Lazare : « Je suis en train de créer, Anne ! »

« Je m’appelle Ismaël » est le titre de la nouvelle pièce de Lazare (si, si, le pote à Jésus) qu’il met en scène en retrouvant ses compagnons victorieux de « Sombre rivière » et le renfort de nouvelles recrues. Un spectacle explosif et explosé, plein de mots, de fureurs, de musiques, de danses et d’extravagances.

Scène de "Je m'appeklle Ismaël" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Je m'appeklle Ismaël" © Jean-Louis Fernandez
Je m'appelle Ismaël est un spectacle qui commence par un film qui n’arrive pas à se faire et un spectacle qui se fait en ne cessant de se défaire, de se raccommoder, de bifurquer comme les chemins borgésiens et de se regarder comme le moine de la boîte de camembert regarde un moine qui lui-même tient un camembert qui... Ismaël, c’est Lazare qui est aussi Gérard de Nerval et plus encore Jésus lequel est comme le double de Lazare-Ismaël, son frère de lait.

Claude ne répond plus

Lazare est toujours au centre de ses pièces. Non l’homme Lazare, mais le poète, le « buveur de rêves », celui qui, par la poésie scénique, cherche « l’équilibre maudit de la rage et de la haine » que porte l’homme Lazare, vif et écorché. Il était là dans le Libellule de ses premières pièces : la trilogie que forment Passé-je ne sais où qui revient, Au pied du mur sans porte (lire ici) et Rabat Robert (lire ici). Il était le poète de Sombre rivière (lire ici) qui, dès le début de la pièce, s’adresse au public et dit être Lazare. Il ne l’est jamais tant que lorsqu’il écrit et met en scène. C’est un poète oral qui parle de son temps comme tous les troubadours, doublé d’un homme de théâtre et metteur en scène qui s’adresse toujours au public, ce dernier étant souvent pris à témoin.

Au fil des créations, le cheminement est devenu de plus en plus rythmique, musical et chanté. Je m’appelle Ismaël y ajoute une conséquente partie filmée où l’on voit Lazare en personne essayer de bricoler un film de science-fiction à Bagneux, en banlieue parisienne, où il a vécu et gardé quelques habitudes, une ville qui va être métamorphosée par les travaux du Grand Paris. C’est là qu’habite Ouria, la mère de Lazare que le fils a plaisir à filmer en marge de son film de science-fiction rocambolesque où un casque de moto devient un casque de cosmonaute, où Jacques Villeret, extraterrestre de La Soupe aux choux face à Louis de Funès apporte son obole au scénario. Mais Lazare ne parviendra pas à faire son film. Lequel vient hanter la pièce qui s’ensuit.

Dans Sombre rivière, le poète (Lazare) téléphonait à Claude, Claude Régy. Dans Je m’appelle Isml, Ismaël (Lazare) appelle le même Claude, mais Claude, malade, ne répond plus. Cette coupure est comme une cassure. Le théâtre de Lazare, comme orphelin d’un de ses pères, se raccroche aux branches de l’imagination et du bazar scénique que font tourner à plein régime les bêtes à tout faire de la scène (jeu, musique, danse) qui, pour la plupart, étaient déjà là dans Sombre rivière. Nommons-les sans tarder : Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Marion Faure (ces trois-là assurant, par ailleurs, une collaboration artistique respectivement pour le jeu, la chorégraphie, la musique), Olivier Leite, Véronika Soboljevski et Julien Villa. Rejoints par Emile Samory Fofana, Odile Heimburger, Philippe Smith et Thibault Lacroix, ce dernier, excellent acteur, étant tout indiqué pour interpréter le rôle de Jésus.

De Jésus à Alain Melon

Comme il est dit dans les Ecritures, Lazare est l’ami de Jésus, amitié qui avait fait l’objet naguère d’une pièce d’André Obey intitulée Lazare, mise en scène en 1951 par Jean-Louis Barrault avec toute sa troupe, détail que notre Lazare, s’il en avait su l’existence, aurait sans doute intégré dans sa pièce attrape-tout.

Sombre rivière était une première fête après la catastrophe (les attentats), Je m’appelle Ismaël est comme une dernière fête avant l’explosion, le pétage de plombs, la folie. Envoyé spécial de Méphistophélès au pays des neurosciences, des disquettes installées dans le cerveau et du protocole l’Aura, le docteur Alain Melon joue un rôle non négligeable. Toujours à manigancer des expériences, toujours à la recherche d’une guitare pour composer des chansons impérissables. Il est comme une figure dégradée et inversée d’Ismaël le poète.

Anne Baudoux, auprès de Lazare depuis longtemps, joue, elle, un rôle indispensable. Avant, après la représentation. Et pendant. Et là, c’est Lazare qui en joue avec elle, et plus d’une fois. « Vous travaillez tout le temps dans l’excès, vous êtes un homme de l’instant, nous trouverons le langage un peu série télé qui vous aidera à vous structurer », lui fait-il dire. Mission accomplie avec l’aide des trois actrices musiciennes (Laurie, Odile et Veronika), d’Oliver Leite du groupe La rue Kétanou, et de la scénographie à tiroirs, cadres et décadrages de Vincent Gadras bourrée de citations-récupérations (comme celle d’un cheval). Mais Ismaël-Lazare est indomptable, il ne peut pas s’empêcher d’inventer de nouvelles incises, comme cette virée du côté de Feydeau où s’invite Francis Bacon, ou bien encore un chant d’amour à Gérard de Nerval. « Je suis en train de créer, Anne ! » proteste Lazare (Julien Villa au top, comme tout le monde).

Scène de "Je m'appelle Ismaël' © Jean-Louis Fernandez Scène de "Je m'appelle Ismaël' © Jean-Louis Fernandez
On se laisse emporter dans ce maelström de propositions, de gags, de guignols, de déclarations d’amour, de poses comme celle du poète maudit ou de l’artiste incompris. Passent, dans le désordre : Batman, une recette de gâteau aux marrons dite par une petite fille filmée, le groupe Chtrotgolf, Perceval et son casque, Christine Doneuve et Georges Canet à Cannes, des perfusions de Choulax, Verlaine venu faire coucou à Nerval, et en personne, Robespierre, Danton, Jésus disant à Estelle : « mais on m’appelle aussi Emiliano Zappata et Nazareth Nerval ». Rien d’étonnant à ce que les premières représentations au Théâtre national de Strasbourg où le spectacle vient d’être créé (Lazare est l’un des artistes associés au théâtre) fussent un peu chaotiques. Ce spectacle démesuré ne peut trouver sa mesure qu’au bout d’une salve de représentations.

Claude ne répond plus au téléphone mais restent ses textes. Dans Espaces perdus, Régy écrivait : « Je ressens, je crois, avec beaucoup de force, le désir d’un théâtre qui n’en serait plus un, en ce qu’il serait le lieu de toutes les présences, le lieu des choses elles-mêmes. » Sous une forme carnavalesque, il y a de cela dans Je m’appelle Ismaël.

Les représentations à Strasbourg viennent de s’achever. Je suis Ismaël sera à l’affiche du théâtre de Gennevilliers du 21 mars au 1er avril, à la Scène nationale de Toulon le 3 mai, au Théâtre de la Ville à Paris du 4 au 8 juin, puis à l’automne au TNB de Rennes, au Grand T de Nantes, à la MC d’Amiens et au CDN de Vire.

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