Le théâtre face aux âmes captivantes de Svetlana Alexievitch

Les livres aux voix profondes et poignantes de Svetlana Alexievitch attirent les metteurs en scène de théâtre, en France comme ailleurs. Depuis Didier-Georges Gabily naguère avec « Les Cercueils de zinc » jusqu’aujourd’hui Emmanuel Meirieu avec « La Fin de l’homme rouge ». Pour le meilleur et pour le pire.

Scène de "La fin de l'homme rouge" © Nicolas Martinez Scène de "La fin de l'homme rouge" © Nicolas Martinez
Tous les livres de Svetlana Alexievitch tressent des voix qui vont bien au-delà du simple témoignage. L’auteure ne se définit ni comme une journaliste ni comme une historienne. « Tout commence pour moi à l’endroit même où se termine la tâche de l’historien : que se passe-t-il dans la tête des gens après la bataille de Stalingrad ou après l’explosion de Tchernobyl ? Je n’écris pas l’histoire des faits mais des âmes », dit l’écrivain biélorusse.

« Le temps du désenchantement »

L’usage du mot « âme » n’est pas innocent sous la plume d’une femme écrivaine née en Union soviétique. On pense bien sûr à Gogol et à ses âmes mortes. On pense surtout à Staline qui définissait l’écrivain comme un « ingénieur des âmes ». Jdanov, responsable de l’idéologie au comité central du PCUS (Parti communiste d’Union soviétique), en donna la définition lors du fameux Congrès des écrivains en 1934 : « Les ingénieurs des âmes ont pour tâche de remodeler et d’éduquer idéologiquement les travailleurs dans l’esprit du socialisme. » Une mission qui devait pourrir la vie de bien des écrivains, comme le raconte Cécile Vaissié dans un livre magnifique (Les Ingénieurs de l’âme en chef, Littérature et politique en URSS 1944-1986, Belin).

Les propos de Svetlana Alexievitch cités ci-dessus sont extraits d’un entretien qui tient lieu de préface au Thésaurus (Actes Sud) d’Œuvres regroupant trois de ses livres. Y figure bien La Supplication (sur les liquidateurs de Tchernobyl et leurs veuves), mais ni Les Cercueils de zinc, sur les soldats soviétiques de retour d’Afghanistan (éditions Christian Bourgois), ni Encorcelées, sur les suicides après la chute de l’URSS (Plon), ni son dernier livre, le plus ample, La Fin de l’homme rouge, sous titré « le temps du désenchantement » (Actes Sud), lire ici. L’ensemble constitue une œuvre magistrale qui lui a valu d’obtenir le prix Nobel de littérature en 2015.

Pour qui veut comprendre ce que fut l’URSS et ce qu’il en reste dans la Russie d’aujourd’hui et ses ex-satellites, c’est une lecture indispensable et on ne peut plus éclairante. Plus encore, c’est là une des œuvres littéraires les plus fortes de la fin du XXe siècle venue d’un pays qui a vu naître des géants comme Iossip Mandelstam ou Varlam Chalamov.

De la voix du texte au corps de l’acteur

Puisque des voix s’y expriment, puisqu’on entre longuement dans l’intimité de ces voix qui font chœur par la force des choses, mais un chœur éclaté, contradictoire, très vite le théâtre s’est intéressé aux livres de Svetlana Alexievitch. En France, Didier-Georges Gabily le premier en 1992 avec un travail sur Les Cercueils de zinc, puis Jacques Nichet sur le même texte en 2003. Lorsque parut La Supplication, Bruno Boussagnol en fit un spectacle en 1999 puis organisa une manifestation à l’ex-Manufacture des chaussures de Bordeaux, rassemblant plusieurs compagnies ayant porté ce livre à la scène. Ce ne sont là que quelques exemples.

Récemment, après d’autres comme Stéphanie Loïk (spectacle que je n’ai pas vu), Emmanuel Meirieu met en scène La Fin de l’homme rouge, précisant « d’après le roman de Svetlana Alexievitch ». Formulation pour le moins étrange et inappropriée. En effet, Svetlana Alexievitch n’utilise jamais le mot roman pour parler de ce livre ou de ceux qui l’ont précédé. L’usage du mot « roman » par Meirieu peut apparaître symptomatique du paradoxe de sa démarche. En effet, le metteur en scène proclame : « quand je fais du théâtre, je veux que les spectateurs oublient que c’est du théâtre ». Or ce que le spectateur que je suis voit le plus souvent dans son spectacle, est tout à l’opposé : ça pue le théâtre, comme disait l’autre, ça dégouline de partout. Pas toujours mais bien trop souvent.

Immense décor écrasant fait de déchets et de détritus, musique sirupeuse omniprésente et insupportable, ajouts de vidéos inutiles et, pour certains des témoignages qui se succèdent, plusieurs prestations d’acteurs surjouées. Les acteurs les plus sobres sont ceux que l’on écoute le mieux : Evelyne Didi, Maud Wyler (disant un témoignage qui, sauf erreur de ma part, est extrait de La Supplication et non de La Fin de l’homme rouge) et enfin André Wilms qui, assis à une table près des spectateurs, raconte sans effet de manche la vie d’un vieux communiste qui, bien qu’ayant tout subi (y compris des années de Goulag), ne veut qu’une chose : mourir communiste.

Pour qui a lu et relu le livre de Svetlana Alexievitch, c’est un spectacle inutile. Espérons que ceux qui ne l’ont pas lu sortiront de cette soirée bancale avec l’envie de se plonger dans La Fin de l’homme rouge, traversée dont on sort difficilement indemne.

Créé aux Gémeaux, scène nationale de Sceaux, le spectacle s’y donne jusqu’au 17 fév. Puis tournée : L’Onde de Vélizy le 19 fév ; L’Olivier, scène conventionnée d’Istres le 26 fév; Le rayon vert, scène conventionnée de Saint Valéry en Caux, le 8 mars ; L’Arc, scène nationale du Creusot le 15 mars ; espace Diamant Ajaccio le 19 mars. Le spectacle La Fin de l’homme rouge sera repris au Théâtre des Bouffes du Nord du 12 sept au 2 oct à 21h, précédé à 19h d’un autre spectacle d’Emmanuel Mérieu, Les Naufragés (lire ici).

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