Tony Kushner rebat formidablement le jeu d’une ancienne pièce

Tony Kushner a écrit « A bright room called day » en 1985, sous Reagan. Il la modifie et s’apprête à la mettre en scène sous Trump. Catherine Marnas crée la première mondiale de cette nouvelle version à Bordeaux. Passionnant.

Scène de "A bright room called day" © Pierre Planchenault Scène de "A bright room called day" © Pierre Planchenault
Cette photo, il me semble l’avoir déjà vue. Dans quel livre ? Quelle exposition ? Quel film documentaire ? On y voit une foule compacte : des milliers de bras droits tendus, unis dans le salut nazi. La photo apparaît au début du spectacle A bright room called day (une chambre claire nommée jour), une pièce de Tony Kushner mise en scène par Catherine Marnas, directrice du CDN de Bordeaux et de l’école qui lui est attachée, l’ESTBA (l’Ecole supérieure de théâtre de Bordeaux-Aquitaine). Attentive aux écritures d’aujourd’hui (ce qui devrait aller de soi chez tous les directrices et directeurs de CDN), de Valletti à Pasolini, elle a jeté son dévolu sur une des premières pièces de Tony Kushner que l’on connaît surtout en France pour son œuvre au long cours Angels in America (Arnaud Despleschin la met en scène ces jours-ci à la Comédie Française) et comme scénariste.

A New York, Tony Kushner s’apprête, lui aussi, à mettre en scène A bright room called day, dans une version nouvelle où il introduit, entre autres choses, deux personnages : Zillah, « la trentaine, bohème chic/ East village/ New wave à tendances anarco-punk », rôle fort bien interprété par Sophie Richelieu (sortie de l’ESTBA), et Xillah, un homme qui n’est autre que le double de l’auteur Tony Kushner, rôle merveilleusement tenu par Gurshad Shahedam, lui-même excellent auteur (lire ici et ici).

1932, 1985, 2020

Une lettre sépare les noms de Xillah et Zillah, presque rien, une façon de plus pour l’auteur de dialoguer avec lui-même et ses personnages, et de faire ce qu’il ne sait pas bien faire : chanter. C’est un état de cette nouvelle version (que Kushner ne cesse de modifier avant sa première) que met en scène Catherine Marnas (avec l’accord de l’auteur rencontré à New York). On assiste à cet exercice fascinant d’un auteur qui retrouve une vieille pièce qui pète encore le feu et la met en vrille dans une triple temporalité : celle que vivent les personnages de la pièce initiale (l’arrivée au pouvoir d’Hitler à Berlin), celle des années Reagan où la pièce a été écrite et celle d’aujourd’hui où Kushner réinvestit sa copie sous Trump dont la folie politique engendre une peur qui n’est pas sans rappeler celle des personnages de la pièce – tous issus de la gauche intellectuelle et artiste berlinoise. On comprend pourquoi Kushner a eu envie de retrouver cette pièce ancienne qui résonne incroyablement aujourd’hui et d’y ajouter son grain de sel, non sans malice.

On retrouve la photo de la foule faisant le salut nazi dans la seconde partie de la pièce, après l’entracte. Cette fois, un zoom permet d’isoler une femme au centre de la photo : une femme entre deux âges, qui ne fait pas le salut nazi mais serre son sac à main. « Je me suis senti tellement mal pour elle. Elle, si seule. Et elle a commencé à me rendre visite. Dans les rêves. Et c’est avec ces rêves que j’ai créé les tiens », dit Xillah à Zillah. Premier glissement. Zillah enchaîne : « Alors depuis 34 ans je l’appelle, par-delà un long temps mort, pour toucher un point sombre, pour me faire un peu peur, pour entrer en contact avec ce qui remue dans nuit, cinquante ans après, avec ce qui est animé chaque nuit, par la terreur et la douleur. » Nouveaux glissements : 34 ans avant, c’est-à-dire en 1985, année où Kushner écrit et publie A Bright room called day évoquant une époque qui remonte, elle, à cinquante ans en arrière, les années 30 à Berlin.

