"Surélèvement " et "Hypogée", diptyque, 2016 © dr "Surélèvement " et "Hypogée", diptyque, 2016 © dr

Quand, en haut de l’escalier, on pénètre dans la grande salle du musée de l’abbaye Sainte-Croix aux Sables d’Olonne, on embrasse d’un coup dans de longues enfilades, des brassées de toiles : jamais on n’avait vu exposées ensemble autant d’œuvres peintes de Valère Novarina. Des plus récentes qui nous accueillent, aux plus anciennes (le début des années 80) dans les dernières salles, le tout sous le titre novarinien en diable : « Disparaître sous toutes les formes ». Une exposition proposée par la conservatrice du musée, Gaëlle Rageot-Deshayes, en complicité avec Florence Faivre, directrice du Grand R, la scène nationale de la Roche-sur-Yon à l’origine du projet.

Le geste premier

Un diptyque ouvre le festin, deux toiles de 2016, chacune au format habituel à l’auteur, 200x200cm. A gauche Sur-élèvement, à droite Hypogée, deux acryliques sur toile, comme toujours ou presque. Les titres résultent des toiles, ils ne les précèdent pas. Ils sont donnés après coup, dans leur énigme, déchiffrée par celui qui a peint la toile. Ce n’est pas une piste, c’est un regard. Pas de motif, de sujet ni d’études préalables. Le geste est premier. Et dernier. Il est chiffrement autant que déchiffrement de ce qui advient. Son épuisement en signe l’achèvement. Qui peut être provisoire. Il arrive à Valère Novarina de reprendre une toile ancienne, ainsi Le Temps datant de 1988 et de 2016.

Les deux toiles du diptyque sont exposées côte à côte. Dans la césure, le cœur d’une explosion qui borde chaque toile : un étoilement de lignes noires ici et là rehaussées d’un liseré blanc. Ce sont les couleurs qui dominent, ainsi que le bleu, qui gagnent en présence d’une toile l’autre. Un croisement de lignes ou d’aplats simples (lignes droites, triangle) et un fouillis de traits traçant ici et là, parfois comme par inadvertance, des figures vaguement (in)humaines (une mère et ses deux enfants azimutés, un ange-fantôme) ; d’un côté et de l’autre, allongée, une forme esquissée de traits rouges : les contours à peine visibles d’une momie de l’Egypte ancienne, où Thôt était un scribe et le dieu des écritures.

Ces tentatives de décrire les toiles sont vaines car les décrire revient à les figer, or ce que l’on ressent essentiellement et physiquement devant elles, c’est le contraire : le jaillissement du geste, sa respiration, le cheminement mouvementé des recouvrements successifs, l’avènement comme fortuit, accidentel ou dicté par la main, d’une forme, d’un espace, d’une bataille. Par exemple, en bas de Sur-élèvement, ces cinq taches grises et oblongues avec parfois un trait de rose : des oiseaux ? Des amandes ? Et pourquoi pas des vulves ? « J’arrête de peindre quand j’ai cru voir. C’est le cheminement d’un aveugle, un exercice d’apparition », dit Valère Novarina.

La figuration obligée

Si l’on compare ces toiles récentes avec d’autres plus anciennes (parmi les premières) comme Issu de la vie (210x183cm) en 1982 (année de sa première exposition), on retrouve des personnages de diables, de monstres, des masques, des graffitis, mais le trait est beaucoup plus net, la toile sur fond jaune apparaît plus calme, même si la composition reste un assemblage par accumulations de figures et de traits. Comme si au fil des années le geste avait gagné en intensité, en violence, en vitesse, en fièvre et en jubilation.

L’« exercice d’apparition » dont il parle est particulièrement explicite dans les peintures sur palette graphique dont on voit le cheminement. Sous le titre Vue négative, Novarina en avait réalisé seize lors du festival des arts électroniques de Rennes en 1988 ; plusieurs sont accrochées dans l’exposition des Sables d’Olonne.

"Dormition" 2016 © dr "Dormition" 2016 © dr

 

Ecrire, dessiner, peindre. Ces trois mouvements de la main et du corps sont inséparables chez Novarina. Ils sont complémentaires. « La peinture m’a permis de retrouver un rapport d’inventivité matérielle au langage, une forme de rapidité, de muscularité, de dynamiques », écrit-il. Comme peintre, il serait réducteur ou illusoire de l’associer au seul mouvement de la figuration libre, il préfère d’ailleurs parler pour ce qui le concerne de « figuration obligée ». On sait sa relation, pas seulement épistolaire, avec Jean Dubuffet, son goût partagé avec lui pour l’art brut. Il ne fait aucun doute qu’être exposé au musée de l’abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne en ayant au-dessus de lui (à l’étage supérieur) la collection de Gaston Chaissac n’est pas pour lui déplaire. Et on peut aussi voir dans certaines de ses toiles un certain cousinage avec l’œuvre de Jean-Michel Basquiat.

