Dette, voile, vote blanc, couple et filles en folie au festival Théâtre en mai

Chaque année, le festival Théâtre en mai organisé par le Théâtre de Dijon Bourgogne est une bonne façon de prendre le pouls de la « jeune création » sous l’œil d’un maître aguerri, cette fois Maguy Marin. Ouvert le 20 mai, le festival s’est achevé le 29. Avec le bar comme point de ralliement. Pernand ou Meursault ? Une grosse semaine intense et festive.

Scène de "Démons" © Jonas Jacquel Scène de "Démons" © Jonas Jacquel

Tôt ou tard, Maguy Marin se devait de revenir à Dijon. Avant sa naissance, sa mère, réfugiée espagnole, avait séjourné en 1939 dans un camp de femmes non loin de la capitale des ducs de Bourgogne. Son  futur père, communiste espagnol, était lui dans un camp plus connu, celui d’Argelès.Le couple s’est trouvé, a passé la guerre du côté de Dijon avant de partir pour Toulouse, « plus proche de l’Espagne ». C’est là que Maguy Marin est née en 1951, c’est là qu’à l’âge de huit ans, elle entre (c’est gratuit) au conservatoire de danse municipal, « c’était militaire mais cela m’a plu ».

« Ça m’a fait quelque chose »

Ainsi égrène-t-elle sa vie, faite d’engouements, d’amitiés et d’engagements, interrogée par Olivier Neveux, au premier jour du festival Théâtre en mai à Dijon. Par exemple, sa rencontre avec les élèves de l’école du Théâtre national de Strasbourg, alors qu’elle vient d’entrer dans le corps de ballet de la ville. Ils se nomment Jean-Louis Hourdin, Jean-Paul Wenzel, Alain Rimoux. Des frondeurs. Qui l’incitent à aller voir ailleurs. Elle ira chez Béjart dont elle a vu un spectacle où les danseurs « ressemblaient à la jeunesse qu’on était, ça m’a fait quelque chose ». Puis, autre rencontre décisive, celle de François Tanguy et de la Fonderie du Mans : une autre façon d’habiter les lieux est possible, c’est  là que commence son projet pour Rillieux-la-Pape dans la banlieue de lyonnaise et aujourd’hui dans un coin de Toulouse.

Entre-temps, elle aura parlé de sa lecture, jamais achevée, de Beckett. « C’est un puits sans fonds où je vais toujours me replonger. » Elle parle des corps, très présents dans l’écriture de Beckett,  « cela me donne des appuis pour travailler sur d’autres corps »,  elle parle de ses textes « où il y a beaucoup d’air » et  où « la question musicale est constante ».

On retrouve tout ça l’Espagne, l’effronterie, la Fonderie, le rythme musical, les appuis dans les farandoles de Bit, son dernier spectacle qui ouvrait Théâtre en mai.

Chaque année, le festival, depuis qu’il est piloté  par Benoît Lambert (directeur du CDN de Dijon-Bourgogne), invite un maître à parrainer l’édition. Après Matthias Langhoff, Pierre Debauche, Jean-Pierre Vincent, c’était donc au tour de Maguy Marin, en regard d’une programmation d’artistes plus jeunes, et de plus en plus centrée sur les jeunes compagnies françaises (théâtre et danse). Une traversée, une façon de prendre le pouls. « Revenir à soi. Interroger la profondeur de l’être et voir comment la parole sociale est le plus proche de cela », disait Maguy Marin.

Démons bien partagés

« Partager », insistait-elle. C’est peut-être là le verbe qui aura  le mieux innervé ce festival. Partager avec  le public des questions qui taraudent, bricoler des complicités, intensifier le temps de la représentation. Le voile avec Ce qui nous regarde, le nouveau spectacle (que je n’ai pas vu) de Myriam Marzouki, le vote blanc avec Ceux qui errent ne se trompent, le nouveau spectacle (fort recommandable) de Maëlle Poésy et Kevin Keiss  dont je parlerai lorsqu’il sera à l’affiche du prochain Festival d’Avignon    

