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Billet de blog 12 déc. 2017

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Un faisceau de propos lumineux sur la lumière par Dominique Bruguière

Sous le titre « Penser la lumière », livre en forme d’entretiens, Dominique Bruguière raconte sa vie passée à l’ombre de la lumière qui est devenue son métier, exercé auprès des plus grands depuis plus de trente ans. Lumière, Bruguière ; la rime est riche.

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Scène primitive d’un pan du théâtre français : un jour, le metteur en scène Bernard Sobel, fondateur de l’Ensemble théâtral de Gennevilliers et auteur de films à la télévision sous le nom de Bernard Rothstein, présenta à Patrice Chéreau un directeur de la photographie qu’il avait fréquenté sur des tournages : André Diot. Patrice Chéreau avait, lui, beaucoup fréquenté les spectacles de Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan et ailleurs, et avait été, comme tous les spectateurs, ébloui par les lumières des spectacles du maestro.

Diot l’éclaireur

Diot signa les lumières des Soldats de Lenz dans la mise en scène de Chéreau en 1967 et cinq ans plus tard celles de La Dispute de Marivaux. Les lumières de Diot participèrent pleinement à ce spectacle phare, créant des ambiances diurnes et nocturnes intenses et jouant avec le miroir convexe du prologue. Son introduction sur les scènes des projecteurs HMI venus du cinéma allait faire florès.

Cependant, dans la littérature abondante autour de ce spectacle phare, si l’on évoque volontiers le décor magnifique de Richard Peduzzi, rares sont les lignes consacrées au travail de Diot. De fait, la lumière étant de l’ordre de l’insaisissable, et quand elle est réussie étant souvent nimbée de discrétion voire touchant au seuil de l’invisibilité, il est toujours fort difficile d’en parler.

Michel Cournot (grand critique du journal Le Monde), qui avait traité Diot d’« allumeur de réverbères » à propos de La Dispute, devait plus tard lui rendre un bel hommage : « La lumière d’André Diot demande de la part du public une certaine ré-accoutumance, tant nous sommes loin des quinquets. Diot se réfère de préférence à l’éclairage naturel, s’éloigne peu du point du jour ou du crépuscule, opère entre chien et loup, préfère le violon de l’automne, le piano de l’hiver aux trompettes du plein été. Avec André Diot, la comédie n’est plus jetée en pâture aux projecteurs, elle est mise en observation. C’est la lumière du calme, la lumière du cœur, qui ne gêne pas les comédiens, qui leur laisse une part de secret. C’est la lumière du respect, et cette discrétion du regard détermine chez le public une affection attentive, une obligeance, une gravité » (cité par la revue Agôn lors d’un entretien avec Diot).

Ayant mesuré l’importance de ce virage opéré en France dans le sillage de Diot, vingt ans après La Dispute de Chéreau, pour le premier numéro des Cahiers de la Comédie française en 1991, je me souviens d’être allé à la rencontre de cette première génération de créateurs de lumières de l’après Diot et avoir donné la parole à ces êtres de l’ombre. Beau souvenir.

Des matières lumineuses

Dominique Bruguière est, sauf erreur, la première de cette génération des « inventeurs » de lumière au théâtre, comme elle les appelle (avec des guillemets), à raconter son itinéraire, à entrer par la parole dans le corps de son métier (à la fois art et artisanat) souvent exercé par des taiseux. Et à dire, interrogée par Chantal Hurault, combien elle et ses pairs – qu’elle nomme : « Patrice Trottier, Joël Hourbeigt, Jean Kalman, Alain Poisson, Marie Nicolas et quelques autres » – sont redevables au « duo Chéreau-Diot ».

Elle est entrée dans la lumière par le chemin des écoliers : en spectatrice. Et en autodidacte, sans passer par les deux écoles qui formaient à cette discipline au début des années 80 : l’école du Théâtre national de Strasbourg et la rue Blanche (aujourd’hui ENSATT). Une formation empirique qui passa par Chaillot au temps d’Antoine Vitez.

