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Billet de blog 8 déc. 2022

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François Tanguy n’est plus. Souvenirs épars...

Du « Jeu de Faust » (1987) au « Chant du Bouc »(1991), de « Choral «  (1994) à « Coda » (2004), de « Ricercar »(2007) à  « Soubresaut » (2016), d’« Item ») (2019) à « Par autan » (2022), François Tanguy, capitaine de l’équipage du Théâtre du Radeau aura durablement marqué le théâtre français et, avec La Fonderie du Mans, inventé une autre façon d’habiter le théâtre. Il laisse bien des orphelins.

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Illustration 1
Portrait de François Tanguy © Geneviève de Vroeg-Bussière

La première fois (pour moi) c’était, il y a quarante ans, L’Eden et les cendres  (1983) , François Tanguy en avait 24.Le spectacle se donnait dans de qui était déjà, je crois, un garage. Etait-ce déjà celui où le Radeau s’installerait un peu plus tard ? Il y avait là, venue assister au spectacle, Mady Tanguy, la tante de François, comédienne amateure au Studio théâtre de Vitry de Jacques Lassalle. Première approche filiale, affective.

Accueilli par Laurence Chable, François Tanguy avait rejoint le Théâtre du Radeau en 1982. Il allait en devenir l’âme et Laurence la cheville ouvrière, lui le poète, le scénographe, le maître d’œuvre, elle l’actrice, la cheffe de groupe, l’aubergiste. Dix ans et quelques spectacles plus tard (Mystère bouffe, Jeu de Faust, Woyzeck-Büchner-Fragments forains, Chant du bouc), avec la bienveillance de bras amis comme ceux de Claude Régy , commencerait (1992) dans l’ancien garage aux locaux aménagés un à un, l’aventure de la Fonderie, meilleure auberge du théâtre de France, hier comme aujourd’hui.

Bientôt, dans un champ en dehors de Mans, François et le Radeau devaient installer une grande tente blanche où se fomenteront les spectacles. A l’heure de l’élaboration, du défrichage, cela commençait par des journées de lectures ( Walter Benjamin, le Cardinal de Retz, Robert Walser, Holderlin, Shakespeare, Léopardi et tant d’autres) autour d’une table où prenaient place fidèles et nouveaux venus, une table en bois dressée dans la clairière Grüber (ainsi nommée parce que Klaus Michael Grüber aimait l’endroit). Et puis cela germait, se ramifiait et le passage sous la tente faisait que tout avançait de front : corps, mots, mouvements, musique, décor, costume, accessoires, lumière). Un jeu d’étonnements et deconnivences. Des spectacles aussi insensés qu’irracontables, que les deux mots accolés théâtre-poème ne résument pas.

La Tente étant vouée au Radeau, la Fonderie est alors vouée au séjour de multiples compagnies venues en résidence mais aussi à d’autres aventures artistiques (entre autres musicales au salon de musique) , sociales et politiques. Ou encore à des week-ends informels où on se rassemble autour d’une table. On y croise Jacques Rancière, Lacoue-Labarthe, Les Straub et tant d’autres. La Fonderie sera au cœur des années Bosnie, François avec Ariane Mnouchkine, Olivier Py et quelques autres mènent une grève de la faim. Le spectacle Choral (1994) se donnera à Sarajevo. Dans la distribution de ce spectacle, on retrouve des historiques du Radeau comme Fròde Bjornstad, Laurence Chable et Jean Rocheteau, mais aussi, le temps de plusieurs spectacles, Nadia Vonderheyden, Branlo et Nigloo, Yves-Noël Genod, Jean-Louis Coulloc’h et Pierre Meunier qui tous, traceront leur route. Comme une constellation Radeau autour de l’astre François.

Les spectacles se succèdent, Bataille de Tagliamento ( 1996), Orphéon (1998). Bruno Tackels (François Tanguy et le Théâtre du Radeau, Éditions les solitaires intempestifs ) et surtout Jean-Paul Manganaro ( François Tanguy et le Radeau, POL) en seront les attentifs mémorialistes. Manganaro parle de « l’intranquillité vigilante du théâtre de Tanguy », on ne saurait mieux dire. Et à propos de Cantates(2001), il écrit ceci « Comment le corps de l’acteur va-t-il traverser les mots de Hölderlin tout en laissant au texte sa puissance désinvolte et légère, sans le prendre à parties, sans en faire son affaire, sans l’intérioriser ? Comment les corps, traçant d’impossibles affrontements, vont-ils traverser la barbarie sauvage de Chostakovitch en quelques notes aussi puissantes qu’une intégrale, sans en faire simplement une valse mimée, mais recadrant chaque geste et les ensembles de gestes hors de l’emphase d’une ruine des corps qui l’un l’autre se détruisent et se sauvent, hors de l’emphase d’une joie mêlant cruauté et masque, charnel et costume, les noyant dans l’amour jou de la folie de l’amour qui exclut et rejette, et reprends, inlassablement?Et comment les châssis se mettent à chanter et glissent leurs mouvements et leurs couleurs dans une solitude hiératique et pensive du théâtre et du cinéma, une solitude joyeusement peuplée de leur présence qui se dresse en scène ? » Oui, les châssis du Radeau chantent et d’ailleurs, à chacun, François donnait un nom.

