Chantal Morel : du Centre dramatique au Petit 38, itinéraire d'une irréductible (2)

C’est au Petit 38, à Grenoble, de l’autre côté de l’Isère que Chantal Morel a créé son dernier spectacle, « Le Chagrin d’Hölderlin ».  Elle habite ce petit lieu depuis plus de vingt ans, après avoir dirigé le Centre dramatique national des Alpes et en avoir démissionné, écrivant un "retour de mission" qui n’a rien perdu de son acuité. Elle vient de confier le Petit 38 à une jeune équipe.

Le petit 38 © Sylvain Lubac Le petit 38 © Sylvain Lubac

Retour en arrière. En 1986, nommé auprès de Roger Planchon à la direction du TNP de Villeurbanne en remplacement de Patrice Chéreau, Georges Lavaudant mettait fin à ses années grenobloises. Un beau parcours depuis le Théâtre Partisan jusqu’à son entrée au CDNA (Centre  dramatique national des Alpes) parrainé par le grand aîné Gabriel Monnet (l’un des papes de la décentralisation dramatique) et les belles années qui s’ensuivirent. La logique voulait qu’il fût remplacé par l’autre belle figure du théâtre à Grenoble, Chantal Morel et son groupe Alertes.

Une usine de boutons-culottes

A l’époque, on ne parlait pas d’appel d’offre, de short lists et autres agaceries ; on affirmait des choix. Nommer la jeune Chantal Morel à la tête du CDNA en était un. Fort (elle avait une réputation de « rebelle »). L’acteur Ariel Garcia Valdes (l’un des acteurs phares de la troupe de Lavaudant) l’accompagna, sans doute pour rassurer les élus et le ministère et tout autant pour rassurer Chantal Morel qui hésitait à franchir le gué.

Très vite, Chantal Morel se retrouva seule avec son administrateur de l’époque, Jean-Paul Angot, à la tête du Centre dramatique. Loin d’aller au bout de son mandat et d’en demander le renouvellement deux ou trois fois, elle démissionna de son poste au cours du premier. Une première dans l’histoire de la décentralisation dramatique et un cas unique. Pas un coup de tête, un geste réfléchi assorti d’un long texte, cosigné par Jean-Paul Angot, et rendu public en avril 1989.

Sous le titre « Retour de Mission », avec en exergue une belle phrase d’Adorno (« mettre du chaos dans l’ordre »), Chantal Morel dresse un portrait sévère de la situation du CDNA et, au-delà, de tous les centres dramatiques à l’orée des années 90.

Que constate-t-elle ? Que sur un budget (chiffres arrondis) de 7 millions de francs, 5 vont aux frais fixes de fonctionnement et 2 à la création. Aujourd’hui, près de trente ans plus tard, le rapport ne s’est pas inversé, il s’est aggravé. Et dans cette masse salariale fixe, que dénonce-t-elle ? « Le maintien de gens incompétents, une organisation administrative relevant plus d’une usine de boutons-culottes que du théâtre, le manque de réflexion, disons-le carrément, le manque d’intérêt entraînant les solutions les plus coûteuses par incompétence intellectuelle, (…) une ignorance complète de la situation actuelle du théâtre et de l’existence de réseaux de diffusion moins prestigieux » que celui des grands théâtres parisiens. Elle critique par ailleurs le nombre abusif d’invitations, la pratique des cocktails, le train de vie du théâtre : « Pourquoi offrir à boire et à manger à des gens qui vont glousser toute la soirée des inepties de privilégiés ? Dans ces moments-là, j’ai des visions d’apocalypse. Imaginez une horde furieuse débarquant, composée de gens qui ont faim, de chômeurs, de malades, de rejetés... » Le ton est cinglant, elle parle sans fard, sans gants.

« C’est dans l’endormissement, le manque d’idée et la conviction qu’un centre dramatique doit avoir une "image de marque" que réside l’aberration de cette masse fixe », ajoute-elle. Elle aborde bien d’autres questions et insiste sur le fait que rien de ce qu’elle avance n’est strictement lié au CDNA mais que c’est là « le symbole de la crise traversée par les CDN ». Et va plus loin : « si le constat que nous faisons est juste et qu’il s’avère impossible de bouger quoi que ce soit, ces centres dans leur forme actuelle doivent mourir ! Il ne faut plus avoir peur ! »

Le "retour de mission" et l’omerta

Mais ils ont tous eu peur. Les directeurs de CDN en place et ceux qui espéraient bien l’être un jour, les instances régionales, le ministère de la Culture, les syndicats. Partout, ce fut l’omerta. Attention : danger. Oublions cette empêcheuse de tourner en rond ! Loin d’être lu, considéré, interrogé, ce « retour de mission » fut aussitôt enterré, oublié. Ce texte qui aurait dû ouvrir un champ de réflexions fut considéré par beaucoup comme un affront. Des années durant, et en fait jusqu’aujourd’hui, Chantal Morel paya très cher son geste et ses mots. Elle allait devenir auprès de beaucoup une pestiférée, une has been précoce, quelqu’un dont il fallait et dont il faut toujours se méfier. Et, bien entendu, on ne lui proposa plus jamais rien. Rares sont eux qui ne l’oublièrent pas, suivirent son parcours aussi radical que talentueux, respectèrent sa personnalité peu apte aux compromis.