Son parcours est fait de collaborations éphémères et de longues fidélités. Citons-en quatre comme autant de points cardinaux : Claude Régy (depuis Passagio de Luciano Berio en 1984), Jérôme Deschamps (depuis Les Petits Pas en 1986), Patrice Chéreau (depuis Le Temps et la Chambre de Botho Strauss en 1991) et Luc Bondy (depuis Jouer avec le feu de Strindberg en 1996).

On est loin de l’époque, pourtant pas si lointaine, où la plupart des metteurs en scène expédiaient les éclairages d’un spectacle en les réglant durant une ou deux nuits blanches avant la première. Dominique Bruguière intervient bien en amont. Elle s’entretient longuement avec le metteur en scène, rêve autour du texte mais l’essentiel se passe pendant les répétitions où elle se tient dans une position d’observatrice silencieuse, « légèrement à l’écart, non par indifférence à ce qui se dit mais pour tout à la fois garder le fil de ma pensée et m’imprégner de la multitude d’événements qui se produisent durant l’invention d’un spectacle ». Elle parle de « matières lumineuses » qu’elle compare à des étoffes, travaille avec les différentes sortes de projecteurs et leur combinaison comme un peintre avec des couleurs et des pinceaux, regrettant au passage une réduction de la diversité des appareils, des lampes et des optiques. Elle explique comme elle n’a eu de cesse de s’opposer au « dogme du tout montrer » avec une « lumière crue ».

« Sans ombre, fluide, vaporeuse »

Elle a évidemment trouvé en Patrice Chéreau et Claude Régy des metteurs en scène qui partageaient, ô combien, son approche. Les pages qu’elle leur consacre sont parmi les plus fortes et elle n’oublie pas la relation très particulière qu’elle entretient avec les décorateurs, Richard Peduzzi pour l’un, Daniel Jeanneteau pour l’autre. Ainsi, ces lignes associant deux spectacles de Régy ; Intérieur de Maurice Maeterlinck (1985) et Melancholia de Jon Fosse (2001) : « Les acteurs n’étant pas ou peu éclairés de face, leurs corps et visage se dissolvant dans cette clarté très douce, sans ombre, fluide, vaporeuse : des présences-absences dans un volume comme abandonné qui paraissait immense sans rien d’arrêté ni d’anguleux ; l’infini créé par une lumière calme, sans rupture, évoluant de façon ténue proche de l’imperceptible. » Une démarche qui la conduira à ce qu’elle nomme la « non-lumière ».

D’autres pages sont consacrées aux théâtres où Dominique Bruguière aime revenir au fil des spectacles et des metteurs en scène : le Théâtre des Bouffes du Nord, le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et le Théâtre de la Bastille : « Des réceptacles qui ont une force intrinsèque due à l’élégance de leurs proportions géométriques, la matière et la couleur de leurs murs ou la forme de leur cadre de scène. »

Et ce n’est pas un paradoxe que de voir cette femme de l’ombre, silencieuse et volontiers solitaire chanter pour finir le travail d’équipe de tout spectacle : « Il n’est pas de plus grand plaisir pour moi que d’éprouver le sentiment d’être à l’intérieur d’une œuvre collective. Lorsqu’elle est parfaitement réunie, ce qui arrive, c’est une jouissance sans égal. L’altérité, le partage, la réunion des forces et des imaginaires qui, de plus, rencontrent d’autres imaginaires, ceux du public, ne cessent de m’émerveiller. »

Chéreau et Bondy ne sont plus là. Avec Rêve et Folie (lire ici), le nonagénaire Claude Régy partage avec Georg Trakl le « sombre silence » qui peut « saisir l’insaisissable » et dit signer son dernier spectacle. Auprès de « Claude », Alexandre Barry accompagne l’acteur Yann Boudaud dans une hypnotique apparition avant d’accompagner sa disparition dans un halo lentement nocturne et doucement crépusculaire. Peut-être la fin d’une époque. Celle de ces inventeurs de lumière dont Dominique Bruguière écrit, sans le vouloir, l’épitaphe.

Dominique Bruguière, Penser la lumière, en collaboration avec Chantal Hurault, Actes Sud-Papiers, coll. Le Temps du théâtre, 158 p., 24€.

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