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Billet de blog 10 oct. 2016

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Lorraine de Sagazan s’approprie Ibsen, Sébastien Derrey éclaircit Kleist

En adaptant « Une maison de poupée » d’Henrik Ibsen jusqu’à inverser les rôles, Lorraine de Sagazan rebat les cartes de la pièce en lui donnant un souffle d’aujourd’hui. En mettant en scène l’« Amphitryon» de Kleist d'après Molière sans toucher au texte, Sébastien Derrey entre au cœur de la pièce : un vacillement d’êtres.

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Scène du spectacle "Une maison de poupée" © Juliette Medelli

On mesure mal l’effet qu’a pu produire en 1879 la dernière scène de la pièce d’Henrik Ibsen, Une maison de poupée. On y voit une femme, Nora, quitter le domicile conjugal, mettant ainsi fin à sa condition de « poupée », de femme objet, laissant les trois mômes à son mari devenu un « étranger ». Ce n’est pas un coup de tête, c’est une décision grave, sans retour. Ibsen mettait en scène l’émancipation féminine en cours, à travers le personnage de Nora (jugé immoral en son temps) que toute actrice rêve de jouer. Le rôle fut créé en France par Réjane, star de son époque. C’est l’une des pièces les plus connues et le plus souvent mise en scèneau théâtre par des hommes (toujours en situation dominante mais cela change). Une maison de poupée eut beaucoup plus de succès que l’ouvrage de Villiers de l’Isle Adam, L’Eve future, paru à la même époque (comme le rappelle Régis Boyer dans sa présentation de la pièce dans la Pléiade) et qui, dès son titre, faisait plus encore le lit du féminisme.

Inverser les rôles

125 ans et quelques après, Ibsen reste l’auteur impérissable de pièces inamovibles (car détachées de leur époque) comme Peer Gynt ou Petit Eyolf. Metteuse en scène, actrice formée au réputé studio d’Asnières, et femme, Lorraine de Sagazan voulait travailler sur Une maison de poupée après avoir abordé de façon passionnante Démons de Lars Noren (lire ici).Elle a repris les mêmes acteurs de sa compagnie La Brèche (on ne change pas une équipe d’acteurs soudés) mais, au bout de trois semaines de répétitions, elle a renoncé. Quelque chose ne fonctionnait pas. Un rapport au présent qui ne se faisait pas. Or c’est là une condition non négociable de sa façon de mettre en scène au sein de sa compagnie La Brèche : il faut que le spectateur soit intégré au processus de la représentation, que ce dernier travaille au corps le vivre ensemble induit par le fait théâtral. Mettre en scène une pièce du répertoire ne suffit pas, à quoi bon « une Maison de poupée » de plus?

L’éloignement de la pièce (lire son résumé ici) vient moins d’Ibsen que de son époque. Depuis la création mouvementée de sa pièce Une maison de poupée, le sexisme, s’il est loin d’avoir disparu, n’est plus ce qu’il était, la condition des femmes a largement évolué dans les sociétés occidentales, la notion de couple aussi. Alors Lorraine de Sagazan a cette idée simple et forte d’inverser les rôles de Nora et de son mari Tordvald. La personne qui a un boulot, qui grimpe les échelons jusqu’à diriger un service dans une grande entreprise, c’est Nora (Jeanne Favre). Celui qui a perdu son travail et ne cherche pas trop un emploi, joue de la guitare et compose des bluettes assez nulles, celui qui s’occupe le plus souvent des enfants, c’est le mari, Torvald (Romain Cottard).

Pour le reste, Lorraine de Sagazan reprend les éléments de la pièce : l’arrivée de Kristine (Lucrèce Carmignac) et ce qui s’en suit, la présence du docteur Rank (Benjamin Tholozan) dont le caractère homosexuel est affirmé, la reconnaissance de dette, le chantage de Krogstadt (Antonin Meyer Esquerré). Les notions de dette et de chantage n’ont pas vieilli d’un iota. La bonne disparaît et les enfants restent en coulisses. Cette pièce nouvelle écrite à partir de l’ancienne est effectivement « librement adaptée de la pièce d’Henrik Ibsen », comme il est écrit dans le programme.

