Julien Gosselin dans le(s) tunnel(s) de « 1993 »

Signant la mise en scène du spectacle de sortie des élèves du groupe 44 de l’école nationale du Théâtre national de Strasbourg, Julien Gosselin voulait travailler sur Calais et les migrants. Il a fini par solliciter le concours de l’écrivain Aurélien Bellanger qui a écrit un texte plus réflexif que scénique pour l’occasion. Un essai pour acteurs en herbe et metteur en scène affirmé.

Scène Erasmus de "1993" © Jean-Louis Fernandez Scène Erasmus de "1993" © Jean-Louis Fernandez

On voit se multiplier dans les programmations des théâtres et des festivals des « spectacles de sortie » venus des écoles nationales de théâtre. Sauf exception, ils ne sont jamais présentés comme tels. Et c’est regrettable. Ce ne sont pas des spectacles au rabais mais leur identité est particulière : après trois ans d’études, les élèves entrent dans le métier par cette porte de sortie et il convient de les mettre tous en scène. C’est ce que fait Julien Gosselin dans 1993 avec le groupe 44 sorti de l’école du Théâtre national de Strasbourg en juin dernier. Ce spectacle, créé en juillet au Festival de Marseille, est repris actuellement au Théâtre de Gennevilliers. Il est présenté comme l’un des spectacles de la saison au même titre que le formidable Pauvreté, Richesse, Homme et Bête de Hans Henny Jahnn dans une mise en scène de Pascal Kirsch qui lui succédera (lire ici).

De Sabéran à Bellanger

Pour les élèves, cela peut être une expérience finale enrichissante et c’est présentement le cas. Pour les metteurs en scène, les spectacles de sortie peuvent être de formidables cartes blanches, des bancs d’essai et c’est présentement le cas.

Quand Stanislas Nordey, le directeur du TNS, a demandé à Julien Gosselin (artiste associé à la maison) sur quoi il avait envie de travailler pour ce spectacle de sortie, le metteur en scène n’a eu qu’un mot : Calais.

Dans un premier temps, Julien Gosselin, ce gars du nord qui connaît bien Calais pour y avoir vécu, a pensé aux analyses et reportages de la journaliste indépendante Haydée Sabéran sur le sujet. Cette dernière a publié le fort recommandable Ceux qui passent (sur les migrants dans le Nord-Pas de Calais et les jungles, éditions Carnets du nord/Montparnasse) et participé à l’ouvrage collectif La France invisible (éditions La Découverte). Un gros boulot en perspective pour Gosselin que de partir de ce riche matériau. Comme le temps était compté, Nordey lui a proposé le renfort d’un assistant. Gosselin a pensé à Aurélien Bellanger qu’il avait connu lorsqu’il travaillait Les Particules élémentaires (Bellanger a écrit un essai sur Houellebecq) et le spectacle a pris une tout autre tournure pour devenir 1993, l’année où a été inauguré le tunnel sous la Manche.

Aurélien Bellanger est un romancier qui a publié La Théorie de l’information, itinéraire d’un autodidacte de banlieue qui, depuis le Minitel jusqu’au Web 02, va surfer sur les nouvelles technologies pour se construire un empire ; L’Aménagement du territoire, récit autour de la construction d’une ligne de TGV en Bretagne mêlant personnages fictifs et d’autres bien réels comme Jacques Foccard (ces deux livres sont disponibles en Folio) ; et, l’an dernier Le Grand Paris (chez Gallimard, comme les précédents). A travers une fiction, ses livres mettent en scène l’actualité (actuelle ou relativement récente) en faisant régulièrement le plein d’essence à la pompe Wikipédia, les dialogues y sont inexistants, ce qui n'est pas un fardeau pour Gosselin qui depuis Tristesse animal noir d’Anja Hilling n’a plus retravaillé sur un texte de théâtre, préférant l’adaptation de romans comme 2666 de Bolano (lire ici). Son prochain spectacle (création au Festival d’Avignon) tricotera trois romans de Don Delillo.

Un tunnel peut en cacher un autre

Au tunnel sous la Manche et son terminal calaisien côté français, Aurélien Bellanger associe un autre tunnel transfrontalier, celui du CERN avec son phénoménal accélérateur de particules, inauguré, lui, le 13 novembre 1989, quelques jours après la chute du mur de Berlin. A l’année 1993 du tunnel sous la Manche, Bellanger associe le groupe belgo-néerlandais 2 Unlimited dont le titre No Limit révéla le groupe en France. « Ce tube se classe no1 au top 50 pendant 5 semaines durant le printemps 1993, c’est le premier titre techno qui atteint cette place », précise Wikipédia.

