaut mieux voir que raconter, car, comme personne, Marthaler sait marier le rire à la mélancolie des êtres et des choses.

Probablement bien connu des pharmacies de Bretagne et des fournisseurs d’antidépresseur vendus sur Internet, Sébastien Barrier ne se déplace jamais sans son chat et son camion. Deux figures pérennes de feu son doudou ?

On peut penser que le gaillard aura troqué très tôt le biberon pour la bibine. Mais commençons par le plus notoire : Sébatien Barrier est d’abord un fameux parleur. Pas un conteur langoureux ou enchanteur , mais un sprinter du phrasé doublé d’un marathonien du verbe.

Sans respirer, sans pause, il peut tenir le crachoir des heures durant.

C’est ce qu’il avait prouvé dans son premier grand spectacle en 2013 Savoir enfin qui nous buvons à la durée aléatoire, de quatre à sept heures voire plus , un spectacle suivi d’un livre(lire ici). Voici qu’il nous revient du fond de la pandémie comme d’autres de la toundra avec Ceux qui vont mieux créé au Grand T de Nantes où il est artiste associé.

Dans sa « note d’intention » (que seraient les artistes aujourd’hui sans leur note d’intention ?) il fait un étonnant et savant parallèle entre son métier et celui de curé. « Abonné.e.s , fidèles, ouailles, spectatrices et spectateurs que cherchent les personnes auxquelles on s’adresse? Ou plutôt, que viennent-elles chercher ? ». Puis il ajoute : « Pourquoi mes plus beaux souvenirs de prises de parole en public sont-ils ceux ayant eu lieu dans des églises ou des cimetières ? Pourquoi les clowns de mon espèce n’officient-ils mas plus souvent lors des enterrements.?Pourquoi les arts de la scène se tiennent-ils si loin de nos plus intimes, douloureux et incontournables rituels ? ».

Oui, pourquoi ?

Ceux qui vont mieux amorce une réponse en l’émiettant. À travers différent portraits : son père ; Sleaford Mods, « une espèce de duo de postpunk » basé à en Angleterre à Nottingham ; Yves, le curé de Morlaix ; Georges Perros , le poète fameux de Poèmes bleus (collection Poésie, Gallimard) et Papiers collés (collection l’Imaginaire) ; tout cela entrelacé avec un autoportrait perpétuel à jamais inachevé avec chat et camion.

Le soir de la première à Nantes, le spectacle manquait de précision et d’articulation. Cela ne devrait plus être le cas quand vous lirez ces mots. Au demeurant, tous les spectacles de Sébastien Barrier, ce pilier de comptoir de l’instabilité, ne tiennent jamais place, signe de leur vitalité.

Das Weiner das Wähnen par Christoph Marthaler au Théâtre de Nanterre-Amandiers, ven à 20h30, sam 18h, dim 15h dans le cadre du Festival d’Auomne. En allemand surtitré en français.

Ceux qui vont mieux par Sébastien Barrier, jusqu’ au 8 oct Grand T , le 24 oct à Inzinzach-Cochrist puis tournée de janvier à avril : 6 jan à Boulazac, du 28 au 30 janv à Tournefeuille , 5 fév au Channel à Calais, 11fév à Aubusson, 1er Mars à Troyes, 5 et6 mars à Chambéry, 11 mars au Kremlin-Bicêtre, du 24 mars au 2avril auMonfort, puis une date au festival Mythos à Rennes entre le 5 et le 8 avril.

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