Un art du rapprochement

L’adaptation passe par une réécriture des scènes (elles sont plus sèches, plus nerveuses que chez Ibsen), l’insertion de compléments (Virginie Despentes), des déplacements, des ellipses. A cela s’ajoutent des plages où les acteurs improvisent et un dispositif public sur trois côtés qui cerne l’aire de jeu (unique), ce qui rapproche le public des acteurs. Le résultat est probant : ce spectacle nous parle de nos vieset/ou de celles de nos voisins, les acteurs semblent sortir des rangs des spectateurs.

Comme d’autres de ses pairs, Lorraine de Sagazann’est pas là pour jouer les virtuoses ou parfaire le « bagage » du spectateur, mais pour agiter, troubler ce dernier. Elle préfère l’inconfort au confort, l’inconnu du risque à l’assurance du prévisible. Une tendance se dessine ainsi au sein du jeune théâtre. Celle d’une connivence active et assumée avec le public, d’un partage, d’un rapprochement.Julie Deliquet, Christiane Jatahy, Tiago Rodrigues et Lorraine de Sagazan – pour m’en tenir à quelques exemples de travaux récemment chroniqués – ont cela en commun, à travers des démarches très éloignées les unes des autres. 

Scène du spectacle "Amphitryon" © dr

Molière, comme d’autres, s’était largement inspiré de Plaute pour écrire son Amphitryon. Heinrich Von Kleist s’empare de la pièce de Molière qu’il pense traduire mais il finit par se l’approprier. On y retrouve le roi Amphitryon (Frédéric Gustaedt) et son épouse aimée Alcmène (Nathalie Pivain), son valet à la Sganarelle, Sosie (Olivier Horeau) et sa compagne (Catherine Jabot), dont la notoriété est allée jusqu’à devenir unnom commun, les dieux Jupiter (Fabien Orcier) et Mercure (Charles Zévaco).

Kleist adapte librement Molière

Des « ambassadeurs de la Moscovie » venus à Paris voir des pièces de Molière, avaient été orientés vers son Amphitryon très spectaculaire,  plutôt que vers son Tartuffe, trop parlé et cérébral pour des spectateurs non francophones. Ils en avaient sans doute apprécié les machineries, les nombreux effets. Kleist est plus tourné vers l’intérieur des personnages, ce qui sied au metteur en scène Sébastien Derrey. Amphitryon et Sosie pensent devant nous à haute voix, tout comme Alcmène, les dieux Jupiter et Mercure ne sont pas des surhommes, ils savent être amoureux ou taquins.

Dans l’ensemble, Kleist suit Molière mais s’en éloigne par le ton, l’ambiance, sans compter quelques remaniements et ajouts. Son approche est moins ludique mais plus troublante. Ce trouble est celuide l’identité et de l’amour confondus. C’est cela que Sébastien Derrey met en scène. Sans adapter la pièce à son tour, mais en en décrassant la surface, le décorum. La scénographie (Olivier Brichet) est retorse comme la pièce : au fond de la scène nue (hormis des chaises métalliques pour canaliser la jalousie du roi, seul moment d’éclat physique du spectacle), le rideau rouge du théâtre, drap de l’illusion, tenu par l’ossature métallique d’un cadre de scène. Au-delà se tient la chambre des ébats. « La scène est devant le palais d’Amphitryon », écrit Kleist. Mais c’est comme une scène renversée. On est de l’autre côté du théâtre comme on le dit des miroirs. Les personnages n’en sont que plus nus. D’autant qu’ils sont dirigés par le metteur en scène vers une économie des gestes et des voix, sans afféterie pour autant, une tension du calme dans une tempête d’événements déstabilisants.

La pièce avance comme une enquête policière qui cherche à établir la vérité de faits et tombe sur des faux, usages de faux, emprunts frauduleux d’identité et emplois du temps désarmants mais sans preuves probantes. Les dieux sont des dieux, ils peuvent tout, mais ils sont aussi humains ; l’amour peut les toucher. Jupiter retourne au ciel avec mélancolie, Alcmène, trop malmenée, le cœur en charpie, gît au bord de la folie, Amphitryon ravale sa salive en avalant une pilule tout en redressant son dos longtemps courbé, et Sosie finit enfin par dîner.

Une maison de poupée a été créé la semaine dernière à Mains d’œuvres (Saint-Ouen), le spectacle se donne au Théâtre de Vanves du 11 au 15 octobre.

Amphitryon, la MC93 au Théâtre d’Aubervilliers jusqu’au 13 oct., au CDN de Besançon du 17 au 19 oct, au Théâtre Garonne (Toulouse) du 22 au 25 fév 2017, à la Comédie de Reims du 1er au 7 mars.

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