Auteurs contemporains : l’exemple exemplaire de Pauline Peyrade

Janvier est cette année une fête aux auteurs contemporains. Les étrangers Elfriede Jelinek et Lars Noren sont connus, les Français Alexandra Badea, Julien Guyomard, Jean-René Lemoine, Caroline Guiela Nguyen, Thiphaine Raffier le sont moins ; Simon Diard et Julien Gaillard encore moins. Tous sont à l’affiche de grandes scènes. Pauline Peyrade ouvre le bal avec "Ctrl-X", une pièce stupéfiante.

 

Scène de "Ctrl-X" © Samuel Rubio Scène de "Ctrl-X" © Samuel Rubio

La lecture des journaux offre parfois le spectacle d’un dialogue de sourds mené par des mal-voyants. Le Monde daté du jeudi 11 janvier, présentant les spectacles de cette rentrée de janvier, titrait : « Sur les scènes, innovations et nouveaux noms ». Voilà qui était plaisant et encourageant. Cependant, de nouveaux noms, il n’y en avait guère et l’intérêt du papier se résumait à son premier paragraphe, pointant d’un côté « de l’innovation dans l’approche du répertoire » et de l’autre « la belle présence d’une nouvelle génération féminine, Caroline Guiela Nguyen, Christiane Jatahy et Tiphaine Raffier ». La première écrit et met en scène, son spectacle Saïgon vu à Avignon (lire ici) est en ce moment à l’affiche du Théâtre de l’Odéon, la seconde représente excellemment l’innovation vis-à-vis du répertoire (on la retrouvera en mars à l’Odéon avec un spectacle double à partir de l’Odyssée), la troisième est actrice (chez Defalque et chez Gosselin) et autrice, elle a écrit trois pièces qu’elle a mises en scène – la dernière, France-Fantôme, créée à Lille (lire ici) sera à l’affiche du TGP de Saint-Denis à la fin du mois.

Pièces à conviction

Le lendemain, Libération, contredisant Le Monde, publiait un dossier sur cette même rentrée hivernale avec un focus sur les auteurs sous le titre générique qui se voulait peut-être provocateur mais n’était que sot : « A-t-on encore besoin des auteurs ? » L’un des articles du dossier était intitulé : « Auteur où es-tu ? » Entendez la réponse : du côté de nulle part. Et là, on ne pouvait que rire car la plus grosse pub inscrite dans les pages de ce dossier provenait du Théâtre de la Colline, dirigé par un auteur, Wajdi Mouawad. L’encart publicitaire mentionnait les spectacles de cette rentrée à la Colline, soit trois textes d’auteurs contemporains : Julien Gaillard, Elfriede Jelinek et Doug Wright.

A ces nouveaux noms cherchés en vain ou presque dans Le Monde et à ces auteurs invisibles dans Libération, offrons à Pauline Peyrade, sans qu’elle ait rien demandé, le soin de démentir par voie de faits, ces articles en mal d’informations.

1) Sa pièce Ctrl-X mise en scène par Cyril Teste est actuellement à l’affiche du Théâtre Monfort. 2) Peyrade fait partie du collectif Traverse réunissant sept auteurs (Adrien Cornaggia, Riad Gahmi, Kevin Keiss, Julie Ménard, Pauline Peyrade, Pauline Ribat, Yann Verburgh) qui signent le(s) texte(s) du prochain spectacle du collectif d’acteurs OS’O, Pavillon noir, qui sera créé à Saintes ce 18 janvier. 3) En mars, Peyrade cosignera la mise en scène et jouera avec ses deux partenaires Justine Berthelot et Antoine Herniotte sa nouvelle pièce Poings qui se donnera au CDN de Normandie-Vire, codirigé par l’autrice Pauline Sales. 4) Mentionnons encore le CDN des Ilets-Montluçon, dirigé par une autrice, Carole Thibaut et où Pauline Peyrade a été artiste associée. 5) Signalons aussi qu’elle a fondé la revue Le Bruit du monde en 2012. 6) Enfin elle vient de créer la compagnie #cie avec Justine Berthelot. Auteur, où es-tu ? Partout.

