«La Règle du jeu» : Christiane Jatahy met la Comédie-Française sens dessus dessous

Le film culte de Jean Renoir partait du théâtre. En adaptant « La Règle du jeu » pour les acteurs du Français, Christiane Jahaty poursuit son travail de frottements amoureux entre le théâtre et le cinéma. Epaulée par le film de Renoir, servie par une troupe qui ne demande que ça, elle occupe la Maison de Molière de bas en haut, dedans comme dehors. A la scène comme à l'écran. Ça déménage !


Scène de "La règle du jeu" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "La règle du jeu" © Christophe Raynaud de Lage
Quel chambardement ! Quel charivari ! La Comédie-Française n’avait jamais vu ça : le hall du théâtre, les couloirs, le foyer, les coulisses, les terrasses habituellement inaccessibles, et jusqu’à la place Colette, tous ces lieux sont occupés par les acteurs de la Maison de Molière dans un tourniquet de mouvements allant dans tous les sens, suivis par une caméra complice dont les images virevoltantes et rythmées sont projetées sur un grand écran occupant tout le devant de la scène de la salle Richelieu. C’est ainsi, par un film de 26 minutes, que commence le spectacle La Règle du jeu inspiré du scénario et du film de Jean Renoir, dans la mise en scène d’une diablesse venue du Brésil, Christiane Jatahy.

La dialectique du double mouvement

J’ai vu le spectacle accompagné d’une personne qui n’avait pas vu le film, considéré, à juste titre, comme l’un des meilleurs de l’histoire du cinéma. A la sortie, elle ne boudait pas son plaisir et n’avait qu’une envie : voir La Règle du jeu. Pour ma part, ayant vu et revu le film, à tout le moins une dizaine de fois jusqu’à en connaître des répliques par cœur, je craignais la paralysie du souvenir, la sanction impitoyable du comparatif mais, connaissant le travail de la diablesse, je me doutais qu’elle saurait une nouvelle fois me surprendre. Et ce fut le cas, ô combien.

Il y a six ans, le public français ignorait tout de Christiane Jatahy. Aujourd’hui, la voici artiste associée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe et au CentQuatre. Et elle met en scène les acteurs du Français. Quel parcours fulgurant pour cette femme réfléchie qui, au Brésil, avait, pas à pas, affiné sa démarche en signant aussi des films.

C’est au CentQuatre que l’on a pu voir en 2012 son premier spectacle d’après Mademoiselle Julie de Strindberg sous le titre Julia (lire ici). La pièce était transposée dans un intérieur brésilien d’aujourd’hui, jouée mais aussi filmée « live » à certains moments (écran au dessus du décor) avec un travail vertigineux d’apparitions/disparitions, de montré/caché et une maîtrise sans faille de la caméra vidéo chez elle et ses collaborateurs. Un procédé souvent utilisé, rament maîtrisé et encore moins pensé. Rien de tel avec elle. Ce double mouvement théâtre/cinéma est constitutif du travail de Christiane Jatahy.

Toujours au CentQuatre, son second spectacle en 2014, What if they went to Moscow ? partait des Trois Sœurs de Tchekhov et réorganisait la pièce autour de l’anniversaire d’Irina, la plus jeune des trois, une fête pour ses vingt ans (lire ici). Le public était convié à voir le spectacle soit côté théâtre, soit côté cinéma. Le mieux était de revenir une autre fois et de voir l’autre versant, expérience sidérante. Côté théâtre, le public était invité à la fête d’Irina, on buvait le champagne avec les acteurs puis assis dans les fauteuils on les voyait poursuivre la fête, se filmer, être filmés par d’autres (on va retrouver cela dans La Règle du jeu). La pièce, transposée aujourd’hui dans un lieu improbable et chaviré dans son ordonnance, faisait qu’on la reconnaissait sans la reconnaître et qu’on en voyait aussi une autre (idem pour le scénario de Renoir). Quand, le lendemain; on assistait à la version coté cinéma, on voyait le public et les acteurs, filmés de l’autre côté et on voyait ce que l’on n’avait pas vu la veille : les scènes off dans les recoins intimes. Un tout autre point de vue.

