«Ce sera la justice fiscale, la justice sociale, la justice territoriale qui...»

Qui a dit ça ? Quel candidat à l’élection présidentielle lors d’un débat en tête-à-tête du second tour ? Emilie Rousset et Louise Hémon accompagnées par Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux signent un formidable spectacle explorant ce rituel télévisé de la Ve République.

extrait de "Rtiuel 4:  le grand débat" © Philippe Lebruman extrait de "Rtiuel 4: le grand débat" © Philippe Lebruman
Il est des jours où le calendrier ne manque pas d’ironie : alors que le Président Macron finissait à peine de parler lundi soir sur les chaînes de télévision, sur la grande scène du Théâtre de la Cité internationale, Rituel 4 : Le Grand Débat s’apprêtait à commencer.

« Je serai le Président de la justice »

Un spectacle filmé en direct qui allait se dérouler sur la grande scène du théâtre, entre deux acteurs, au sens large et précis du terme, de part et d’autre d’une table longue de trois mètres. Pas n’importe quel débat, ni n’importe quel rituel. Mais celui opposant les deux candidat.e.s étant arrivé.e.s en tête au premier tour des élections présidentielles, de 1974 (Giscard contre François Mitterrand) à 2017 (Emmanuel Macron contre Marine Le Pen), soit sept débats. C’est un rite télévisé relativement jeune, avec des règles voulues strictes en ces temps de contrôle (d’images, mais pas seulement) que le public du théâtre de la Cité internationale observe sur un écran et de visu depuis la grande salle.

Sur le plateau, les deux candidats à l’élection présidentielle. Seuls. Sans conseillers, sans journalistes. Face à face. En retrait, les cadreurs habillés de noir (un homme et une femme) et leurs caméras les filment selon un code, des cadrages établis à l’avance comme il est dit par la « directrice de la chaîne nationale » qui parle en voix off. Le tirage a voulu que ce soit le candidat assis au bout de la table à gauche qui parle en premier. Que dit-il ?

« Dimanche, les Français vont choisir leur prochain Président de la République – c’est une décision importante, grave – pour cinq ans. Et donc je dois dire ce soir quel président je serai si les Français m’accordent leur confiance. Je serai le président de la justice parce que nous traversons une crise grave, dure, qui frappe notamment les plus modestes, les plus travailleurs, ceux qui sont les plus exposés. Et donc je veux que la justice soit au cœur de toutes les décisions publiques. Les privilégiés auront été trop protégés, et donc ce sera la justice fiscale, la justice sociale, la justice territoriale qui inspirera mon action. Je serai aussi le président du redressement. La France a décroché. Le chômage est à un niveau historique. La compétitivité s’est dégradée. Et donc je veux être le président qui redressera la production, l’emploi, la croissance. Ce sera un effort très long et qui appellera la mobilisation de tous, de tous les acteurs, et c’est pourquoi je veux être aussi le président du rassemblement… »

Qui parle ? On a très vite envie de dire : peu importe. Car tous utilisent les mêmes formules, les mêmes mots de « justice », de « rassemblement », de « confiance », de « crise », de « chômage » ayant atteint « un niveau historique ». Quel candidat à la présidentielle n’a pas usé et abusé de ces mots censés être magiques mais qui nous apparaissent de plus en plus creux, fatigués, vidés de leur substance ? Et ce n’est certes pas Macron qui, quoi qu’il en ait dit, les rafraîchit.

Une joute entre deux corps, deux voix

Hormis le fameux « vous n’avez pas le monopole du cœur », avec intelligence, Emilie Rousset et Louise Hémon qui cosignent la conception et la mise en scène, n’ont pas cherché à produire un best of des moments croustillants qui ont émaillé les débats en tête-à-tête du second tour depuis qu’ils sont télévisés, ni à personnifier les face-à-face. N’ayant que partiellement des informations quant aux identités des débatteurs, au début on cherche à reconnaître qui parle (Giscard ? Sarkozy ? Mitterrand ? Marine Le Pen , Ségolène Royal ?) mais très vite, dans le tournis de la parole tournante, et des noms qui vont avec, on se perd, on se sait plus.

La joute entre deux corps, deux voix prend le dessus, comme un match de mots boxés. Esquives, uppercut, direct au foie, feintes. Les deux acteurs, ou plutôt : l’acteur et l’actrice interprétant les candidats, changeant de sexe comme d’arguments, n’imitant nullement les voix de leurs personnages, sont des experts en matière de jeu, et la soirée leur doit beaucoup. Elle, Emmanuelle Lafon, qui nous arrive lestée de sa fréquentation de l’Encyclopédie de la parole où elle est souvent en première ligne (ah, son Parlement, lire ici) et de ses travaux avec ses amies du collectif 71 dont elle est cofondatrice. Lui, Laurent Poitrenaux qui parle couramment l’Olivier Cadiot et qui a su comme personne faire vivre des pages du Journal de Jean-Luc Lagarce.

Le texte leur arrive dans des oreillettes et c’est un festin. Ils nous offrent à vue comme un strip-tease du langage et du corps politique propre à ce moment dramatique (puisque l’un des deux vaincra et l’autre sera terrassé par la défaite). Lafon et Poitrenaux mettent au jour les bêtes de scène que recèlent ces animaux politiques. Tous les moyens sont bons pour foudroyer l’adversaire, le déstabiliser et convaincre ceux qui écoutent, la ruse comme le mensonge, la saillie improvisée comme le coup bas préparé.

A la première intervention du « candidat », la « candidate » répond : « J’ai écouté, c’est assez classique, ce qu’il a dit. Moi, ce que j’attends du débat, c’est que tous ceux qui nous regardent puissent se faire une idée à la fin du débat. Il a dit qu’il serait un président extraordinaire si les Français le choisissaient et que par conséquent son prédécesseur, naturellement, n’était pas un bon président. C’est classique, c’est ce que l’on dit à chaque débat. Moi, je veux autre chose. Je veux que ce soir, ce soit un moment d’authenticité où chacun donne sa vérité et que les Français en liberté choisissent... »

Comme le mot « authenticité » sonne étrangement dans ce ring du faux-semblant, de l’effet, de la posture, de la fausse indignation, autant de mots et de techniques que le théâtre connaît par cœur. Astucieusement, le théâtre va petit à petit s’imposer. Les règles se dérèglent, les corps se laissent aller, la fin du spectacle – c’en est un, et de plus en plus – verse dans un succulent onirisme.

Ce Rituel 4 d’Emilie Rousset et Louise Hémon donne envie de voir les trois précédents qu’elles ont signés et qui portaient sur les rituels de l’anniversaire, du vote et du baptême de mer... A quand une rétrospective ?

Rituel 4 : Le Grand Débat, Théâtre de la Cité internationale dans le cadre du Festival d’automne, jeu et sam 19h, lun, mar, ven 21h, jusqu’au 15 décembre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.