jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

1003 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 mars 2019

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

La voix et la voie sans pareilles de Vanasay Khamphommala

Premier spectacle de sa compagnie Lapsüs Chevelü, « Orphée aphone » de Vanasay Khamphommala nous ouvre les portes d’un univers théâtral et musical singulier où se déploient mythes, rituels SM et changement de sexe.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Scène de "Orphée aphone" © Marie Pétry

« Prêtez, prêtez l’oreille, ô vous, ombres errantes/ Sombres divinités, et vous, âmes souffrantes,/ A ma voix et mes larmes, mes cris et mes pleurs ». Qui parle ainsi ? Orphée, fils de Calliope, muse de la musique, de la poésie, de l’éloquence (dans les années 60, des jeunes gens dont Alain Crombecque, choisirent ce nom de Calliope pour une revue de théâtre qui ne connut que deux numéros).

Muse et mythe

Qui parle ainsi en alexandrins (plus ou moins réguliers) ? Un auteur qui a perdu un être cher avant de perdre sa voix trois ans plus tard, ce qui le conduira à écrire Orphée aphone. Qui parle ? L’auteur chanteur et acteur Vanasay Khamphommala qui est aussi, souligne-t-il, « une chanteuse » après avoir fait ses classes à l’Ecole normale supérieure, Harvard et Oxford. Qui parle ainsi en tétanisant le public par son charme et son étrangeté ? Un artiste dont le nom est aussi mystérieux, sinueux et insituable que son spectacle.

De Monteverdi à Philip Glass, de Cocteau à Py, d’Hugo à Rilke, du Poussin au jeu vidéo Don’t touch me, le mythe d’Orphée a toujours fasciné les artistes et souvent les plus grands. Vanasay Khamphommala s’inscrit dans ce haut lignage avec ce premier spectacle fondateur de sa compagnie Lapsüs chevelü. Un début qui étonne et détonne.

Tout commence par L’Invocation à la muse, qui peut apparaître comme un échauffement avec un coach mais est d’abord une mise en condition créatrice du corps et du souffle avec une partenaire, la performeuse queer Carita Abell, d’origine afro-caribéenne. L’Invocation à la muse, performance improvisée, avait été créée l’été dernier au Festival d’Avignon lors d’un Sujet à vif. Carita Abell pratique différentes techniques sur le corps de Vanasay dont le shibari, du bondage à la corde qui nous vient du Japon. Une façon de « vérifier » le lien entre « délire érotique et délire poétique » tel que l’expose Platon dans Phèdre, explique Vanasay. Ce rituel réinventé chaque soir, et donc aléatoire, se fait sous le regard figé d’un oiseau, d’un chien et d’un lapin. Est-ce là une référence à Cerbère (voire une ruse de ce dernier), le chien à trois têtes qui garde l’entrée des Enfers où est descendu l’infortunée Eurydice le jour de son mariage avec Orphée, après avoir été piquée par un serpent ?

Vanasay expose, le spectateur dispose. Son but n’est pas de reproduire les mythes mais de les « transphormer », écrit-il joliment. C’est ce qu’il fait après cette entrée en matière et en condition, pour lui comme pour nous, qu’est L’Invocation à la muse. C’est ce qu’il fait avec Orphée aphone. Plus d’improvisation mais un texte souvent chanté, et écrit en deux parties.

Deux en un

Dans un décor minéral et pierreux (Carole Oriot) soutenu par des sons qui claquent dans la nuit (Gérard Kurian), Orphée est devant les Enfers mais il a perdu sa voix si magnifique, son chant si magnétique. Il se lamente de ce temps « où rien n’était semblable à l’un de [ses] concerts »

Scène de "Orphée aphone" © Marie Pétry

où son chant calmait jusqu’aux bêtes sauvages. Il se remémore la mort d’Eurydice, il veut la retrouver, alors il essaie, il chante comme il peut, mais les Dieux ne sont pas genre à ce contenter d’à peu près. Il insiste. Le spectacle est ainsi ponctué d’emprunts à des œuvres liées à Orphée signées Marc-Antoine Charpentier, Luis-Nicolas Clérambart et Henry Purcell. Orphée passe à la danse. Puis chante et danse tout en pleurant, tout en implorant. C’est comme une blessure qui saigne doucement et nous inocule le baume d’une tristesse infinie.

Alors Orphée-Vanasay se met littéralement à nu. Prêt à tout. « Puisque ma voix s’est tue, puisque je t’ai perdue, autant que je me tue. » Ce qui serait dommage car Vanasay Khamphommala nous a déjà emmenés très loin, dans des sentiers de la création dont on ignorait l’existence.

Son Orphée meurt tout de même en s’enveloppant dans un linceul couleur de parchemin délavé par le temps, mais c’est pour mieux renaître : il se métamorphose en Eurydice. Deux en un. Paradis et enfer, masculin et féminin, vie et mort, jour et nuit. Un doux bouleversement secoué de stupeurs qui entraîne le théâtre là où il n’a pas l’habitude de se poser. Comme cela fait du bien !

Avant de signer ce premier spectacle, Vanasay Khamphommala était le plus souvent dramaturge ou assistant metteur en scène, en particulier auprès de Jacques Vincey qui dirige le CDN de Tours. Tout comme Mathilde Delahaye (sortie de l’école du TNS avec de beaux spectacles, lire ici), Vanasay est artiste associé au CDN de Tours jusqu’en 2020. Deux noms à suivre de très près.

Orphée aphone, créé au CDN de Tours, se donne à Paris aux Plateaux sauvages, 20h, jusqu’au 15 mars.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes