Dernières nouvelles des titanesques litanies de Valère Novarina

Parution de « L’Homme hors de lui », son trente et unième livre chez P.O.L., et reprise de la version scénique de ce texte avec Dominique Pinon, exposition de ses peintures, dessins et litanies à Thonon-les-bains, berceau familial, et bientôt création de « Notre parole » par Cédric Orain. On novarine à tout va. Quelle joie !

Valère Novarina dans son atelier © dr Valère Novarina dans son atelier © dr
Le nouveau livre de Valère Novarina a pour titre L’Homme hors de lui. C’est un titre novarinien, pourraient dire les novariniens et peut-être ont-ils dit cela lorsque cet été certains d’entre eux se sont réunis pour un colloque sur l’auteur à Cerisy-la-salle du 10 au 17 août. Sous la direction de Marion Chenetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel, et en présence de l’auteur, ils ont exploré l’œuvre unique et cependant plurielle de cet « écrivain, dramaturge et peintre, d’ores et déjà considéré comme un classique de la modernité ».

Des nouvelles de Jean la Grêle

Cette œuvre qui trifouille la langue française, ne cesse de la réinventer et de l’augmenter en la néologisant à mort, pose de redoutables problèmes de traduction. Et pas seulement des verbes à écorner les bœufs, des noms pas très communs et cependant partageant la même paille et les mêmes fientes avant l’œuf, mais aussi des tombereaux de noms propres de gens que l’on n’a jamais rencontrés mais qu’on semble toutefois un brin connaître Cette écriture à l’oralité bien affirmée est pourtant traduite en bien des langues, et des spécialistes venus de Corée, du Japon, du Brésil, de Hongrie ou d’Espagne étaient à Cerisy aux côtés de celles et ceux qui lisent Novarina dans le texte comme Marie-José Mondzain. Plusieurs acteurs novarinés depuis longtemps étaient présents dont André Marcon venu proférer une nouvelle fois (il ne s’en lassera jamais et nous non plus) Le discours aux animaux. Le musicien Christian Paccoud et son accordéon, familiers des œuvres portées à la scène par l’auteur, étaient là également..

Paccoud est brièvement présent dans L’Homme hors de lui, trente et unième livre de l’auteur publié par les éditions P.O.L. Page 104, « l’Ouvrier du drame » (personnage récurrent du monde novarinien) entame pour la seconde fois une « Prière pour tous les hommes ayant existé, et prière pour tous les hommes ayant oublié d’exister » qui clôt le texte. Cela commence par « Jean la Grêle, Lucien à Pitaque, Mimi Calendrier, Louis Lanlà, la Piccoline, ... ». « Paccoud réfléchit » se glisse en haut de la page 107. La déferlante nominative s’arrêtera page 157 (la dernière de l’ouvrage) par le retour de Jean la Grêle qui boucle la boucle ainsi que le suggère le texte : « Jean la Grèle achète un rabot pendant que le minuscule militaire à grosse tête mime un air de Bourvil et que la roue de la Loterie Pierrot s’immobilise sur le 8 ». (La Loterie Pierrot est le titre d’un autre livre de Novarina publié chez Héros-Limite). Quel autre chiffre possible que celui de l’infini ?

La première énumération ou plutôt litanie de la prière de « l’Ouvrier du drame » qui ouvre L’Homme hors de lui commençait par « Le Lanceur Catapulte, Le Bonhomme Centuple, le Motard Sordel, l’Enfant poumoniaque ». Il y a beaucoup d’enfants dans ces pages-là comme dans celles d’autres novarinades (le second sera « L’Enfant Grammatical ») et beaucoup de Jean aussi (Jean Vélo, Jean Récluset, Jean d’Ut…). On y retrouve aussi des personnages croisés précédemment comme l’excellent « Raymond la matière ». Les novariniens sont en pays de connaissance, les nouveaux venus tombent dès les premières pages dans la marmite, les crispés, les méfiants, les tradi restent à la porte mais tôt ou tard, bouche ouverte, ils trouveront l’entrée.

Conjuguons le plus que perdu

Cette première déferlante qui s’achève par l’apparition-nomination de L’Homme hors de lui, était un tour de chauffe courant sur 18 pages, loin des 53 pages de sa seconde intervention titanesque (comptez environ 45 noms par page, faites le calcul). Soit 71 pages sur les 157 que compte l’ouvrage. Et sans compter les « Seize cent treize-et-onze temps » que profère L’Homme hors de lui, depuis « Le présent lointain, l’inactif futur, l’antéro-possible, le sans-conditionnel, le périmable, le futur latent, le stagnatif... » jusqu’à « le hâtif, le finissant, le dépossessif, le présent répandu, l’advenul, de dévastatif, le usant, le thanatal, le plus que perdu ». Un casse-tête qui met hors d’eux les logiciels de correction automatique. Et sans compter la liste des métiers exercés par L’Homme hors de lui : «  J’ai été terrassier chez Jean Urgain, videur chez Brute, sauveteur de clubs à Villégiature, dépisteur à Marseille-Blancarde,... » commence-t-il avant de s’arrêter quelques pas plus loin. Vertigineuses listes, folles litanies avec vue sur l’infini dont chaque occurrence porte en son sein ou sous ses aisselles son élixir romanesque et poétique, son ailleurs jamais exotique, son goût de miel inconnu et cependant familier.

