Avignon : Snack-bar marseillais contre Maison de thé pékinoise

Écrit et mis en scène par François Cervantes, « Le Rouge éternel des coquelicots » raconte l’histoire de Latifa dont on détruit le snack-bar. En 1957, le Chinois Lao She écrit « La Maison de thé », une pièce-fresque sur trois générations malmenée aujourd’hui par Meng Jinghui. Catherine Germain nous parle seule en scène, une vingtaine d’acteurs chinois hurlent dans un imposant décor métallique.

Scène de "Le rouge éternel des coquelicots" © dr Scène de "Le rouge éternel des coquelicots" © dr
Pour y travailler souvent, François Cervantes connaît bien le théâtre du Merlan, installé au bout d’un centre commercial dans les quartiers Nord de Marseille. Plus d’une fois, il a traversé la rue pour aller casser la croûte ou boire un café au snack-bar tenu par Latifa Tir. La famille de Latifa est arrivée à Marseille il y a trois quarts de siècle, elle n’est pas allé plus loin, c’était le temps où les quartiers nord commençaient à se peupler de familles venues de l’autre côté de la Méditerranée.

Cartes sur table

La chronique de ces quartiers, François Cervantes l’a racontée en 2015 dans L’Epopée du grand Nord, un spectacle présenté au Merlan avec 15 personnes sur le plateau (des pros comme Catherine Germain et des amateurs ) devant un public essentiellement local qui voyait sur scène ses frères, ses sœurs ses parents, ses voisins (lire ici). « Les quartiers Nord, c’est le fond du panier, qu’on trouve au fond du magasin, tout est entassé et on ne sait pas ce que ça vaut. C’est là, en vrac, c’est un mélange : il y a peut-être un diamant de la couronne de la reine d’Angleterre, on n’a pas idée de tout ce qu’on peut trouver dans ce panier » disait un personnage de la pièce.

C’est après la dernière de L’Epopée du grand Nord que Cervantes est allé retrouver Latifa avec laquelle il avait déjà beaucoup parlé. Il lui a proposé de faire un spectacle à partir de son histoire, de son snack-bar qui allait être victime d’un aménagement urbain. Non plus le récit de tout un quartier mais celui d’un être qui le résume. Et c’est ainsi que Cervantes a écrit Le Rouge éternel des coquelicots. La pièce ne dit pas ce que Latifa pense de ce titre qui fait tout de suite penser à la chanson que Mouloudji chantait comme personne.

Adepte du roulé-boulé, François Cervantes ouvre sa pièce par ces mots : « Il y a deux ans, François Cervantes a rencontré Latifa Tir. C’est une femme qui tient un snack... », dit l’actrice Catherine Germain familière de longue date des spectacles de François Cervantes. C’est du théâtre qui joue cartes sur tables.

Plus d’une fois, Latifa parlera de l’actrice qui l’interprète par la bouche de cette dernière, seule en scène : « Et maintenant, elle a appris le texte, elle le récite, elle le joue, quoi, elle me joue… comme ça sans décor, sans rien… Elle pourrait mettre des cheveux noirs c’est le minimum ». Après avoir dit ces mots, on voit l’actrice se saisir de la perruque noire posée sur une chaise devant elle (seul accessoire). Elle l’ajuste, son visage change, elle devient Latifa (voir photo). Catherine boit ses paroles quand Latifa dit : « j’aime toujours le spectacle...mais souvent, c’est trop, trop de mots, trop de gestes… C’est dedans que ça doit se passer. Quand l’acteur montre, on ne ressent plus rien. Moi, j’ai besoin de ressentir les choses, dit Latifa, écrit Cervantes, lui prêtant des mots qui sont aussi les siens et tout autant ceux de Catherine Germain qui interprète Latifa. C’est un spectacle qui, avec trois fois rien, donne le tournis du ravissement permanent.

Oh té, c’est ça une maison de thé ?

On ne peut pas en dire autant de la méga production chinoise invitée (tous frais payés par la Chine, semble-t-il, ce qui n’est pas une excuse) au Festival d’Avignon. C’est même tout le contraire. Là, c’est vraiment « trop de mots, trop de gestes », etc. Un cylindre aussi gigantesque que

Scène de "La maison de thé" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "La maison de thé" © Christophe Raynaud de Lage
magnifique dans un cadre métallique occupe toute la large scène du plateau de l’opéra Confluences, salle provisoire en attendant la fin des travaux au grand Opéra d’Avignon. Une scénographie signée Zhang Wu qui, en passant, est comme un hommage aux folles rêveries scénographiques des constructivistes russes. Il faudra attendre près de trois heures pour voir tourner le cylindre, dans un finale on ne peut plus spectaculaire. Trois heures à voir les nombreux acteurs chinois vociférer et s’égosiller le plus souvent, rendant incompréhensible à un public étranger la pièce de Lao She La Maison de thé et même difficilement compréhensible pour ceux qui ont déjà lu la pièce dans la traduction d’Alexis Brossollet (éditions du Non-agir).

