La voix et la voie sans pareilles de Vanasay Khamphommala

Premier spectacle de sa compagnie Lapsüs Chevelü, « Orphée aphone » de Vanasay Khamphommala nous ouvre les portes d’un univers théâtral et musical singulier où se déploient mythes, rituels SM et changement de sexe.

 

Scène de "Orphée aphone" © Marie Pétry Scène de "Orphée aphone" © Marie Pétry

« Prêtez, prêtez l’oreille, ô vous, ombres errantes/ Sombres divinités, et vous, âmes souffrantes,/ A ma voix et mes larmes, mes cris et mes pleurs ». Qui parle ainsi ? Orphée, fils de Calliope, muse de la musique, de la poésie, de l’éloquence (dans les années 60, des jeunes gens dont Alain Crombecque, choisirent ce nom de Calliope pour une revue de théâtre qui ne connut que deux numéros).

Muse et mythe

Qui parle ainsi en alexandrins (plus ou moins réguliers) ? Un auteur qui a perdu un être cher avant de perdre sa voix trois ans plus tard, ce qui le conduira à écrire Orphée aphone. Qui parle ? L’auteur chanteur et acteur Vanasay Khamphommala qui est aussi, souligne-t-il, « une chanteuse » après avoir fait ses classes à l’Ecole normale supérieure, Harvard et Oxford. Qui parle ainsi en tétanisant le public par son charme et son étrangeté ? Un artiste dont le nom est aussi mystérieux, sinueux et insituable que son spectacle.

De Monteverdi à Philip Glass, de Cocteau à Py, d’Hugo à Rilke, du Poussin au jeu vidéo Don’t touch me, le mythe d’Orphée a toujours fasciné les artistes et souvent les plus grands. Vanasay Khamphommala s’inscrit dans ce haut lignage avec ce premier spectacle fondateur de sa compagnie Lapsüs chevelü. Un début qui étonne et détonne.

Tout commence par L’Invocation à la muse, qui peut apparaître comme un échauffement avec un coach mais est d’abord une mise en condition créatrice du corps et du souffle avec une partenaire, la performeuse queer Carita Abell, d’origine afro-caribéenne. L’Invocation à la muse, performance improvisée, avait été créée l’été dernier au Festival d’Avignon lors d’un Sujet à vif. Carita Abell pratique différentes techniques sur le corps de Vanasay dont le shibari, du bondage à la corde qui nous vient du Japon. Une façon de « vérifier » le lien entre « délire érotique et délire poétique » tel que l’expose Platon dans Phèdre, explique Vanasay. Ce rituel réinventé chaque soir, et donc aléatoire, se fait sous le regard figé d’un oiseau, d’un chien et d’un lapin. Est-ce là une référence à Cerbère (voire une ruse de ce dernier), le chien à trois têtes qui garde l’entrée des Enfers où est descendu l’infortunée Eurydice le jour de son mariage avec Orphée, après avoir été piquée par un serpent ?

Vanasay expose, le spectateur dispose. Son but n’est pas de reproduire les mythes mais de les « transphormer », écrit-il joliment. C’est ce qu’il fait après cette entrée en matière et en condition, pour lui comme pour nous, qu’est L’Invocation à la muse. C’est ce qu’il fait avec Orphée aphone. Plus d’improvisation mais un texte souvent chanté, et écrit en deux parties.

Deux en un

Dans un décor minéral et pierreux (Carole Oriot) soutenu par des sons qui claquent dans la nuit (Gérard Kurian), Orphée est devant les Enfers mais il a perdu sa voix si magnifique, son chant si magnétique. Il se lamente de ce temps « où rien n’était semblable à l’un de [ses] concerts »

Scène de "Orphée aphone" © Marie Pétry Scène de "Orphée aphone" © Marie Pétry
où son chant calmait jusqu’aux bêtes sauvages. Il se remémore la mort d’Eurydice, il veut la retrouver, alors il essaie, il chante comme il peut, mais les Dieux ne sont pas genre à ce contenter d’à peu près. Il insiste. Le spectacle est ainsi ponctué d’emprunts à des œuvres liées à Orphée signées Marc-Antoine Charpentier, Luis-Nicolas Clérambart et Henry Purcell. Orphée passe à la danse. Puis chante et danse tout en pleurant, tout en implorant. C’est comme une blessure qui saigne doucement et nous inocule le baume d’une tristesse infinie.

Alors Orphée-Vanasay se met littéralement à nu. Prêt à tout. « Puisque ma voix s’est tue, puisque je t’ai perdue, autant que je me tue. » Ce qui serait dommage car Vanasay Khamphommala nous a déjà emmenés très loin, dans des sentiers de la création dont on ignorait l’existence.

Son Orphée meurt tout de même en s’enveloppant dans un linceul couleur de parchemin délavé par le temps, mais c’est pour mieux renaître : il se métamorphose en Eurydice. Deux en un. Paradis et enfer, masculin et féminin, vie et mort, jour et nuit. Un doux bouleversement secoué de stupeurs qui entraîne le théâtre là où il n’a pas l’habitude de se poser. Comme cela fait du bien !

Avant de signer ce premier spectacle, Vanasay Khamphommala était le plus souvent dramaturge ou assistant metteur en scène, en particulier auprès de Jacques Vincey qui dirige le CDN de Tours. Tout comme Mathilde Delahaye (sortie de l’école du TNS avec de beaux spectacles, lire ici), Vanasay est artiste associé au CDN de Tours jusqu’en 2020. Deux noms à suivre de très près.

Orphée aphone, créé au CDN de Tours, se donne à Paris aux Plateaux sauvages, 20h, jusqu’au 15 mars.

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