L’esprit est le souffle

Conjointement, Valère Novarina publie (chez P.O.L., son éditeur attitré) Voie négative qui comprend plusieurs textes et s’achève par Entrée perpétuelle, la version pour la scène du Vivier des noms. L’ouvrage s’ouvre par Ecrit dans l’air où le metteur en scène qu’il est également de ses propres textes, relate son séjour fécond à Haïti qui devait déboucher sur le formidable Acte inconnu joué par des acteurs haïtiens (lire ici). « Ici [à Port-au-Prince], note-il, il me semble que l’on sait d’instinct que parler est un geste que la pensée va d’un trait que l’esprit est le souffle. » Dans le texte suivant, L’Acte de la parole, Novarina évoque ses « langues nourricières ». Il écrit à propos de la langue : « Le plus beau de la langue n’est pas qu’elle transmette, mais qu’elle creuse à l’aveugle et qu’elle sache les choses avant nous, qu’elle voyage au puits profond et nous indique comment descendre : descendre pour toucher ce qui a été vu et pensé avant nous. » On retrouve là le « cheminement d’un aveugle » dont il parle pour sa peinture. Et cette descente est aussi celle de l’acteur évoquée dans le texte suivant, Niement : « L’acteur descend dans le profond, dans le sillon, dans le pli du texte, jusqu’à ce moment où les paroles semblent trouver leur source non dans notre pauvre corps humain mais dans le sol ; il s’abandonne devant nous à l’aventure rythmique et au non-savoir de la pensée. »

« Voie négative » ou « Vue négative », les initiales sont les mêmes et ce sont celles de Valère Novarina. Un jour, raconte-t-il, « j’ai trouvé je ne sais plus où la phrase dont Mallarmé avait fait sa devise : "La destruction fut ma Béatrice." ; j’en déduisis la mienne : "La négation fut ma Béatrice." Et je lus désormais mes initiales : Voie négative ».

Le théâtre séparé

Ces initiales peuplent certaines de ses toiles. Moins pour les signer VN (toutes ne le sont pas, semble-t-il) que pour les habiter : oiseaux, flèches (L’espace n’a pas lieu d’être, toile de 1995 reprise en 2016), angles (HypogéePaysage parlé), allant jusqu’à jouer du mouvement redoublé entre le V et le N dans Un temps, deux temps... (1988-2016).

"Le théâtre séparé" , détail © dr "Le théâtre séparé" , détail © dr
En 1983, lors d’une séance mémorable dans la Tour Saint-Nicolas de La Rochelle, Valère Novarina avait dessiné les 2597 personnages de son Drame de la vie, pièce que P.O.L. publia l’année suivante. Ces dessins ont été depuis plusieurs fois exposés. Ce n’était pas la première fois que Novarina se livrait à cet exercice entamé trois ans plus tôt à Montpellier, puis à Bordeaux et enfin en Italie à la Galerie Arte incontri, à Fara Gera d’Adda. Cette dernière performance, Le Théâtre séparé, devait aboutir à 810 dessins de 17x21cm, réalisés de l’aube à minuit. Pour la première fois, on peut les voir exposés sur deux murs aux Sables d’Olonne. Encre de Chine, crayon rouge ou bleu : « Le tueur de vérité », « L’homme trou », « Docteur Crépin », « Mamul », « Le Sextupèdre », « Napoléon Pinier », etc. Un seul est une tache noire : « L’homme de fou ».

Après avoir travaillé avec Gauvin, depuis 1991 c’est au scénographe Philippe Marioge que Valère Novarina confie les toiles qu’il réalise pour chacun des spectacles où il met en scène ses propres textes. L’exposition présente plusieurs films à ce sujet dont une vidéo de Jean-Paul Besson qui montre l’auteur en train de peindre le décor pour Le Drame de la vie dans un grenier d’Avignon avant sa création au théâtre municipal dans le cadre du Festival. De la toile à la page, la main Novarina se lance et se relance. « Est-ce la dernière réplique ? » demande le Galoupe à la fin de la version scénique du Vivier des noms. « Oui, répond l’Historienne. Oui et non, puisque vous venez d’en rajouter une. »

Exposition « Disparaître sous toutes les formes », au musée de l’abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne, jusqu’au 28 mai ;

Voie négative, P.O.L., 284 p., 13€.

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« Ces tentatives de décrire les toiles sont vaines car les décrire revient à les figer, or ce que l’on ressent essentiellement et physiquement devant elles, c’est le contraire : le jaillissement du geste, sa respiration, le cheminement mouvementé des recouvrements successifs, l’avènement comme fortuit, accidentel ou dicté par la main, d’une forme, d’un espace, d’une bataille. »

C’est bien ça. Et ce sentiment exceptionnel d’un ordre tragique comme tombé d’en haut qui occupe l’ensemble. Ses peintures et dessins n’en manifestent pas moins un humour bien accroché, dans l’esprit de son théâtre. Comme souvent, c’est difficile de juger sur un écran des peintures qui sont de grand format et toujours physiques. La reproduction sur l’ordi ne les sert pas, mais ce billet est extra.