Alors, nouveau glissement : Zillah se tourne vers Agnès, actrice de seconds rôles et sympathisante communiste mais non militante, celle qui est le pivot de la pièce et autour de laquelle tournent les autres personnages : « Je te demande comment tu es morte. » Comme Agnès ne répond pas, Zillah poursuit : « alors pendant des années, j’ai répondu pour toi : “pas dans les camps et pas pendant la guerre, mais chez moi, devant un bon feu, je suis morte d’un cœur brisé”. »

Personnage omniprésent, Agnès est une anti-héroïne, beau paradoxe, d’autant que sa peur, ses incertitudes paralysent ou font avorter ses velléités d’engagement amoureux, artistique et politique. Elle se réfugiera dans la solitude. Rôle difficile, car tout en faux rythme, en mouvements retenus. S’y révèle avec force et subtilité l’actrice Julie Papin, sortie elle aussi de l’ESTBA.

Un appartement berlinois

La pièce commence (se déroule le plus souvent et s'achève) dans l’appartement berlinois d’Agnès où ses amis et elle fêtent le réveillon dans la nuit du 1er janvier 1932. La soirée est avancée, on n’a pas mal picolé. On parle de tout, capitalisme, opium, il est minuit, « bonne année ». Bonne ? Il y a là Annabella, une graphiste résolument communiste (Agnès Pontier, ancienne élève du Conservatoire national) ; Paulinka, une jeune actrice (Annabelle Garcia, ancienne de l’ESTBA) ; Husz, un cinéaste hongrois exilé et borgne (Simon Delgrange, ancien de l’ESTBA) ; Baz, un homo travaillant pour un institut de la sexualité (Yacine Sif El Islam, ancien de l’ESTBA). Tous ont entre trente et quarante-cinq ans : une génération (et une distribution cohérente). Les plus jeunes personnages ne font pas partie de la bande, deux jeunes militants du parti communiste allemand (bientôt condamné à la clandestinité ou à l’exil), seuls personnages de la pièce un peu caricaturaux et donc un peu faibles.

« On vit à Berlin. On est en 1932. Je me sens relativement en sécurité », dit Agnès à ses amis (et aux spectateurs) en cette soirée de réveillon. Six mois plus tard, à la fin de la pièce, à l’heure des premiers autodafés de livres à Berlin, ses amis partis ou en partance (en Suisse, à Moscou, aux Etats-Unis), seule dans son appartement berlinois, elle sera habitée par la peur, incapable d’agir. Dernier glissement. Agnès s’adresse à Due Alte (la vieille, celle de la photo, peut-on penser, interprétée par Bénédicte Simon, complice de longue date des spectacles de Marnas) qui est un peu à Agnès ce que Zillah est à Xillah – un fantôme renversé. Elle lui adresse ces derniers mots qui clôturent la pièce : « Quitte cette pièce. Agis. » Avec, en français, le double sens qu’induit diaboliquement le mot pièce. Catherine Marnas, prenant du champ et globalisant ces glissements dramaturgiques et métaphoriques, parle des « glissements progressifs » qui ont, peu à peu, en France et ailleurs, fait le lit des « valeurs d’extrême droite, épaulées par l’ultra-libéralisme ».

La pièce (traduite par Daniel Loayza qui signe également la dramaturgie) raconte ces six mois où se déploient les glissements progressifs de l’histoire et de la narration. La nouvelle version y ajoute les glissements entre les trois époques (Hitler, Reagan, Trump) où Berlin apparaît aussi comme un miroir de New York. C’est souvent vertigineux. Tony Kushner, qui aime toucher à tout, s’aventure aussi dans le fantastique en convoquant le Diable en personne (Tonin Palazzotto) via une séquence cinéma ; c’est beaucoup moins convaincant. Le spectacle gagnerait à écourter cette longue séquence ou à rendre plus explicite la veine comique et parodique qu’elle recèle. Au soir de la première à Bordeaux, le spectacle avait encore besoin de quelques ajustements mais tout cela devrait vite être balayé. Il faut remercier Catherine Marnas et ses acteurs, de nous faire découvrir en première mondiale A bright room called day de Tony Kushner, pièce revisitée par son auteur, d’une belle complexité.

TNBA, salle Antoine Vitez, jusqu’au 18 janvier.

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