Partie du CDNA, Chantal Morel ne quitte pas sa ville, Grenoble. Elle fonde une nouvelle compagnie, l’Equipe de Création Théâtrale. Au CDNA, durant son année d’exercice, elle avait créé une pièce de Serge Valletti, Le jour se lève, Léopold. Elle poursuit dans cette veine en créant plusieurs autres de ses pièces : Mary’s à Minuit, Balle Perdue, Conférence de Brooklyn sur les galaxies. Suivront Un jour, au début d’octobre d’après Roman avec Cocaïne d’Aguéev (1990), Groom de Jean Vautrin (1991), Le Roi Lear de Shakespeare (1993) et, en 1995, Pourvu que le monde ait encore besoin de nous (dans l’usine Bouvier Darling à Grenoble), spectacle qui précède l’ouverture du Petit 38, au 38 de la rue Saint-Laurent à Grenoble. Un bailleur privé loue cet ancien café-restaurant de 89 m², à Chantal Morel et son équipe modeste mais fidèle. Ils vont en faire certes un théâtre, mais d’abord un lieu de vie.

Tout respire le bois

Passée la porte de verre du Petit 38, tout respire le bois. La salle où l’on entre, les murs, le sol, l’arrière-petite salle du lieu de répétition et de spectacle. Le vieux bois, celui des anciens décors de la compagnie, recyclés. C’est un lieu fait pour un petit nombre de personnes, une trentaine au plus. Les soirs de spectacles, on s’attarde autour d’une grande table. Un lieu « où poser nos utopies », écrit Chantal Morel, pour « rendre à la vie sa grandeur de partage et de songe », une « maison de théâtre », pour « retourner au murmure, au frissonnement à plusieurs », un lieu sans « programmation ».

Chantal Morel y entame ou plutôt y poursuit son long compagnonnage avec Dostoïevski en mettant en scène La Douce. Elle place une phrase du Russe en exergue de cette nouvelle aventure : « Sortir de l’isolement des esprits pour se rapprocher de ses frères même au risque de passer pour un fou. » Et l’associe à ces mots de Didier-Georges Gabily : « Il s’agit d’une déclaration de Je ensemble. » C’est un lieu à hauteur d’homme, fait pour l’écoute, la parole, fait aussi pour prendre le temps de faire sans le couperet du calendrier. Laisser les mots, les voix, les corps advenir sur la scène, là au fond, où l’espace scénique et l’espace public ne font qu’un mais aussi autour de la table, avant, après le spectacle. Et pas seulement le spectacle. Au fil de ces années, les rencontres vont se multiplier avec des scientifiques, des artistes, des anonymes, des gens du quartier, de Grenoble et d’ailleurs, des étrangers.

C’est ainsi que s’ouvre au Petit 38 une « Ecole des gens » dont s’occupe Gérard de Bernis, économiste et historien de l’économie. Chantal Morel : « A un moment, nous avons fait le constat : plusieurs membres de l’équipe se sentaient dépassés par les transformations du monde, la mondialisation, l’économie, la bourse. Dépassés et démunis… Nous nous sommes dit qu’en tant qu’adultes, pris dans les filets du quotidien, nous ne devions pas être les seuls à ressentir cette perte de repères pour comprendre ce monde nouveau. Alors, pour se forger une réflexion personnelle, pour acquérir des outils, comme nous manquions de compétences personnelles, nous avons demandé à un professionnel, un professeur. C’était la possibilité de dire "je ne comprends pas" et de faire en sorte que les gens qui viendraient puissent dire la même chose. » Plus tard, tout un cycle sera consacré à la politique par Jean-Pierre Arthur Bernard, professeur à l’IEP de Grenoble. Et plus tard encore un troisième sur le travail. 