Suivront Coda (2004), Ricercar (2007), Onzième (2011), Passim (2013) , tous accueillis au Festival d’automne, comme les précédents depuis Mystère bouffe , comme le suivant, Soubresaut, au titre beckettien, qui précède Item et celui qui sera désormais le dernier spectacle de François Par autan.

Au hasard ou presque, retour sur l’un d’entre eux, Soubresaut :

« Comme toujours au Théâtre du Radeau, l’espace du jeu nous accueille à l’orée du nouveau spectacle, Soubresaut. A vue. Que voit-on dans la pénombre ? Un entrelacs de lignes, de plans où domine l’oblique.

Comme toujours, c’est un assemblage de cadres, de châssis, de planches, de toiles plus ou moins transparentes, peu de papier peint cette fois (un peu, au loin), une petite table. Une scénographie signée, comme toujours, François Tanguy. Elle occupe la pénombre, en attente de mouvement, de lumières (co-signées François Fauvel, Julienne Havlicek Rochereau et François Tanguy), de sons et de musiques (Eric Goudard et François Tanguy), d’acteurs-machinos (Didier Bardoux, Frode Bjornstad, Laurence Chable, Jean-Pierre Dupuy, Muriel Hélary, Ida Hertu, Vincent Joly, Karine Pierre).

Une femme s’assoit de profil dans la pénombre, elle se lève, suit un dédale étroit, disparaît au fond. Prélude. Écho (involontaire ?) au début de Soubresaut, le texte de Beckett que convoque, malgré lui, le titre du spectacle. Début : « Assis une nuit à sa table la tête sur les mains, il se vit se lever et partir ».

Sur le côté droit, un plan incliné monte vers un trou noir. Comme on en voit dans les échafaudages de chantier. Un homme revenu d’un voyage dans des contes de la vieille Europe ou en congé, d’un tableau de maître flamand ou de je ne sais quoi, glisse sur le plan incliné jusqu’en bas comme sur un toboggan de l’enfance. La femme assisse de profil est revenue, on la revêt d’atours, de manchons de fortune. Une fois, deux fois, la brassée de fleurs devient bouquet boursouflé. Délice de la répétition qui n’en est jamais une.

Musiques et lumières en bourrasque, cadres que l’on déplace, l’espace danse. De façon amicale et par bouffées de tendresse, Soubresaut s’ébat, fouine dans l’enfance du théâtre et le théâtre que l’on fabrique avec trois fois rien quand on est enfant.

Comme les autres, ce spectacle du Radeau est fait main. Le pied d’un porte-manteau y devient l’amorce d’un fusil, un bout de tuyau de poêle coudé suffit à dire l’armure, une lampe de chantier retournée sur une tête et hop, un chapeau de mandarin. Rien de fixe, de définitif. Beauté du suggéré. Tout bouge, les corps, les lumières, les musiques, les planches, les cadres. On cadre, on recadre, on décadre, on fait, on défait, on refait, on sort, on entre, on s’habille, on se déshabille, on remonte la pente, on re-glisse en bas. On ne s’attarde pas. Les sons, les lumières, les paroles, les mouvements, les objets, les costumes se répondent, comme dit le poète. Le Radeau met les sens aux aguets.

On rit, à Soubresaut comme à Charlot, des petits malheurs du tout-venant. Ainsi ce bonhomme avec les lunettes et la moustache de Groucho Marx, machiniste empêtré dans le tas de toiles qu’il porte enroulées entre ses bras comme des ailes malhabiles d’albatros. On est du côté des empêchés. »

L’onde de François et du Radeau s’est propagée, loin du Mans, à travers bien des aventures plus récentes voire nouvelles . Créant des ponts, des liens, des signes de reconnaissance ou des réseaux secrets. L’une des plus belles connivences reste celle qui, depuis une dizaines d’années, liait Sylvain Creuzevault à François Tanguy. Une connivence de frères. Un été, Creuzevault et son équipe sont venus répéter à la Fonderie Angelus Novus. Au final le décor de François pour Passim (2013), réinvesti, est entrée dans le spectacle de Sylvain. Plus qu’un geste magnifique d’amitié, faut-il y voir ou entrevoir aujourd’hui, un passage de témoin ?

Les représentations de Par autan (lire ici),au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d'automne sont supprimée et reportées à des  dates ultérieures.La suite de la tuurnée est maintenue: au TNS en janvier, etc.

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