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Billet de blog 9 nov. 2021

Christoph Marthaler se porte bien, ses potes et ses portes aussi

« Aucune idée » est le titre saisissant du dernier spectacle de Marthaler qui se cherche entre deux portes et en trouve une troisième. Et c’est ainsi que le théâtre pince le rire. La musique s’en mêle et les deux acteurs, Graham F. Valentine et Martin Zeller, sont au diapason.

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Scène de "Aucune idée" © Julie Masson

Le nouveau spectacle de l’impayable, inclassable et imprévisible Christoph Marthaler a pour titre Aucune idée. Il fallait oser. C’est un titre on peut plus honnête : quand le metteur en scène Suisse entame les répétitions d’un spectacle, il lui arrive de partir de rien. En tout cas, pas d’une pièce dûment écrite avec des personnages, des répliques qui persiflent et tutti quanti. Il lui arrive de partir d’un lieu, comme récdemment une pharmacie (lire ici) ou une chambre à coucher ou le Groenland, etc, . Naguère il avait labouré le champ de l’Allemagne de l’Est mais cette dernière n’existe plus et ses veines semblent quasi taries. Dans le cas présent, il semble n’avoir eu aucune idée de ce qui allait arriver. c’est dire que le travail s’est, dirait-on, fait à mains nues.

Au départ il n’y donc aune idée (et encore moins de « projet ») mais une envie de faire quelque chose d’indéfini avec deux acteurs, dont l’imputrescible compagnon de route, Graham F. Valentine, avec un partenaire, Martin Zeller, qui se doit d’être aussi musicien (pas de spectacle de Marthaler sans musique) et autour quelques collaborateurs attitrés. Je les imagine autour d’une table (bien garnie et bien arrosée) : qu’est qu’on fait ? dit-l’un. Qui a une idée ? renchérit l’autre. Personne n’en a, mais tous ont des envies, des trucs, des marottes qui les travaillent. On cherche une idée qui traînerait dans un coin ou au fond d’un verre. Euréka, ce jour-là, ils se sont dit qu’en titrant leur spectacle Aucune idée, personne ne pourrait les accuser de ne pas en avoir.

De fait, c’est là déjà une idée dont va se délecter Graham F. Valentine. L’acteur d’origine écossaise est devenu au fil des années , le double, sinon exclusif du moins, favori de Marthaler bien que leurs corps soient à l’opposé l’un de l’autre. Astucieusement, alors que rien n’est écrit ou cadré, Duri Bischoff, responsable de la scénographie, échafaude un jeu de portes, assorties d’un tableau électrique. Les plombs sautent comme le reste. Que serait le théâtre sans ses entrées et ses sorties ? La porte, c’est le nirvana. On peut imaginer ce qu’il y a derrière, qui vit là, qui va apparaître, alors l’imagination du spectateur galope, les idées fusent illico. Devant, derrière. Graham le grand est rejoint par le musicien et compositeur Martin Zeller. Ils font la paire forcément comme Laurel et Hardy, ils tentent quelques bouts de complicité . Tous les spectacles de Marthaler sont aussi des partitions. Avec des motifs allant du staccato au moderato.

Ainsi va Aucune idée. Nulle part et partout, entre deux portes, trois, quatre portes lesquelles parfois restent entrouvertes. Que se passe-t-il ? Des tas de petites choses. Comme dans la vie. Ici ça fuit. Là ça pète. Ailleurs ça déborde. C’est un état de guère qui nous assaille de ses saillies par inadvertance. Le rire se décoche comme une flèche. Pan dans le bide. La musique est la meilleure copine de la vacuité du tout. Elle la met en valeur, l’encanaille. On est bien. On voudrait que cela ne se termine pas, d’ailleurs rien ne se termine ; cela s’évanouit comme c’est venu. Rien d’appuyé, d’insistant, d’explicatif, mais une ode au comique de répétition hérité de la planète burlesque d’où Marthaler reçoit quotidiennement des informations par textos ou messages musicaux cryptés.

Je me souviens, enfant, avoir assisté à une répétition de théâtre. L’auteur et metteur en scène Jean Anouilh faisait répéter une actrice (je crois me souvenir que c’était Maria Pacôme) ; dans le feu de l’action elle devait en marchant mettre le pied dans un seau d’eau avant de reprendre le cours de sa tirade. La répétition butait sur le gag avec sérieux c’est que le comique est un art de la précision. Marthaler laisse tomber l’intrigue et s’en tient à l’équivalent du seau, entouré de quelques bribes langagières volontiers énigmatiques. Le rire vous assaille par inadvertance. Le suranné tient la chandelle. L’imbroglio donne le tempo. Pas besoin d’idée.

Théâtre de la ville, salle des Abbesses, dans le cadre du festival d’Automne, jusqu’au 14 novembre.

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