La grande table

L’équipe est restreinte. Aussi, quand l’Equipe de Création Théâtrale est embarquée dans une lourde création comme Crime et Châtiment qui sera créé à Strasbourg au Maillon en octobre 1997, le Petit 38 ferme quelque peu. Pour mieux rouvrir. Rencontres (Jack Ralite, Armand Gatti, Hélène Châtelain, Jean-Marie Boeglin, Gabriel Monnet et bien d’autres) et spectacles se succèdent ; La Révolte de Villiers de l’Isle Adam (1999), L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casarès (2000), Frankenstein d’après Mary Shelley (2001). Ces créations sont souvent précédées de « lectures-feuilletons » publiques autour de la grande table accompagnant la préparation du futur spectacle. D’autres compagnies viennent travailler dans le lieu et présenter leurs spectacles. Grenobloises ou pas, comme La Belle Meunière de Pierre Meunier qui, avec Jean-Louis Coulloc’h, y façonne Le Tas. Il y a des choses que seul un tel lieu pouvait inventer, comme Le Droit de rêver ou Les Musiques orphelines que propose Patrick Najean à partir des musiques des spectacles qu’il a composées pour les spectacles de Chantal Morel.

Claude Régy viendra deux fois parler avec les gens du Petit 38 : « Les deux fois, j’ai senti que par la personnalité de Chantal Morel, les murs, si contraignants qu’ils soient, ne limitaient en rien la vie de l’esprit, sa circulation infinie. Le resserrement, par la simplicité du rapport, crée comme un approfondissement de ce qui s’échange. »

Pause pendant les répétitions du "Chagrin de Hölderlin" © Sylvain Lubac Pause pendant les répétitions du "Chagrin de Hölderlin" © Sylvain Lubac

En 2004, Chantal Motel renoue avec Tchekhov dont elle avait monté Platonov au temps du groupe Alertes (le spectacle durait 8 heures) avec Macha s’est absentée, des variations autour des Trois sœurs (y mêlant bien des écritures, d’Adamov à Gabily en passant par Büchner et Hölderlin).

De midi à minuit

Et l’histoire a ainsi continué. En 2008-2009, ce fut le grand chantier des Possédés de Fédor Dostoïevski avec Marie Lamachère, Isabelle Lafon et bien d’autres (lire ici et ici), spectacle créé en janvier 2009 à la MC2 (l’ex-Cargo qui abritait le CDNA) dirigée  alors par Michel Orier. Puis la longue tournée de la nouvelle version de Home de David Storey (lire ici). Durant ces périodes, le Petit 38 reste ouvert aux petites compagnies. Elles viennent y travailler et y présenter des spectacles : 2-3... grammes par Bernard Falconnet, avec Line Wiblé ; Ma Solange de Noëlle Renaude, par Denis Bernet-Rollande et Jérémie Mignotte ; Léo 38 de et par Monique Brun (sur Léo Ferré) ; Premier amour de Samuel Beckett, pour n’en citer que quelques-unes. Des venues parfois impromptues ou des prolongations de spectacles imprévus. C’est au Petit 38 que Chantal Morel a répété et créé en 2014 Ce quelque chose qui est là d’après La Nuit tombée d'Antoine Choplin (lire ici). Avant un retour en pointillés à Tchekhov avec Ils ne sont pas tous là..., des pages arrachées de La Cerisaie (lire ici).

Florent Barret-Boisbertrand, metteur en scène, est l’un de ceux qui ont poussé la porte de verre du Petit 38. Comme il s’y est senti bien, il s’est attardé. Elisa Bernard, que Florent Barret-Boisbertrand avait connue au conservatoire de Grenoble, a fait de même. Et quand Chantal Morel a envisagé de quitter le lieu où elle aura passé plus de vingt ans en confiant à d’autres les clefs du Petit 38, elle a pensé à Florent Barret-Boisbertrand et à Elisa Bernard (l’une des deux actrices du Chagrin d’Hölderlin) qui ont créé pour l’occasion le collectif Midi/Minuit, rejoints par un administrateur, Alejandro Alonso. Midi/Minuit car le but est d’ouvrir le Petit 38 tous les jours de midi à minuit. Le passage s’est fait en douceur au fil des derniers mois de l’année 2016, pendant le travail préparatoire et les répétitions du spectacle Le Chagrin d’Hölderlin. Il est effectif depuis le 1er mars 2017.

Au début de l’année, le collectif Midi/Minuit a lancé une opération « Bon d’armement culturel », chacun s’engageant à payer 4 euros par mois pour soutenir le petit lieu. Des ateliers ont été ouverts, des concerts sont annoncés, des expositions suivies de repas ainsi qu’une école du spectateur. Et, bien sûr, l’accueil des compagnies, la création de spectacles. Le Petit 38 continue.

Au Petit 38 :

Le Chagrin d’Hölderlin, 20h30, dim 17h, les 11 et 12 mars puis du 28 mars au 2 avril.

La Vie matérielle d’après Marguerite Duras par Cécile Coustillac et Marieke Bouche, 20h30, dim 16h, du 19 au 23 mars.

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