Dans la forêt de Christelle Harbonn hantée par le désir

Chronique des créations en voie de disparition (6). Avec son nouveau spectacle « Epouse-moi », au titre faussement boulevardier, Christelle Harbonn nous entraîne une nouvelle fois, pour notre beau plaisir, dans son univers scénique sans pareil avec un sens aigu et sensuel du clair-obscur des sentiments .

Scène de "Epouse-moi" © Clément Vial Scène de "Epouse-moi" © Clément Vial

Tout intrigue dans le nouveau spectacle de Christelle Harbonn, Epouse-moi. Sommes-nous bien près d’une forêt ? Un personnage la désigne en nous regardant, mais un autre qui, pourtant, a toujours vécu dans le village proche, la découvre, alors qu’elle semble avoir toujours été là. La première, Asja, chante a cappella et pour elle seule (donc pour nous) des phrases comme « je veux grandir, je veux abandonner la peur » ou bien « je veux épouser le silence et la lenteur/dormir un peu, m’abandonner ». La seconde, Blandine, demande à la première « Est-ce que je peux t’embrasser ? » . Asja accepte et Blandine commente : « c’est délicieux » (c’est la première fois qu’elle embrasse une femme, elle aime plutôt le corps des hommes), avant de dire « je suis avec un garçon que j’aime beaucoup », mais elle trouve cela « angoissant d’être amoureux » . Tout l’ angoisse, tout l’ « épuise » , ses études de philosophie, son fiancé Adrien qu’elle veut à la fois épouser et quitter.

Les parents d’Adrien, Gilbert et Marianne, tentent désespérément d’amener les deux tourtereaux sur le chemin du raisonnable avec les arguments habituels, outre la traditionnelle tension père/fils. Mais tout vacille très vite dans l’univers de Christelle Harbonn. Asja dit à Blandine être née en 1615 et qu’une nuit, l’homme qu’elle aimait et qui est mort est venue la visiter dans un rêve et lui a dit de se lever, de partir « découvrir le monde » ce qu’elle a fait, restant à jamais jeune, mais seule.

Cartésiens de tout poil, gardiens du « un chat est un chat », défendeurs mordicus du terre à terre et du « un mort est un mort », passez votre chemin. Cette forêt n’est pas pour vous, d’ailleurs elle est pleine de guêpes nous dit Asja ce qui ne l’empêche pas cette dernière d’être piquée par une chose qui n’est pas une guêpe. Comme lors de son précédent spectacle La Gentillesse (lire ici), on est happé par un univers qui semble quotidien mais qui dérape, emprunte des sentiers où le promeneur s’égare, où la rencontre avec l’autre éveille le désir, mais où chacun, tôt ou tard se retrouve, face à soi-même.

D’une pièce à l’autre, on retrouve Blandine, Marianne et Gilbert mais ce ne sont pas les mêmes personnages, quoique (dans l’univers de Christelle Harbonn rien n’est jamais très sûr, un personnage peut en cacher un autre et un mort peut encore vivre après sa disparition). Ce qui est sûr c’est que les actrices et les acteurs donnent leur prénom à leur personnage et contribuent grandement à le façonner au fil des répétitions puisque le texte est signé « Christelle Harbonn & Compagnie Demesten Titip », un nom de compagnie peut commun qui ressemble à un nom de magicien ou de sorcier. Donc, pour notre beau plaisir, nous retrouvons Marianne Houspie, Blandine Madec et Gilbert Traïna rejoints par Asja Nadjar et, exception confirmant la règle, Malo Martin dans le rôle d’Adrien ( Adrien Guiraud étant indisponible).

Fille du sud (sa compagnie est basée à Marseille et ce spectacle est produit par la Criée) mais vivant à Paris (études de théâtre à l’université de Nanterre, etc.), Christelle Harbonn, il y a douze ans, a crée la compagnie Demesten Titip. Un nom formé en mélangeant les lettres des des mots « temps » et « identité » soit deux axes de ses derniers spectacles, dont des œuvres d’écrivains constituent la rampe de lancement pour une écriture (mots et scène) très personnelle. Après L’idiot de Dostoïevski et La conjuration des imbéciles de Toole pour La Gentillesse, voici pour Epouse-moi, L’éveil du printemps de Wedekind, Le maître et Marguerite de Boulgakov et toute l’œuvre de Murakami. « Chez Wedekind le désir est mortel, chez Boulgakov il autorise l’envol, chez Murakami, il ouvre au voyage vers l’inconscient » explique Christelle Harbonn. Chez elle, le désir, au bord d’une forêt, peut tuer et faire renaître à la fois tout en jouant avec les ombres et les rêves.

Le sous-titre de la pièce est « Tragédies enfantines ». Seule la tarte aux mirabelles (et son goût d’enfance), dont il est question dans la pièce, sait pourquoi. Il arrive qu’il y ait des vers dans le fruit, même des plus belles mirabelles. Adrien qui semble être devenu normal comme le souhaitaient ses parents, révèle qu’il est aussi « sauvage ». Ses parents qui banalisent tout, par peur peut-être, soudain dansent frénétiquement. Blandine, essorée par ses angoisses, finit par dire à Adrien contrairement à ce qu’elle lui a seriné : « Adrien, je t’en supplie, épouse -moi. Je veux vivre avec toi, je veux un enfant avec toi, je veux faire des tartes aux mirabelles avec toi, viens Adrien, épouse-moi ». Happy end ? Pas du tout. Nous n’en sommes qu’à la moitié de la pièce qui nous réserve bien d’autres surprises et éveillera bien d’autres désirs .

Lesquels ? demande le lecteur. Vous le saurez en allant voir le spectacle. Oui, mais en bas de votre article vous dites que ce spectacle ne se jouera plus. Alors, lisez la pièce. Oui, mais elle n’est pas éditée. Alors, disons que ce spectacle restera un secret. Pour ceux qui l’on vu et pour ceux qui ne l’ont pas vu. Le spectacle doit aussi beaucoup aux lumières de Sébastien Lemarchand qui sait jouer avec les ombres, à la scénographie à rébus de Laurent Le Bourhis et aux sons insidieux de Sébastien Rouiller.

Le spectacle Epouse-moi a été aimablement programmé par le Monfort fin février pour une unique représentation destinée aux professionnels et aux journalistes. Il était programmé au Théâtre de la criée du 26 fév au 9 mars puis les 14 et 15 mars au Théâtre du jeu de Paume à Aix en Provence.Représentations annulées. Le public le verra-t- il un jour ?

 

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