Avignon : histoires d’enfance

Chaque festival génère ses histoires secrètes. Avignon met ouvertement en avant le thème du genre qui va se décliner en plusieurs spectacles. Du in au off, l’enfance est un autre fil conducteur non moins précieux. D’une héroïne racinienne à Thierry Thieû Niang en passant par l'affiche du festival et la belle-fille d’un acteur bien connu.

oeuvre de Claire Tabouret © Rebecca Fanuelle oeuvre de Claire Tabouret © Rebecca Fanuelle
Ils sont 23 enfants. Presque aussi nombreux que les enfants du chœur de Thyeste dans la Cour d’honneur (lire ici). Tous ont les lèvres en accent circonflexe, les yeux sombres, les cheveux le plus souvent noirs. Tous, garçons et filles, ont le corps, les bras et les mains cachés par un vêtement qui le recouvre autant qu’il les entrave. Ils nous regardent, sérieux comme on l’est sur les photos de classe avant la rigolade d’après le déclic. Ils semblent nous questionner. Que veulent-ils ? Qu’on les aime ? Qu’on les sauve ? Qu’on se souvienne d’eux ? Qu’on leur explique le pourquoi et le comment de leur naissance ? Ces 23 là forment La Grande Camisole, un tableau de Claire Tabouret qui tient lieu d’affiche au Festival d’Avignon 2018.

Quand les enfants dansent

On peut voir la toile originale (260x190 cm) à la collection Lambert parmi les toiles et céramiques de Claire Tabouret regroupées sous le titre « Les veilleurs ». Dans l’une des monographies qui lui ont été déjà consacrées (elle n’a que 35 ans), l’artiste raconte avoir eu un premier choc à quatre ans en voyant Les Nymphéas de Monet. Tout se passe comme si, aspirée par ce tableau de grande dimension, elle s’était engloutie dans ses eaux peintes et que, devenue grande, elle reviendrait, avec ses yeux de noyée, peindre ces toiles où les enfants ont des visages verts et tristes que l’on voudrait prendre pour des masques. Ce sont des « fantômes », des « revenants », diront les enfants, là-haut.

On chemine parmi les différentes expositions de la galerie Lambert, et c’est en haut que l’on croise ces visages blafards d’enfants dans une grande salle blanche où sont accrochés d’autres « veilleurs ». La salle pépie d’enfants, bien vivants, eux. Une centaine. Beaucoup sont assis, et regardent les autres qui devant eux bougent, courent, sautent, trébuchent, se relèvent, se touchent, s’enveloppent l’un dans l’autre. Un homme – je reconnais le danseur et chorégraphe Thierry Thieû Niang – danse avec un enfant, une menue métisse gracile. Ils s’arrêtent parfois devant une toile mais jamais longtemps. Leurs corps, leurs regards se comprennent. « C’est la première fois que je danse avec elle », dit-il dans ce demi-sourire qui ne quitte presque jamais son visage. Etrange dialectique entre ces toiles pleines de mort et ces enfants si pleins de vie.

Thierry Thieû Niang et Fabien Almakiewicz ont mené durant cinq jours un atelier parmi les toiles de la fondation Lambert avec des enfants des écoles Massillargues (CE1-CE2), Saint Gabriel (CM1-CM2) et Grands Cyprés A (ULIS) dans le cadre du projet « EGIRO, grandir grâce à l’art ». Le dernier jour était suivi d’une restitution publique ; c’était aussi le premier jour du festival. Thierry Thieû Niang est resté à Avignon où Anne Alvaro, Nicolas Daussy et lui reprennent leur beau spectacle Voici mon cœur, c’est un bon cœur (lire ici) dans le Off.

A la librairie de la galerie Lambert ou ailleurs, on peut aussi se procurer Au bois dormant, un livre que le chorégraphe a écrit avec une ouverture de Marie Desplechin. Il y évoque avec une douce acuité son travail auprès d’enfants handicapés physiques ou mentaux. « Avec ces enfants, le seul mouvement qui peut résister est celui du vivant comme celui de la trace d’un poème », écrit-il. Il parle de Célia, d’Arnaud ou encore de Victor : « Je cours sur son ombre projetée au sol. Je la contourne, je la borde, je la traverse, il y a toujours un corps qui fait de l’ombre à un autre corps. »

La fille et la belle-fille

Tatiana avait quatre ans, « peut-être cinq » quand un beau-père est arrivé dans sa vie. Elle vivait seule avec sa mère, chanteuse, le père était loin, bonifié par l’absence, le manque et l’éloignement. Et voici l’autre, là, qui s’installe à la maison , « je l’ai tout de suite détesté ». Des dizaines d’années plus tard, en allant ouvrir les boîtes et les panières d’un garde-meuble, la petite fille devenue femme et mère à son tour, se souvient de l’enfant puis de l’adolescente et enfin de la jeune femme qu’elle fut à l’ombre du personnage écrasant du beau-père.