Ces paramètres s’articulent plus ou moins avec d’autres : des étudiants Erasmus (projet qui à été mis en place par l’Union européenne à partir de 1983) qui ont l’âge des acteurs sortis du TNS (même « génération Euro tunnel, Easyjet »), le prix Nobel de la paix attribué en 1992 à l’Union Européenne « pour avoir contribué pendant six décennies à l’avancement de la paix et de la réconciliation, de la démocratie et des droits de l’homme en Europe ». Enfin, accueillant les spectateurs à leur arrivée et revenant plusieurs fois dans le spectacle, des passages du livre de Francis Fukuyama La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, extension d’un article publié en 1989, l’année de l’inauguration du CERN. Le livre de Fukuyama sera édité en 1992, peu de temps donc avant l’inauguration du tunnel sous la Manche.

Le projet initial de Gosselin – travailler sur Calais, c’est-à-dire les émigrés – hante le spectacle par sa relative absence. Les émigrés n'y sont ni des individus ni une masse, mais des ombres informes, des symptômes. La jungle de Calais, nous dit Bellanger, est une ville nouvelle « cosmopolite et prophétique », devenue « le lieu emblématique » du « nouvel universel de la mondialisation : l’universel du camp de réfugiés » ou « la dernière grande réserve des modernes de l’Europe » ou encore « le dernier lieu où vivent ceux qui croient aux promesses de la modernité ».

Des collaborateurs-créateurs

Toutes ces phrases sont dites par les jeunes acteurs du groupe 44, chacun étant non un personnage mais un porte-parole de l’auteur. Ils deviendront des personnages, quoique très vaguement, lors d’une improbable fête Erasmus réunissant dans le terminal de Calais des étudiants de toute l’Europe parlant l’anglais, langue erasmusienne par excellence. La langue, habituellement  très travaillée d’Aurélien Bellanger, parfois jusqu’à l’excès, se ratatine alors dans ces seules bribes de dialogues dont le multilinguisme ne gomme pas la platitude. Alors que, dans ses romans, fiction, information et vision se serrent les coudes, l’absence ici d’une vraie fiction enfonce le spectacle dans une rébarbative logorrhée servie avec abnégation et conviction apparente par les acteurs du groupe 44.

Reste l’écriture scénique de Gosselin, immédiatement reconnaissable, ce qui est rare au théâtre. Une façon qui lui est propre de brasser et d’embrasser le plateau dans le mouvement ample, conjoint et continu de sons et de lumières associant partition musicale, voix (micro hf) et mouvements lumineux, tout cela orchestré avec une équipe de fidèles collaborateurs-créateurs (Guillaume Bachelé pour la musique, Nicolas Joubert pour la lumière, Pierre Martin pour la vidéo). C'est une vague qui, au début de 1993, nous entraîne durablement dans un tunnel plongé dans le noir, strié de néons et de phrases allant du slogan publicitaire (« L’Europe sera désormais californienne » à la gifle d’une sentence « La fin de l’histoire est la première apocalypse consentie ») qui mériterait qu’on s’y arrête avant de tendre l’autre joue.

L’écriture de Gosselin est celle d’un flux continu, d’un philtre amoureux, un beat habité de finitude et de tristesse. Un néo-romantique ? Dans Mille plateaux (Les Editions de Minuit), évoquant les innovations fondamentales du romantisme, Gilles Deleuze et Félix Guattari écrivent : « Les parties étaient plutôt comme des agencements qui se faisaient et se défaisaient à la surface. La forme devenait elle-même une grande forme en développement continu (…) La matière elle-même n’était plus un chaos à soumettre et organiser, mais la matière en mouvement d’une variation continue. » Etonnant , non comme disait Desproges.

Théâtre de Gennevilliers, du lun au ven à 20h (sauf 11 et 16), sam 13 à 18h, sam 20 à 16h, les dim à 16h jusqu’au 20 janvier.

Tournée : Thalia Theater à Hambourg du 24 au 25 janv, Phénix Valenciennes les 16 et 17 mars, Théâtre national de Strasbourg du 26 mars au 10 avril, Théâtre de Liège du 17 au 21 avril, Théâtre de Vidy-Lausanne du 16 au 18 mai, Printemps des comédiens à Montpellier les 15 et 16 juin.

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