Baptiste Amann: une dramaturgie du frottement

En écrivant et en mettant en scène « Des territoires (...et tout sera pardonné?) », Baptiste Amann et ses acteurs clôturent superbement une trilogie tissant et frottant l’histoire d’une fratrie à trois moments-clefs de notre histoire, cette fois la guerre d’Algérie nommée Révolution algérienne, à travers l’une de ses figures, Djamila Bouhired. A la fin, c’est toujours la fiction qui gagne.

Scène de "Des territoires (tout sera pardonné?)" © Dester Scène de "Des territoires (tout sera pardonné?)" © Dester
Les hommes préhistoriques qui n’étaient pas les derniers des derniers savaient qu’en frottant deux morceaux de bois l’un contre l’autre, il se produit un réchauffement. Et en frottant deux silex, une flopée d’étincelles. Le feu était au bout du chemin, ils y puisèrent confort et consolation. Baptiste Amann qui a en lui, bien ancré, le feu sacré du théâtre, procède ainsi. Par frottement. C’est ce qui rythme et structure sa trilogie Des territoires dont il signe et met en scène le troisième et dernier volet : Des territoires (...Et tout sera pardonné ?).

De Condorcet à l’Algérie

C’est l’histoire d’une fratrie. Mais on est loin, très loin de ces sagas, le plus souvent romanesques, racontant l’histoire d’une famille sur trois générations ou plus. La famille est là dans les trois épisodes, dans un temps restreint, elle ne vieillit presque pas. Mais il lui arrive bien des aventures.

Dans le premier volet, Des territoires (Nous sifflerons La Marseillaise), les enfants (adultes) sont tous là : les trois frères, Samuel, Benjamin (souffrant d’un handicap) et Hafiz (adopté quand il était petit), et leur sœur aînée, Lyn. Leurs parents viennent de mourir ensemble. Il leur faut gérer cette disparition et le pavillon au pied d’une cité de banlieue que les parents avaient acheté en contractant un long crédit. Cependant, dans le jardin attenant, on a découvert des os qui auraient appartenu à Condorcet, guillotiné sous la Révolution sans que l’on sache où il a été enterré. C’est le frottement entre ces deux histoires, l’une familiale et l’autre ce pan d’histoire, qui est à la manœuvre dans ce premier volet réussi (lire ici).

Dans le second volet (que je n’ai pas vu), le pavillon est toujours là, la fratrie s’accroche à un autre pan de l’histoire de France : La Commune de Paris. Louise Michel entre en scène. Dans le troisième et dernier volet qui vient d’être créé, le pavillon est hors champ. Nombre de scènes se passent dans une chambre d’hôpital : Benjamin, la veille, a été mordu par un chien dans un quartier en émeute, il est entre la vie et la mort. Ses deux frères et sa sœur sont à son chevet. Un médecin va leur apprendre que Benjamin est désormais en état de mort cérébrale, qu’il n’y a plus rien à faire, sauf à donner son cœur en parfait état, pour sauver la vie d’un autre. Ils ont quelques heures pour faire le deuil et prendre la décision concernant le don du cœur.

Scène de "Des territoires (tout sera pardonné?)" © Dester Scène de "Des territoires (tout sera pardonné?)" © Dester
Dans ce même hôpital, pour en améliorer sans doute les finances, des espaces ont été loués à un cinéaste, Yacine, qui réalise un film sur, dit-il, la révolution algérienne, autour d’une de ses héroïnes, Djamila Bouhired, figure de la révolution et icône des actuelles révoltes algériennes. Les deux histoires se croisent et se frottent dans une salle d’attente où l’actrice qui interprète Djamila (Nailia Harzoune) croise Hafiz, le frère naguère adopté né de parents algériens qu’il n’a pas connus. Deux êtres en colère.

Mort et condamnation à mort

Le dernier élément sera le procès de Djamila réécrit, fictionné par le réalisateur du film (joué par l’acteur qui interprète Hafiz, Solal Bouloudnine). Le cinéaste s’en explique lors de la scène introductive du spectacle : dans un studio de radio, il répond aux questions souvent agressives de deux journalistes qui lui reprochent, par exemple, d’avoir gardé le nom de Djamila Bouhired : « Changer les noms, ce serait hypocrite. Le décalage, je le cherche dans le champ esthétique. Je fais un cinéma très théâtral, aux antipodes d’un cinéma réaliste. (…) En gros, je travaille sur la friction entre le mythe et la réalité. (...) Et mes outils pour ramasser les morceaux sont ceux de l’artiste, pas de l’historien », dit le réalisateur sous la plume de Baptiste Amann, son frère de lait pour ainsi dire qui, lui, en artiste, travaille aux antipodes d’un théâtre documentaire et articule les morceaux entre l’histoire intime de la fratrie et ce qu’il nomme la Révolution algérienne, coagulant ainsi le passé au présent : Djamila Bouhired qui a été condamnée à mort lors de son procès pour avoir posé des bombes et en avoir fait poser d’autres sera graciée à la faveur des accords d’Evian. Ces derniers mois, elle était à Alger aux côtés des manifestants. Voir ce spectacle aujourd’hui, en ces heures de parodie d’élection en Algérie, procure une étrange saveur.

Baptiste Amann aborde l’histoire en biais. Djamila n’est pas l’héroïne de son spectacle, contrairement au film que Youssef Chahine lui consacra, pas plus que Jacques Vergès (Alexandra Castellon) son avocat, pas plus que Moussa (Yohann Pisiou) l’ami de la famille, pas plus que Hafiz, Lyn (Lyn Thibaut) et Samuel (Samuel Hérault) au chevet de leur frère mort. Tous les acteurs interprètent au demeurant plusieurs rôles, Olivier Veillon en joue trois : le journaliste, l’infirmier qui vient donner les derniers soins et le président du tribunal.

La force du spectacle réside dans la multiplicité des entrelacements et des jeux d’échos que l’auteur et metteur en scène Baptiste Amann met en place. C’est finement agencé, avec tantôt des monologues (un peu longs peut-être mais Amann aime la profusion), tantôt des jeux virevoltants de scènes simultanées, tantôt des scènes plus classiques où l’on retrouve les acteurs des deux volets précédents, et ce point d’orgue comme en apesanteur que sont les très belles scènes où l’actrice interprétant Djamila vient dans une salle d’attente répéter son texte et rencontre Aziz, cet Algérien sans ascendance, venu prendre un café pour se calmer, début possible d’une autre histoire, d’amour celle-là.

D’un volet l’autre, en quelques années, l’écriture de Baptiste Amann s’est musclée, affinée. Tout comme le jeu de ses acteurs. Même si chaque spectacle a sa propre logique narrative et sa clôture, on rêverait de voir ces trois spectacles présentés, l’un après l’autre, dans un court laps de temps. L’histoire inventée d’une fratrie traversée accidentellement par trois moments clefs de notre histoire, trois troublants frottements qui chauffent le théâtre en le mettant sous haute tension.

Théâtre de la Bastille jusqu’au 13 déc à 20h30. Suite de la tournée : du 28 janv au 1er fév au TNBA de Bordeaux, le 12 mars à l’Empreinte scène nationale de Brive-Tulle, du 18 au 20 mars du Théâtre Sorano de Toulouse, du 31 mars au 3 avril au CDN de Dijon-Bourgogne. Comme les précédents volets, Des territoires (...et tout sera pardonné ?) est paru dans la collection Tapuscrit de Théâtre Ouvert, 134 p., 10€.

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