Outre Pauline Peyrade, on peut citer un nombre conséquent de spectacles de cette rentrée de janvier, fondés sur des pièces écrites par des auteurs et autrices bien vivants. Laissons de côté les auteurs régulièrement montés allant de Yasmina Reza à Fabrice Melquiot, laissons l’exception Joël Pommerat dont les pièces qu’il met en scène tournent abondamment, laissons également de côté le cas particulier de la Comédie-Française qui présentera en février salle Richelieu une pièce de Lars Noren écrite pour la troupe. Sans être exhaustif, citons des pièces d’auteurs contemporains de langue française à l’affiche des grandes scènes en ce mois de janvier : La Fusillade sur une plage d’Allemagne de Simon Diard que met en scène Marc Lainé ces jours-ci à Théâtre Ouvert et qui sera donnée du TNS en février, La Maison de Julien Gaillard commence cette semaine au Théâtre de la Colline dans une mise en scène de Simon Delétang, Syndrome U de Julien Guyomard créé au CDN de Valence (lire ici) poursuit sa tournée en région parisienne, Jean-René Lemoine reprend au Théâtre des Abbesses son intense Médée, A la trace, nouvelle pièce d’Alexandra Badea sera mise en scène à la fin du mois par Anne Théron au Théâtre national de Strasbourg. Ce grand établissement est dirigé par Stanislas Nordey qui ne jure que par les auteurs contemporains, à commencer par ceux qu’il a associés à son aventure comme Falk Richter, Claudine Galea et Pascal Rambert, lequel a récemment créé son Actrice au Théâtre des Bouffes du Nord (lire ici). Artiste également associé au TNS, l’auteur et metteur en scène Lazare nous a offert le sublime Sombre rivière créé à Strasbourg (lire ici), un spectacle qui devrait être à l’affiche de tous les théâtres de France.

Auteurs et programmateurs

Seulement il ne l’est pas, hélas. Parce que les programmateurs sont trop souvent (il y a fort heureusement de belles exceptions), des trouillards, des pas curieux, des pisse-petit qui vont au plus confortable et au plus peinard pour soi-disant satisfaire les goûts de « leur » public, s’en tenant à des classiques encore et encore ou des spectacles best-sellers, mais aucune prise de risque. Sachant cela et y contribuant de fait, nombre deq metteurs en scène ont tendance à se tourner vers le répertoire et reportent à la saint-glinglin l’idée de monter un auteur de leur temps. Il y a là un système pernicieux.

C’est, en substance, ce que mentionne partiellement le dossier de Libération en y voyant une chose nouvelle alors que c’est, hélas, une vieille antienne. On se souvient de Didier-Georges Gabily au début des années 90 qui, pour mettre en scène sa dernière pièce, avait dû la présenter en diptyque avec un Molière. Ou de Jean-Luc Lagarce qui n’a jamais pu monter de son vivant ses dernières pièces comme celle, magnifique, que la jeune Chloé Dabert présentera prochainement au Théâtre du Vieux-Colombier (seconde salle de la Comédie Française), J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie à vienne. Les auteurs morts ont l’avenir devant eux. La situation a-t-elle beaucoup changé ?

Oui et non. La frilosité des programmateurs et le manque de curiosité des metteurs en scène (ou inversement) font toujours la paire. Il y a un budget à tenir, c’est-à-dire des salles à remplir et des équipes à payer, il y a des tutelles qu’il faut rassurer et non effrayer, il y a cette couillonnade récurrente qu’est « la demande du public ». Et il y a des programmateurs à caresser dans le sens du poil. De plus en plus nombreux sont ceux qui s’opposent à ce système fatigué, rusant avec lui ou cherchant à frayer d’autres voies, dans d’autres lieux. Des lieux comme le Théâtre de Vanves, la Ménagerie de verre, La Loge, l’Echangeur de Bagnolet , Mains d’œuvres à Saint-Ouen, le Studio-théâtre de Vitry, etc.  pour ne parler que de Paris et de sa proche banlieue, sont devenus des lieux de repérages pour de nouvelles aventures dont les auteurs ne sont pas exclus mais régulièrement partie prenante.

Ici et là, des comités de lecture font un important travail de repérages en marge des institutions dont c’est la vocation (comme Théâtre Ouvert, la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, le festival La Mousson d’été). Les maisons d’édition font leur travail de repérages, là les journalistes pourraient être des lanceurs d’alerte, mais sollicités de partout, ils couvrent très rarement les parutions hors actualité d’un spectacle qui ne joue que très peu de temps le plus souvent (autre rouage d’un système qui se mord la queue). Tout cela cependant a engendré des avancées notables comme le prouve cette actualité des auteurs du mois de janvier.

Un foisonnement d’écritures

C’est aussi qu’au fil des années, le statut de l’auteur de théâtre a beaucoup changé. De l’ENSATT à Lyon où Enzo Corman (lui-même auteur) a créé un département d’où est sortie Pauline Peyrade (comme bien d’autres) à l’école de Lille (où chacune promotion est forte de plusieurs auteurs à part entière), l’auteur en herbe peut suivre un cursus comme le font les acteurs. Il existe plusieurs sortes de bourses et de résidences, des maisons d’édition (plus nombreuses aujourd’hui), etc.. L’auteur écrivant à l’écart du monde (du théâtre) a presque disparu, et sa proximité avec le plateau désormais habituelle a influencé son écriture.

