Eric Vigner, amoureux éperdu du « Partage de midi » de Paul Claudel

En Chine où il est en poste, Paul Claudel écrit les premières versions sauvages de la pièce où il raconte, lui le puceau, son histoire d’amour extrême avec une femme mariée. Amateurs d’auto-fiction et de copié-collé s’abstenir. C’est un poème, un poème dramatique divin, chaviré d’amour fou, que le metteur en scène Eric Vigner met en scène en le dépeçant avec passion.

Scène du "Partage de midi" © Jean-Louis Fernandez Scène du "Partage de midi" © Jean-Louis Fernandez
C’est l’histoire d’une femme aimée par trois hommes et racontée par l’un des trois. C’est l’histoire d’un homme (Paul Claudel) qui, en le revivant, essaie de prolonger son amour pour la femme mariée (Rosalie Vetch) qui l’a dépucelé, en écrivant cette histoire après qu’elle l’a quitté et trahi. C’est l’histoire d’un metteur en scène (Eric Vigner) qui met en scène dans Ysé la femme qu’il aime (Jutta Johanna Weiss) dans l’une des plus belles pièces du monde, en confiant le rôle de Mesa, l’homme amoureux d’elle, à un vieil ami (Stanislas Nordey) au physique de plus en plus acéré.

C’est Ysé, un rôle irradiant de femme que toute actrice rêve un jour d’interpréter et dont l’actrice Jutta Johanna Weiss porte haut le mystère. C’est Partage de midi, un poème dramatique – plus qu’une pièce de théâtre – de Paul Claudel, œuvre infinie avec laquelle personne n’en finira jamais. C’est enfin une langue qui fait trembler les feuilles de mots, un souffle qui se déploie en trois actes comme un acte d’amour : montée du désir, explosion, chute (ou rédemption).

Dieu dit non, Rosalie dit oui

Eric Vigner est hanté par cette pièce depuis l’adolescence. C’est en jouant l’une des scènes de Partage de midi qu’il est entré naguère au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique. Après sa sortie, il fonde la compagnie Suzanne M et commence par un coup d’éclat, La Maison d’os de Roland Dubillard dans une usine désaffectée d'Issy-les-Moulineaux. Suivra un long compagnonnage avec Marguerite Duras qui l’entraînera à séjourner en Extrême Orient. Nommé à Lorient, il fera de cet établissement un grand centre dramatique. Il l’a quitté il y a trois ans et a bénéficié de l’aide qui accompagne tout directeur de CDN durant trois années. Partage de midi clôt en beauté ces trois années.

En rejetant au début du spectacle un pan du troisième et dernier acte du Partage de midi, où l’aimé délaissé et inconsolable s’adresse à l’aimée par delà la mort, Vigner retend le fil biographique qui sous-tend l’œuvre de bout en bout. En 1900, Claudel a trente-deux ans, « l’âge vraiment critique » (lettre à Louis Assignation). Il veut entrer dans les ordres. Il fait une retraite au monastère de Solennelles puis une autre à celui de Ligugé. Résumons : Dieu lui dit non. Il se résigne à retourner en Chine. Après Shanghaï l’attend un poste de consul de France à Fou-tchéou.

Il s’embarque le 31 octobre sur l’Ernest-Simons. Pendant le voyage, il rencontre Paul Castanier, un type qui raconte des « histoires grivoises » et offre des vermouths à une femme, Rosalie Vetch, quatre enfants et un mari affairiste qui veut se refaire en Chine et se mettre à distances de possibles poursuites. Les quatre « personnages objectivement réels » (dira Claudel) du futur Partage de midi sont là, on les retrouvera sous d’autres noms au premier acte : Amalric (l’homme d’occasion, Alexandre Ruby), De Ciz (le mari, Mathurin Voltz), Mesa (Paul, Stanislas Nordey), Ysé (Rosalie, Jutta Johanna Weiss).

Et puis c’est le silence

Claudel est vierge, Rosalie a quatre enfants. La rencontre avec cette femme d’origine polonaise par son père (elle est née à Cracovie) et écossaise par sa mère, change la vie de Claudel, infléchit durablement son œuvre (jusqu’au Soulier de satin).