S’il est question de beaucoup de noms de personnes-personnages dans ce nouveau livre, seuls « l’Ouvrier du drame » et « l’Homme hors de lui », se partagent la scène. La saison dernière dans la petite salle du théâtre de la Colline, pour une première version scénique de l’Homme de lui, l’acteur Dominique Pinon (un nom que« l’Homme hors de lui » mentionne pour s'en débarrasse aussitôt dit, page 76) était le seul en scène à parler. « l’Ouvrier du drame »i manipulait des objets mais ne parlait pas, Paccoud l’accompagnait dans les chansons (lire ici).

Pinon m’avait raconté avoir découvert Novarina et lisant Pour Louis de Funès, un texte de Novarina sur l’acteur (et pas seulement De Funès), cela lui était « un peu tombé des mains ». Quand il avait entendu ce même texte enregistré par André Marcon, tout s’était renversé. Et c’est bien ainsi qu’il faut aborder L’homme hors de lui, par la bouche et les oreilles, pas par les yeux. Comme aurait dit de lui Edith Piaf : « Novarina, c’est physique ».

"Je parle pour me taire"

Il faut donc dire L’homme hors de lui, le seriner, le chanter, le bambocher, le goûter à cru, le crachoter, le scander, le dévider, à tout le moins le murmurer. C’est peut être le livre le plus simple de Novarina: deux personnages, l’Ouvrier du drame et l’Homme hors de lui, et basta. Quand l’un entre, l’autre sort ou observe. L’un est pile la face de l’autre. Ou son interface. Ou l’un de ses possibles. Et inversement. « J’ai vécu pour me venger d’exister. Je parle pour me taire » commence l’Homme hors de lui. Novarina est son double.

On imagine l’auteur écrivant L’homme hors de lui, du côté du col du feu, au dessus de Thonon, et voyant pas sa fenêtre « trois piquets, deux lignes de barbelés, un grand buisson d’arbres d’orties, des tiges de sureau, de la bardane, de l’angélique, un p'tit sorbier ». Comme les pièces de Tchekhov, les textes de Novarina se passent volontiers à la campagne. Dans des bourgades à Supérerette, des hameaux, des bistrots, des fermes, dans la nature. Si l’Homme hors de lui a été « soliloquier un peu partout » il n’a jamais été, où que ce soit, conseiller ou développeur en communication.

Novarina est un trésor de la langue française à lui tout seul, langue qu’il enrichit à chaque livre. Comme aucun autre écrivain depuis Rabelais il en déploie la force germinative, les ressorts insoupçonnés, les fonds secrets, la puissance régénératrice. Les comiques troupiers du dictionnaire que sont les membres de l’Académie française n’ont jamais songé à couronner cet infatigable sourcier frondeur. Comme l’Homme hors de lui, il a si fort le goût du peuple, qu’il forme comme son personnage « le projet secret de devenir un seul peuple à moi tout seul » et le réalise de livre en livre. Les Académiciens attendent sans doute sa mort -qui n’est pas pour demain- pour le nommer secrétaire perpétuel.

Et puis, j’oubliais, non seulement dire-lire du Novarina est jubilatoire, c’est aussi drôle, de plus en plus drôle. Par exemple, dans ce nouveau texte, sa critique des usagers de la langue baissant les bras devant l’automatisme des phrases toutes faites. Ainsi cette liste de faux faits divers dont se délectait Pinon sur scène . Tel : « Le secrétaire général de Mouvance homindienne nous informe que les poules du Maine, réunies en assemblée patriote, viennent d’adopter une motion exécutoire prorogeant leur droit de pondre au-delà de la limite de 19h22 ! ». Ça va encore mieux en le disant. 

 L’homme Hors de lui, éditions POL, en librairie le 15 septembre;

L’homme hors de lui, version scénique avec Dominique Pinon à Vienne les 21 et 22 sept au Théâtre de Vienne ;Thonon-les-Bains le 2 oct à la Maison des Arts ; Marseille du 4 au 6 oct à la Joliette ; Claix le 13 oct au Déclic ; Quimper les 13 et 14 nov au Théâtre de Cornouaille ; Seynod le 4 déc à l’auditorium ; Montpellier du 11 au 14 décembre au CDN, Théâtre des 13 vents;

Chaque chose devenue autre, peintures, dessins, litanies, Chapelle de la Visitation - Thonon-les-bains, du 15 sept au 15 déc;

Notre parole d’après les textes de Valère Novarina, une mise en scène de Cédric Orain, création du 2 au 4 oct à la maison de la culture d’Amiens puis tournée.

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