De fait, la façon d’écrire des pièces a explosé. Il y a ces spectacles dont l’écriture est multiple et diluée comme tout ce qui relève des « écritures de plateau », et des spectacles signés par des collectifs. Il y a ces nombreuses pièces écrites par un auteur unique qui sortent du modèle classique des scènes dialoguées ; de Christophe Pellet à David Léon en passant par Sonia Chiambretto, la liste n’est pas mince, et c’est passionnant. Jamais l’écriture n’a été aussi diversifiée. Pauline Peyrade en est un bon exemple, revenons-y.

Scène de "Ctrl-X" © Samuel Rubio Scène de "Ctrl-X" © Samuel Rubio

A la lecture, Ctrl-X semble une pièce immontable comme le sont les pièces atypiques frayant des sentiers inconnus. La distribution n’y est pas pléthorique, au salut ils ne sont que trois (mais il y a beaucoup de personnages convoqués par l’ordinateur), c’est majoritairement le cas dans les pièces contemporaines qui ont intériorisé la crise, les baisses de subventions, la frilosité de décideurs. Mais c’est aussi que ces écritures d’aujourd’hui comme celle de Peyrade creusent des parts d’intimité et d’invisibilité que le théâtre approchait peu. Sa pièce 06 se passait au téléphone, Bois impériaux se passe entièrement dans une automobile – chaque séquence s’ouvre par un faisceau d’informations : kilométrage du véhicule / vitesse / Température extérieure / heure. En marge du texte, les indications des panneaux routiers. Cela commence à 22h53, cela se termine à 7h01.

Un texto qui dit « non »

La nuit sied à Pauline Peyrade et Ctrl-X , pièce ouverte la nuit, part d’un écran d’ordinateur qui affiche 00.13.52. Tout se passe dans une chambre, celle d’Ida. Entre elle et son portable qui affiche des textos ou qu’elle décroche parfois pour répondre aux appels vocaux de Laurent avec lequel elle a passé la soirée, son interphone où sa sœur Adèle sonne pour monter la voir (refus à répétition), son ordinateur où elle pianote s’arrêtant sur des infos de faits divers, un sketch d’une humoriste. Elle navigue dans Google et s’attarde sur le site d’un Pierre K, un photographe de guerre avec lequel on comprend qu’elle a eu une histoire. Cet homme est loin, possiblement mort. Elle regardera de comparatifs de prix pour un vol Paris-Damas, cherchera sur la toile des infos sur la Syrie, on la verra se caresser en regardant une vidéo amateur sur Lesbiennestv.com, écrire un texto qui tient en un mot : « non », se saisir de médicaments mais ne pas les prendre et pour finir, après avoir bu mal pas de verres et croqué un à un des M &M’s, on la verra danser sur Dead and Lovely de Tom Waits.

Un blues d’aujourd’hui, une solitude qui se connecte à un monde d’images, une dépression de désirs, une nuit faite de riens, une présence faite d’absence, un grand corps empêtré dans la vie qui ne sait dire que non, une esseulée qui erre dans Google comme on erre dans une ville, tard la nuit, à la recherche d’un café ouvert et, l’ayant enfin trouvé, on hésite à pousser la porte, et finalement non, on fuit les voix trop fortes, les regards trop appuyés, on rentre, on se verse un verre, on lit un peu, on laisse bourdonner le vibreur, on ouvre son ordi, on... Cela ou autre chose. Qui est cette Ida qu’a photographiée Pierre, elle ? Mais qui est-elle ? Quel mal lui fait du mal ?

Il fallait tout le talent de Cyril Teste et de son collectif MxM (expert en vidéo et manips électroniques) qui signe la scénographie, pour mettre magnifiquement en scène ce portrait de femme en creux, ses fuites, son humour, la fumée de sa cigarette électronique qui brouille son visage. Et il fallait une actrice sachant habiter le silence comme le fait Laureline Le Bris-Cep (bien secondée par Adrien Giraud et Agathe Hazard-Raboud) pour honorer hautement cette pièce stupéfiante de Pauline Peyrade.

Théâtre Monfort, 19h30, jusqu’au 20 janvier. Le texte, suivi de Bois impériaux, est publiée aux éditions Les Solitaires intempestifs, 144 p., 15€.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.