Le mari parcourt la Chine, Rosie s’installe au Consulat. Dans l’album Claudel de la Pléiade figure un plan du premier étage, de la main de Claudel, avec « la chambre de Mme Vetch » et « la chambre des enfants ». Quatre ans de bonheur compliqué. Enceinte de Paul Claudel, Rosalie reprend le bateau pour l’Europe avec ses deux fils aînés. Son mari et Paul, son amant, restent en Chine. Elle envoie quelques cartes postales à l’amant. Derniers mots reçus au dos d’une carte postale le 30 août 1904 : « Impossible d’écrire pendant le trajet et très occupée tout aujourd’hui. Allons bien. Enchantée du trajet. Magnifique pays. Espère tant vos nouvelles. Amitiés. Rosie » Claudel, lui, a multiplié les lettres :  « Maintenant voilà ma lettre finie et ce faible lien qui me rattachait à vous pendant que je l’écrivais de nouveau rompu. Maintenant il me faut reprendre ma promenade de long en large sous la véranda, me broyant, me rebroyant le cœur. Quelquefois à une pensée plus cruelle, on le sent qui se serre réellement, vous coupant la respiration, et puis quand à force de ruminer les mêmes pensées on est arrivé à l’hébétement et à l’oubli, de nouveau la même idée vient vous réveiller avec un élancement de douleur aigu, quelque chose de perçant, de cuisant, de déchirant » (Lettres à Ysé, Gallimard, 2017, lire ici et ici).

Et puis c’est le silence. Les lettres de Claudel sont renvoyées sans avoir été ouvertes. C’est dans ce pesant silence (il durera treize ans) que Claudel commence l’écriture de Partage. Il apprendra par une tierce lettre que Rosalie-Rosie a rencontré un autre homme, Lintner. Les « lettres affreuses », « l’horrible trahison » se retrouveront dans la seconde version de Partage où apparaît le personnage d'Amalric qui tient à la fois de Castanier et de Lintner. La troisième version sera achevée en 1906, elle transfigure le contexte biographique qui n’est autre qu’une source, un cloaque où le poète puise sa force. C’est un poème trempé dans l’encre d’un cœur qui saigne, d’une passion absolue, y compris spirituelle, d’une passion « impossible » comme il est dit dans Partage de midi. C’est cette version sauvage et lyrique de 1906 qu’Eric Vigner met en scène et non celle remaniée, calmée et atténuée de 1948, quand Jean-Louis Barrault créera enfin la pièce restée dans le tiroir plusieurs dizaines d’années comme un secret ou un testament.

En ouvrant le spectacle par le cantique de Mesa du troisième acte, monologue halluciné d’un homme anéanti par l’amour et la trahison de cet amour (où l’amour de Dieu et celui d’Ysé se confondent), Eric Vigner ancre magnifiquement Partage de midi dans le présent de l’écriture de la pièce. Claudel a vécu le premier acte (la rencontre sur le bateau) et le second (l’accomplissement de l’amour), il est en train de vivre le troisième : la séparation, la trahison, l’enfant qui doit naître (et qui deviendra le « bâtard » dans la pièce), la perte et la transfiguration que lui offre l’écriture, seule façon d’apaiser un peu et de domestiquer tant que faire se peut la douleur, le mal de chien que lui inflige celle que le Mesa du troisième acte traitera de « chienne ».

Le théâtre, c’est du chinois

Autre décision lumineuse du metteur en scène : coller aux basques de l’engouement qu’a Claudel (et que Vigner partage) pour l’Extrême Orient. Et particulièrement la Chine, liée à jamais à la femme aimée. Plus tard, il sera fasciné par le Japon (superbe étude de Michel Wasserman, D’or et de neige - Claudel et le Japon, chez Gallimard) où il sera nommé ambassadeur de France. Il en rapportera des textes comme La Femme et son ombre ou ce bijou que sont les Cent phrases pour éventails. Un amour de l’Extrême Orient qu’il doit initialement à sa sœur Camille qui l’emmène voir un spectacle de théâtre chinois. Dans son spectacle, Vigner glisse mieux qu’un clin d’œil, une rêverie : comme Camille, Ysé sculpte la terre, l’une est une artiste, l’autre non. De la masse d’argile humide dont elle coupe un morceau, Ysé sculpte une boule ronde comme la terre faisant écho au disque circulaire d’un imposant gong extrême-oriental dont les coups rythment ce premier acte. Au fond de la scène, un arbre aimablement prêté par la peinture chinoise dit une verticalité noire et tourmentée. Au sol, tout au long du spectacle, sur un plancher laqué de noir, un paon déplie ses ailes pour « faire le beau » (le mot paon passe en coup de vent au milieu de Partage). Ce sol était celui que Vigner avait commandé à l’artiste sud-coréen Eunji Peignard-Kim pour Le Bourgeois gentilhomme qu’il a mis en scène à Séoul.