La pièce qui réunit de nombreux personnages se déroule, en principe, sur trois époques : à la fin du XIXe siècle, au temps de l’Empire finissant, puis dans les années 1920 à la période des Seigneurs de la guerre et enfin après la seconde guerre mondiale à la reprise de la guerre civile. Le metteur en scène chinois Meng Jinghui, fondateur du Meng Theatre Studio (producteur du spectacle) et son dramaturge allemand Sebastian Kaiser se permettent de nombreuses libertés avec la construction de la pièce et ses ancrages historiques (on y parle de Ben Laden, de Coca Cola, etc.) qui se résument le plus souvent à des gadgets. Hormis ce moment où, vers la fin du spectacle, on voit le héros assis sur une chaise devant le rideau seul comme Firs à la fin de La Cerisaie. Il allume son portable et parlant à son interlocuteur dit être seul sur la scène du théâtre, que les spectateurs sont toujours là, qu’ils n’ont pas compris que le spectacle était fini. Plaisante mise en abîme. Il ne sait pas trop quoi faire, il hésite. Se tuer ? Comme le fera l’auteur Lao She ? Moment simple, qui nous change des surcharges de signes et de sons que l’on vient de supporter et subir pendant près de trois heures. Enfin, on voit tourner ce putain de cylindre qui nous nargue de sa hauteur et de sa splendeur depuis le début. Il semblerait que la méga structure tournante soit une image symbolique de la maison de thé balayée par la marche du temps et le vent de l’histoire. A moins que cela soit un objet que la firme Roleix rachètera pour en faire un totem publicitaire disposer sur une place de Pékin tristement célèbre.

Revenons à nos coquelicots

Oui, revenons à nos coquelicots.

Alors que l’on commence à démanteler son snack-bar comme à la fin de La Cerisaie de Tchekhov on commence à abattre les arbres, Latifa se couche comme le fait le vieux serviteur Firs. Lui s’endort pour mourir, elle pour se souvenir. Elle raconte sa famille, sa vie, son père « un Chaoui, un Berbère, un Kabyle » venu pour la première fois en France à l’âge de 17 ans, travaillant dans le terrassement et vivant dans un bidonville. Plus tard, il fera construire « une épicerie dans la colline » et bien plus tard encore il deviendra patron du snack avant que Latifa ne prenne sa succession suite à des bisbilles familiales – cela aussi, elle le raconte.

Le père est mort, et aujourd’hui c’est au tour du snack-bar de mourir, mais ce n’est pas naturel, ce n’est pas juste. Latifa refuse le cours des choses. On lui a bien proposé un « local de remplacement » mais les travaux ne sont pas encore commencés. Tout le quartier se place derrière elle. Encouragée ainsi, elle devient un « diable », une rebelle, parle d’égal à égal avec le préfet tout en avalant des Lexomil. De temps en temps, elle interpelle Catherine, celle qui interprète son propre rôle, ou bien se soucie de nous laisser une bonne impression : « Je voudrais qu’elle finisse bien, cette histoire. Je ne voudrais pas que ce soit une histoire triste. ». Elle l’est, juste ce qu’il faut. Cervantes aussi est un diable. Sous cette histoire, il y a l’histoire collective de ces quartiers Nord de Marseille qui ne sont plus ce qu’ils étaient tout en ayant préservé une certaine fierté. Et il y a encore une autre histoire, celle qui lie Catherine Germain et François Cervantes. C’est pour elle autant que pour Latifa que l’auteur a écrit cette pièce. Elle la joue sous son regard affectueux. Peut-être aussi sous le regard de l’extraordinaire clown qu’elle a créé, Arletti. Ce dernier l’attend tapi au fond d’elle-même. Quand elle se démaquillera, Arletti lui demandera : « alors, c’était comment aujourd’hui ? ». C’était bien.

Le Rouge éternel des coquelicots jusqu’au 26 juillet à 22h15 au 11 Gilgamesh Belleville. Le texte de François Cervantes précédé de Prison Possession vient de paraître aux éditions Les Solitaires intempestifs, 94 p., 14€. Spectacle du Off.

La Maison de thé en chinois sous-titré en français jusqu’au 20 juillet à 20h, Opéra Confluences (durée 3h). Spectacle du In.

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