Le troisième spectacle, s’appuyant toujours sur la dualité théâtre/cinéma, base de la dramaturgie de Jatahy, avait pour titre A floresta que anda (la forêt qui marche), une adaptation très libre de Macbeth. S’y ajoutaient une dimension scénographique incluant le public et une série de témoignages filmés de réfugiés, un mur d’images s’avançait vers nous comme la forêt devant Macbeth (lire ici).

Un défi, un pari

Après avoir vu les deux premiers spectacles, Eric Ruf a proposé à Christiane Jatahy de venir travailler au Français. C’était un défi, un pari aussi, car ses trois spectacles venus en France, elle les avait conçus et réalisés avec son équipe brésilienne, en particulier l’actrice Julia Bernat, elle n’avait jamais travaillé avec des acteurs français.

Le choix de La Règle du jeu est on ne peut plus judicieux et tout autant osé. On ne s’attaque pas à un film culte comme à un nanar. Mais ce film a beaucoup compté pour Christiane Jahaty dans son approche du cinéma et surtout, c’est un film nourri de théâtre, qui plus est on y voit un spectacle donné sur une scène. Renoir dit être parti des Caprices de Marianne de Musset (pièce créée à la Comédie-Française), tout en songeant à Marivaux (les rapports miroitants entre les maîtres et les valets) et en citant Le Mariage de Figaro en exergue du film (deux auteurs chers à la Maison de Molière). La liberté que prend Renoir envers ces pièces est totale ce sont des points d’appui, des bases de données. Jatahy est plus près de Renoir que ce dernier de Musset. Et le suit sur bien des points tout en s’en émancipant.

Renoir transpose l’action du XIXe siècle à son époque et Jatahy à la nôtre. C’est ainsi qu’André Jurieux (Laurent Lafitte) n’est plus un aviateur qui vient de traverser l’Atlantique en 23 heures, renouvelant l’exploit de Lindberg, mais un type qui, en Méditerranée, vient de sauver des dizaines d’émigrés d’une noyade probable. Le motif est le même : c’est un exploit au nom de l’amour, une femme qui n’est pas venue l’attendre à son arrivée à Paris. Cette femme, Christine (Suliane Brahim), n’est plus une aristocrate autrichienne, fille d’un défunt chef d’orchestre, vivant en France parlant la langue française avec un fort accent, mais une fille d’émigré maghrébin qui a su bien s’intégrer et faire son chemin. Christine est mariée depuis trois ans avec Robert (Jérémy Lopez) qui possède un vaste hôtel particulier non plus dans les « beaux quartiers » mais au centre de Paris (en l’occurrence l’immeuble de la Comédie française). Dans le film, Robert est un collectionneur d’automates et d’objets musicaux et mécaniques ; dans le spectacle, c’est un passionné de cinéma et des caméras numériques dernier modèle, c’est lui qui filme longuement ses amis arrivant à une soirée dans son hôtel particulier, lesquels s’amusent avec la caméra, lui parlent, font des singeries comme dans les films de famille ou entre amis.

Chasseurs et chasseresses

Toute la première partie du spectacle de Jatahy et du film de Renoir explore les rapports entre ces personnages et d’autres : Geneviève (Elsa Lepoivre), la maîtresse de Robert avant même le mariage de ce dernier ; Octave (Jérôme Pouly), ami d’enfance de Christine dont il adorait le père et depuis la mort duquel il veille sur elle tout en étant l’ami de Robert et de Jurieux ; Lisette (Julie Sicard), la femme de chambre de Christine.

Dans le film de Renoir, la seconde partie se passe dans la propriété de Robert de la Chesnaye seulement « Robert » dans le spectacle en Sologne. Chez Jatahy, l’aristocratie s’efface devant la grande bourgeoisie friquée et souvent cynique. Les personnages du film arrivent dans la soirée, le lendemain se déroule une partie de chasse où l’on ne tue pas seulement des lièvres et des faisans mais aussi des sentiments. Puis un autre jour vient une grande fête avec spectacle devant un parterre d’invités. Jatahy compresse le temps et l’espace : plus de partie de chasse, enfin si puisqu’il sera question de lapins, mais n’en disons pas plus. Jatahy s’amuse. Comme chez Renoir, la chasse est aussi la chasse à l’homme (pour les femmes) et à la femme (pour les hommes), on pose des lapins et on va (du moins on essaie de) tirer un coup, voire un coup de revolver dans les chambres, les couloirs, etc.

