Pierre Meunier et Marguerite Bordat, un mois aux Métallos, c’est le pont pont !

Nouvelle directrice de la Maison des Métallos, Stéphanie Aubin sort des sentiers battus. Elle et son équipe dialoguent chaque mois avec une équipe artistique apte à tenter l’aventure de nouvelles formes et de nouveaux ponts avec les usagers (anciennement spectateurs). Ça tombe bien, les invités de mars, Pierre Meunier & Marguerite Bordat adorent les ponts, surtout au petit matin.

 

graffiti pas de murs, des ponts © dr graffiti pas de murs, des ponts © dr
Il est six heures trente du matin, pont de la Concorde. Les phares des voitures balaient la nuit finissante. Une petite vingtaine de personnes réunies au milieu du pont prennent la direction de l’Assemblée nationale. Non, ils n’ont pas de gilets jaunes, non, ils ne vont pas taguer le mur blanc encore immaculé qui se dresse devant la Chambre des députés. La troupe hétéroclite, emmenée par un colosse frisé (Pierre Meunier), nous entraîne en amont de la Seine jusqu’au pont Alexandre III. Là, sous le pont, debout sur la carcasse métallique de la dernière arche, vibrante de grondements, le colosse lit un conte oriental où il est question d’un pont et d’un trésor.

« Les ponts sont porteurs d’espérance »

On rebrousse chemin, on traverse la Seine par la passerelle Léopold Sédar Senghor. Et, rive droite, on rejoint le chemin pavé à la diable bordant la Seine. Nouvel arrêt, autre texte, celui qui raconte les deux jeunes amoureux de Sarajevo, lui serbe, elle bosniaque, fauchés par des balles sur le pont enjambant la rivière Miljacka (récit du journaliste Jean-Paul Mari publié sur grands-reporters.com). La marche reprend sur la berge silencieuse et déserte (hormis parfois un joggeur). Sous le pont Royal, bien emmitouflé dans une bâche en plastique noir dort un SDF. On ne le dérange pas. Chacun, en marchant, lit le nouveau texte – le troisième ou quatrième depuis le départ – que vient de distribuer à chacun la partenaire du colosse frisé qui anime avec lui la compagnie La belle meunière, Marguerite Bordat.

Dans ma poche, les textes s’empilent et se mêlent. Celui-ci très court : « Parmi l’infinité des types de construction, le pont représente celui où l’homme a transmis une partie de son trouble, ses angoisses, ses espoirs, sa terreur et ses rêves. » Cet autre, plus consistant, qui en cite un autre disant : « Les Etats et les empires qui sont en pleine croissance tendent à construire des routes et des ponts, alors que quand ils sont en déclin ou en danger, ils élèvent des murs et des barrières » et commente : « les murs sont voués à l’échec à plus ou moins long terme ; les ponts sont porteurs d’espérance. On les construira toujours. La logique veut qu’à l’arrivée, on choisisse toujours la vie. » (Alexandre Novosselof, Des ponts entre les Hommes, CNRS). Pas si simple. Un long texte de Bénédicte Tratnjek nous parlera des ponts de Mostar et Mitrovica (où, de part et d’autre, telle ou telle communauté est majoritaire) détruits pendant la guerre en ex-Yougoslavie, reconstruits par la communauté internationale et devenus « un point de non-passage comme une négation même de son existence et de sa symbolique », « dressant une frontière vécue pour les populations locales comme une sorte de mur invisible que l’on n’ose franchir sans autorisation ». On reste songeur. Passent quelques joggeurs à la foulée souple. Entre le fleuve en contre-bas et les rues où circulent les automobiles au-dessus, on est dans un entre-deux feutré propice à la réflexion et à la rêverie.