Scène du "Partage de midi" © Jean-Louis Fernandez Scène du "Partage de midi" © Jean-Louis Fernandez
Le premier acte sur le bateau qui voit poindre les rivages chinois s’est achevé par une déclamation en forme de pichenette d’Amalric, une fausse citation. Comme un protocole que les trois hommes qui, littéralement, tournent autour d’Ysé (la mise en scène est quasiment chorégraphique) signent à deux mains : « La mer comme les yeux d’une femme qui a compris ! La mer comme les yeux d’une femme que l’on saisit entre ses bras ! »

Vigner affirme la coupure entre les actes par un embrasement sonore durable et dans le noir (création sonore : John Kaced). La lumière se fait au deuxième acte, non sur le cimetière chinois dont parle Claudel mais sur un rideau de bambous que Vigner avait utilisé dans La Bête dans le jungle de James adapté par Duras et repris dans Tristan, pièce qu’il a écrite sur le mythe de Tristan et Yseult, premier volet d’une trilogie dont Partage est le second volet et dont Le Vice-Consul de Marguerite Duras sera le troisième. Magnifique rideau bruissant et vibrant comme l’amour entre ces deux êtres qui s’approchent, se jaugent, se lovent, s’enroulent l’un à l’autre. C’est d’une beauté inouïe, miraculeuse. D’une sensualité de tous les instants.

Béni par les dieux

Sur le parvis du TNS, Vigner me racontera après la représentation que les deux acteurs ont improvisé cette longue scène un jour béni par les dieux du théâtre : tout était là d’emblée ou presque, il n’y avait plus qu’à maintenir et nourrir le feu. Les deux acteurs parlent et se frôlent comme si les mots de Claudel naissaient des corps et des tissus, du choc affectueux entre deux conceptions du jeu. Lui, Mesa, Nordey, montant à l’assaut des mots, des verbes, les cinglant de ses mains, donnant de l’os aux circonvolutions lyriques de Claudel, laissant filer les sifflantes, thésaurisant le tourment entre la terre et le ciel, avec, étrangement, le visage d’un Tchekhov lisant Dostoïevski. Elle, Jutta, Ysé, avec son accent venu d’ailleurs, d’un recoin de l’Europe orientale comme la voix de Rosalie Vetch, un accent qui creuse les voyelles, un accent qui est un philtre magique modulant les inflexions d’Ysé, comme si la modulation sonore de ce nom, Ysé, donnait le la de sa voix, allongeant les voyelles jusqu’à presque les chanter, faisant d’une ponctuation de « oui » un suintement sensuel.

Au premier acte, Ysé avait une robe qui lorgnait déjà vers la Chine ; au second, la voici enserrée dans une robe noire à balconnet cachant son corps ainsi plus désirable encore. L’actrice semble comme en suspension au-dessus du plateau, glissant hors du temps, comme sortie d’un tableau impressionniste, à moins que madame Arnoux ne lui ait prêté sa tenue après avoir rencontré Frédéric sur un autre bateau (Flaubert, L’Education sentimentale). Ce deuxième acte est peut-être la chose la plus inouïe jamais faite par Vigner.

Mais ne boudons pas le troisième acte, nocturne à souhait. Implacable réalisme de la scène entre Amalric et Ysé comme deux fugitifs cernés par l’armée ennemie et sachant leur mort proche où Mesa apparaît comme un spectre. Imprévisible onirisme de la rencontre par delà le monde des vivants et des morts entre Mesa et Ysé là où les événements de la vie « se déploient comme les sons d’une trompette fanée », dit Mesa. Dialogue d’amour entre deux corps nus comme des cadavres. « Où tu es je suis », dit Ysé. « Pourquoi m’avais-tu quitté ? », rétorque Mesa. Claudel n’en finira jamais avec cette question. Mais là, c’est Eurydice qui mène Orphée : « Lève-toi, ô forme brisée et vois-moi comme une danseuse écoutante, / Dont les petits pieds jubilants sont cueillis par la mesure irrésistible / Suis-moi, ne tarde plus ! » C’est l’heure dernière du partage de minuit.

Théâtre national de Strasbourg, ts les jours à 19h sf le dim 14, jusqu’au 19 octobre ;

Comédie de Reims, du 13 au 15 nov ;

Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 12 au 19 déc ;

Théâtre de la Ville, Théâtre des Abbesses, du 29 janv au 16 fév.

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