La fête de Jatahy se déroule sur la scène de la salle Richelieu, l’écran a été relevé, fini le cinéma (enfin pas tout à fait), place aux jeux de l’amour et au hasard des rencontres inopinées, place au théâtre. Les derniers personnages, qui chez Renoir n’apparaissent qu’en Sologne, sont présents ici dès la première partie filmée de 26 minutes (soit un quart de la représentation) : Eduardo Schumacher (Bakary Sangaré), le mari jaloux de Lisette n’est plus un imposant garde-chasse mais un agent de sécurité baraqué, Marceau (Eric Génovèse) n’est plus un braconnier mais un resquilleur qui va draguer Lisette qui ne demande que ça (comme dans le film), Corneille (Laurent Natrella), le chef cuisinier et d’autres invités comme Saint Aubin (Alain Lenglet), un Général très vieille France (Didier Sandre), Charlotte (Cécile Brune), Jacqueline (Pauline Clément) la jeune fille timide qui en pince pour Jurieux, etc., etc. Une trentaine de sociétaires et pensionnaires du Français participent plus ou moins à l’aventure. Il ne faut pas oublier Marcus, le pianiste omniprésent que tout le monde interpelle, c’est son vrai prénom. Marcus Borja est l’assistant de Christiane Jatahy ; il est, par ailleurs, signataire de spectacles musicaux passionnants.

La caméra explore les tempes

Dans le film, c’est par une paire de jumelles que Christine surprend Robert faisant ses adieux à Geneviève dans un long baiser ; dans le spectacle, c’est la caméra vidéo dernier modèle de Robert mise à la disposition de tous qui surprend dans les coins sombres de la scène des étreintes illicites. Dans le spectacle comme dans le film, les invités se livrent à un spectacle costumé, essentiellement chanté, et c’est un festival de costumes puisés dans les panières de la Comédie française qui déboulent sur le plateau, de même pour quelques pans de décors. Comme dans le film Octave (joué par Renoir lui-même) est costumé en ours, les amateurs du film n’auraient pas aimé qu’il soit habillé en gorille ou en kangourou. Si dans le film de nombreux invités assistent au spectacle et disparaissent ensuite, chez Jatahy c’est nous, les invités, nous qui sommes dans la salle et il en passe, des choses, dans les travées. Bref : c’est un spectacle qui déménage. Et les acteurs se dévergondent autant que leur personnage. Comme Renoir, Jahaty adore les acteurs. Elle a choisi ceux qui lui semblaient les plus aptes à jouer collectif. Et c’est l’une des forces de ce spectacle.

Scène de "La règle du jeu" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "La règle du jeu" © Christophe Raynaud de Lage

Dans le film de Renoir, en Sologne, il y a deux mondes : celui d’en dessous au sous-sol (domestiques, cuisiniers) et celui d’en haut. C’est plus estompé et fondu chez Jatahy. Changement d’époque, de rapports de classes, de lieu. Elle compense cela en partie en introduisant un personnage nommé Dick (Serge Bagdassarian) aussi extravagant que désabusé, en accordant une plus large place à l’ivresse de Geneviève (phénoménale prestation d’Elsa Lepoivre) et en multipliant les adresses au public (que nous sommes).

L’un des charmes du film réside dans les frottements, les collusions de ce monde avec des points d’arrêt le temps de dialogues mémorables. Condensés en des échanges plus brefs, ces dialogues sont présents dans le spectacle en abondance et apparaissent comme une langue d’aujourd’hui. Mais ils sont peut-être ici et là par trop elliptiques pour que les rapports entre les personnages soient toujours clairement lisibles. C’est la seule faiblesse du spectacle : le sens s’étiole devant le divertissement de tous les instants. Comme si la troupe avait trop l’envie de faire la fête, les fous, de se conduire comme des gamins, d’arpenter le Français jusqu’à l’ivresse comme aucun spectacle ne l’avait fait auparavant. « Le contact avec le public, c’est cela que j’aurais voulu connaître », dit Octave dans le film comme dans le spectacle. C’est ce que cherche inlassablement la Brésilienne Christiane Jatahy. C’est ce qu’elle trouve par son approche du théâtre bras dessus bras dessous avec le cinéma dans le plus ancestral des théâtres de France. La maison de Molière en est toute retournée.

Comédie-Française, salle Richelieu, spectacle en alternance jusqu’au 15 juin.

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