Petit temps d’arrêt sur le Pont-Neuf, assis ou pas dans une alvéole, on écoute le poème éponyme d’Aragon (« Sur le/ Pont/ Neuf j’ai rencontré/ Cette pitoyable apparence/ Ce mendiant accaparé/ Du seul souci de sa souffrance »). On passe devant une équipe de tournage à l’autre bout du pont en train de se goinfrer de pains au chocolat, on a une pensée émue pour Les Amants du Pont neuf, le si beau film de Léos Carax (qu’est devenu le surdoué du cinéma français ?), on redescend sur la berge côté rive gauche. Une plaque posée il y a peu (2017) rend hommage aux massacrés de la Saint-Barthélémy et leur offre le linceul de deux vers d’Agrippa d’Aubigné (« Jour, qui avec horreur parmi les jours se compte/ Qui se marque de rouge, et rougit de sa honte »).

Des matériaux déconsidérés

Les cloches sonnent et, selon la formule attendue mais juste, elles sonnent à toutes volées. Il est huit heures pile quand on passe devant Notre-Dame à hauteur d’une barge portant le nom de Bateau ivre, le soleil un instant aveugle le ciel bleu, la Seine a des reflets d’argent : la scénographie est parfaite. Il y aura d’autres textes glissés entre les mains (Rimbaud, Hugo mais aussi Orhan Pamuk), d’autres lectures (texte étonnant de Michel Serres sur l’érotisme des ponts, extrait de L’Art des ponts, éditions Le Pommier).

Les joggeurs se font rares désormais. Du côté de 8h30, on croise un couple de touristes asiatiques à hauteur de l’Institut du monde arabe. On marche encore, les mollets commencent à râler. On lit d’autres textes, on écoute. A deux pas du quai de la Râpée, par le Passage de l’éclusier, on passe sous une œuvre bien cachée de Georges Rousse (une étoile dorée symbolisant le chemin à suivre), puis on remonte vers la Bastille en longeant la berge du port de plaisance entre contre-bas du boulevard Bourdon (là où débute le roman inachevé de Flaubert, Bouvard et Pécuchet). Un homme qui promène son toutou nous regarde d’un drôle d’air. La Reconsidération de l’aube s’achève là, un voyage fait de mots et de marches, de berges silencieuses et de jour naissant. Huit bons kilomètres dans les pattes, on est à la fois fourbus et en pleine forme. A la Maison des Métallos, un consistant petit-déjeuner nous attend.

La Reconsidération de l’aube est, par ordre d’apparition, la sixième des quinze manifestations manigancées par La belle meunière qui occupe les Métallos durant tout le mois de mars à l’invitation de la nouvelle directrice, l’artiste Stéphanie Aubin. Sous le titre-slogan « On détruit pour réinventer », Pierre Meunier et Marguerite Bordat entendent « reconsidérer le monde avec les poètes des matériaux déconsidérés ». Ce qu’ils font dans leurs spectacles en honorant le ressort, le tas de pierres, la chambre à air, le pneu ou, dernièrement, la vase (lire ici). Certaines manifestations que Meunier & Bordat proposent tout ce mois de mars aux Métallos sont uniques, comme la venue du potier Camille Virot avec son film sur les forgerons de Bamako ou celle de l’architecte Patrick Bouchain pour parler de l’histoire du Cyclop de Tinguely. Ces manifestations sont passées mais on peut prendre date pour Marie-José Mondzain dialoguant avec le film de Vera Chytilova Les Petites Marguerites (23 mars, 19h).

Une nouvelle Reconsidération de l’aube aura lieu le vendredi 30 mars (même heure). On peut aussi avantageusement fréquenter l’atelier « La chambre de destruction » où, à l’aide de scies, de massues et diverses machines broyeuses, on peut pulvériser un objet que l’on veut détruire, cela va du buffet offert par l’ex-belle-mère au frigo qui ne dégivre plus, de la lampe de chevet qu’on ne peut plus encadrer à l’enfant venant régler son compte à sa Barbie toute pourrie (tous les jeudis de mars de 16 à 20h et tous les samedis de 14 à 18h). Je vous laisse découvrir les autres surprises sur le site de la Maison des Métallos comme la venue, autour d’Etienne Guyon, des auteurs Du merveilleux caché dans le quotidien avec les artisans d’art des Ateliers de Paris, samedi 16 mars à 19h).