Ecrasant car, après des années de galère, il allait connaître la célébrité et devenir l’un des acteurs les plus populaires de France et comme un frère ou un père pour Gérard Depardieu. Le nom de l’acteur n’est jamais prononcé (mais on entrevoit l’affiche de l’un de ses films) à bon droit car cette histoire de beau-père en croise d’autres. Mais lui est acteur, et nous sommes au théâtre. Le miroitement est incessant. La petite fille voit sa mère abandonner sa brève carrière pour se mettre au service de l’homme qu’elle aime, le beau-père de sa fille qui, devenue jeune fille prendra des cours d’art dramatique. Le miroitement continue, le théâtre et le jeu font tourbillonner le récit.

L’actrice Maud Wyler, avec élégance, trouve la bonne distance, distillant juste ce qu’il faut d’humour et d’émotion pour accompagner Belle-mère, ce récit largement autobiographique de Tatiana Viale qui signe aussi la mise en scène. Tout se termine au cimetière au lendemain de l’enterrement du beau-père couvert par les médias. Seule, celle qui fut sa belle-fille vient lui dire sans lui dire qu’il avait beaucoup compté pour elle, qu’elle l’avait finalement beaucoup aimé.

La fille sans père et mère

« J’ignore qui je suis », clame Eriphile. Elle ne sait qui est son père ni qui est sa mère. Elle n’a pas été abandonnée mais enlevée, volée, « Remise dès l’enfance en des bras étrangers ». Ce personnage inventé de toute pièce, c’est le coup de génie de Racine lorsqu’il écrit Iphigénie pour se sortir par le haut du sacrifice de la fille d’Agamemnon (fils d’Atrée, voir Thyeste) et de Clytemnestre, ordonné par les dieux pour que les navires puissent gonfler leurs voiles et filer vers l'ennemi. « Mais tout dort, et l’Armée, et les Vents, et Neptune » au neuvième alexandrin de la pièce. Eriphile se doute bien qu’elle n’est pas née de la dernière cuvée mais sinon de la cuisse de Jupiter du moins de sang noble, de fait elle est la fille d’Hélène et de Thésée, Ulysse et quelques autres le savent mais se taisent quand elle les interroge. Et puis, pour tout arranger , elle aime Achille comme Iphigénie. L’actrice Bénédicte Cerutti pousse au mieux ce personnage dans la mise en scène de Chloé Dabert (nouvellement nommée à la direction du CDN de Reims) dont on comprend mal les enjeux, et la visée. Même si on comprend ce qui l’a passionnée chez Racine refusant le sacrifice de la biche du mythe, celle de la fille du roi des Anciens pour inventer ce sacrifice de l’étrangère, de la captive qui croise notre aujourd’hui sans qu'il soit besoin d’y passer le savon de l’actualisation.

La scène est « dans la tente d’Agamemnon », écrit Racine. Celle d’un guerrier prêt à partir à la guerre dès que possible. Faut-il pour autant construire une sorte de tour de guet-mirador, masquer les arches du cloître des Carmes par des tentures de camouflage, laisser poindre en guise du « bois » dont il est question quelques brins d’herbe qui semblent avoir été oubliés par le décorateur de Sopro vu sur cette même scène en juillet dernier. Faut-il affubler Agamemnon et les autres de costumes made in aujourd’hui ? Chloé Dabert entend sans doute jouer de l’écart entre ce look rude et le loukoum des alexandrins aux riches balancements. Mais elle ne crée que du vide le plus souvent. De plus, sa direction d’acteurs banalise le vers racinien, quand la diction de certains ne le massacre pas. Pour ne citer que lui, un acteur comme Yann Boudaud, l’acteur unique et magnifique du dernier spectacle de Claude Régy, est comme englué dans Agamemnon.

« Iphigénie est un texte qui m’habite depuis l’adolescence et auquel je reviens régulièrement », dit Chloé Dabert. Il est des secrets qu’il vaut mieux parfois bien garder.

Voici mon cœur, c’est un bon cœur, La Parenthèse (jardin) 19h, du 9 au 20 juillet (sf le 15).

Au bois dormant, Editions des Busclats, 108 p., 11€.

Belle-fille, Le petit Louvre, salle Van Gogh, 20h25 jusqu’au 29 juillet (sf les 11, 18 et 25).

Iphigénie, Cloître des Carmes, 22h jusqu’au 15 juillet (sf le 10). Tremblay-en-France, puis tournée entre janvier et mai 2019 : Gennevilliers, Angers, Lyon, La Chaux-de-Fonds, Saint-Brie, Tremblay-en-France, Martigues, Vannes, Saint-Quentin-en-Yvelines, Chelles, Saint-Ouen, Toulouse, Cherbourg, Fouesnant, Rennes.

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