C’était aussi le cas avec Démons, un spectacle librement et astucieusement inspiré de la pièce de Lars Noren. Avec les acteurs de sa compagnie La Brèche (en particulier Lucrèce Carmignac et Antonin Meyer Esquerré), Lorraine de Sagazan (qui signe la conception et la mise en scène du spectacle) a mis en place un dispositif narratif où les spectateurs se font face et où le spectacle devient, peu ou prou,  leur miroir. L’histoire d’un couple  qui se déchire sur fond de disparition (à la première scène, le mari revient avec dans les mains  l’urne qui continent les cendres « de maman ») qui exaspère l’amour jusqu’à la haine. Un couple qui, pour survivre,  a besoin d’échappatoires. Il va en trouver de surprenants via le jeu des excellents acteurs, d’autant plus surprenants qu’ils sont imprévisibles. Le spectateur est, littéralement, aux premières loges. Un parti pris qui relance les dés de la pièce, beau travail. A voir prochainement au festival Off d’Avignon.

scène de "Ceux qui errent ne se trompent pas" © V.Arbelet scène de "Ceux qui errent ne se trompent pas" © V.Arbelet

Les aléas du couple traversent également Nos serments, spectacle librement inspiré du film de Jean Eustache, La Maman et la Putain, spectacle que l’on avait chroniqué lors de sa création (lire ici).De même, j’avais eu l’immense plaisir de découvrir à Blanquefort, près de Bordeaux, Timon/ Titus, du collectif OS’O (lire ici). Ce collectif est formé d’un noyau de cinq acteurs  issus de la première promotion de l’école du Théâtre de Bordeaux. C’est avec spectacle que le collectif a gagné l’an passé le grand prix du festival Impatience et celui du public. Les deux pièces de Shakespeare ne sont pas abordées comme des monuments du patrimoine mais des agents de liaison pour parler de la notion de dette à partir de David Graeber et de son livre somme Dette : 5000 ans d’histoire.  La notion de dette rejaillit dans l’univers familial que s’inventent les acteurs sous la direction d’un jeune metteur en scène berlinois David Czesienski, la scène se fait forum et  la dette de la Grèce s’invite au parloir. Formidable et tonique spectacle. A voir prochainement au Printemps des comédiens de Montpellier. 

Le théâtre paie comptant

On retrouve cette notion de dette dans Aux suivants, la pièce écrite et mise en scène par Charlotte Lagrange qui dirige la compagnie La Chair du monde. Les suivants, ce sont les héritiers. Les enfants. Au début de la pièce, un couple qui s’est « saigné aux quatre veines », a fait  « beaucoup de sacrifices » pour élever sa progéniture et lui « assurer » de bonnes études, demande des comptes à leur fille (unique). L’heure est venue pour elle de payer sa dette, de rembourser ses parents ; à toutes fins utiles la mère glisse un RIB (compte commun) entre les mains de sa fille. C’est une belle entrée en matière. La suite est moins probante.Il est dommage que l’écriture et la mise en scène (direction d’acteurs, traitement de l’espace)  pèchent par timidité. Le théâtre n’a pas de compte épargne : il se paie comptant.  

C’est avec un stylo ou un ordi munis d’un turbo débridé que Céline Champinot écrit avant de  mettre en scène les cinq actrices  qui forment avec elle le groupe La gALERIE dans un spectacle désarçonnant en tout, à commencer par son titre : Vivipares (posthume). Dans l’un des lieux habituels du Festival, la Minoterie, on avait découvert  la première partie de ce spectacle (lire ici). On attendait la suite et fin. La bande des six revient sur le lieu de son forfait pour en présenter la version finale qui dépote, vrombit, ravit. Que demande-t-on à un spectacle ? Qu’il nous entraîne dans un monde dont on ignorait l’existence, la population, les mœurs. Là, on est servi, à la louche. Un spectacle improbable, inclassable, magnifiquement déconcertant. Cher lecteur, je vois que tu salives. Cher programmateur, je sens la goutte de sueur perler au bas de ton cervelet. Patience. On vous dira tout, sous peu.

Ceux qui errent ne se trompent pas, Festival d’Avignon, 6au10 juillet 15h, salle Benoit XII, puis tournée à la rentrée

Démons, Avignon Off, à la Manufacture,  du 6 au 24 juillet

Nos serments, au festival TransAmériques de Montréal, du 31mai au 2 juin

Timon/Titus, festival du Printemps des comédiens, les 15 et 16 juin

Vivipares (posthume), au Théâtre de la Bastille du 5 au 19 octobre

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