Mais, je vous vois venir, vous vous demandez où sont les spectacles de Bordat & Meunier dans tout ça ? Spectacle, il y aura. Mais un seul et seulement deux fois (le samedi 16 à 17h, le lundi 18 à 14h) : Au milieu du désordre, écrit et joué par Pierre Meunier avec pour partenaire un tas de pierres, un spectacle créé en 2004 et joué plusieurs centaines de fois.

Une coopérative artistique

Ce mois de mars avec La belle meunière à la Maison des Métallos correspond pleinement au projet novateur, radical et passionnant de sa nouvelle directrice, Stéphanie Aubin. Ce n’est pas un hasard si La belle meunière s’est intéressée aux ponts. Car c’est bien de nouveaux ponts qu’entend jeter Stéphanie Aubin entre artistes et spectateurs rebaptisés « usagers ». Inscrire de nouvelles traversées. C’est ce que disait à l’aube Jean-Pierre Vernant sur l’un des papiers lus du côté du pont des Arts : « Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c’est quitter l’espace intime et familier où l’on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étrange, inconnu, où l’on risque, confronté à ce qui est autre, de se découvrir dans un lieu propre, sans identité. » A relier avec ce que dira Claudio Magris passé le pont de Sully : « Si on commence à aller et venir d’un bout à l’autre du pont, à aller d’une rive à l’autre, jusqu’à ne plus bien savoir de quel côté on se trouve ni dans quel pays on est, on redevient bienveillant envers soi-même et le monde nous plaît. »

Chambre de destruction © Marguerite Bordat Chambre de destruction © Marguerite Bordat
Chaque mois et durant tout le mois, tout s’organise autour d’une CoOP, une coopération artistique, c’est-à-dire une association entre une équipe artistique et l’équipe des Métallos. En avril, ce sera Fanny de Chaillé, en mai Didier Ruiz, en juin la chorégraphe (mais pas seulement) Julie Nioche et en juillet le cinéaste (mais pas seulement, comme les autres) Jérôme Descamps. C’est là une autre façon de diriger ces maisons d’art et d’accueil que sont les théâtres. Avec des rendez-vous : le premier du mois une présentation de l’équipe, deux vendredis du mois des soirées « Before » de 19 à 23h avec des tas de choses dans tous les espaces de la Maison où l’on peut aller et venir, et le dernier jour du mois une fiesta finale. Cela passe aussi par « une billetterie responsable : c’est vous qui décidez de la contribution que vous apportez parmi les tarifs proposés ». 3, 6 ou 9 euros pour une activité au coup par coup. Ou, pour toutes les activités du mois : 10€ « je teste », 20€ « j’aime bien », 30€ « je soutiens ». Décloisonner les arts, décloisonner les esprits.

On sort du cycle infernal de la programmation-abonnement de saison. On passe de la programmation à la proposition. Du jamais vu. C’est osé, c’est formidable. Stéphanie Aubin a convaincu les tutelles, à commencer par le président de l’association Patrick Bloche. La mairie de Paris (Christophe Girard), la mairie du XIe (François Vauglin). Tous ont suivi. Et les artistes ont suivi Stéphanie Aubin pour cette saison de transition rondement menée.

La nouvelle direction du CDN de Montpellier a créé un modèle qui se rapproche en partie de celui de la Maison des Métallos. Notons aussi qu’au Théâtre de la Bastille, après une saison habituelle, en mai-juin la direction offre à une équipe d’« occuper » la Bastille. Après Tiago Rodrigues et la Compagnie L’avantage du doute, c’est au tour cette année de la compagnie de Nathalie Béasse. Alors que le système voit se multiplier le nombre de spectacles dont la vie est, pour beaucoup, de plus en plus courte, quand il ne sont pas morts avant de naître, il y a là le frémissement d’un art qui donne du temps au temps et à la rencontre, qui se veut source, lieu de ressources et de partage. Un pont, quoi.

Maisons des Métallos, 94, rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIe, programme détaillé sur le site.

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