Marseille : le festival Actoral, c’est bon pour le moral

La 16e édition du festival Actoral à Marseille qui s’achève ce 15 octobre aura réuni des artistes unis par le goût de la recherche, de l’imprévu, du saugrenu, du dissemblable. Et ce ne sont pas les artistes belges, invités d’honneur, qui diront le contraire. Actoral est un festival bon pour le moral ; l’art y est plus que vivant : à vif.

oeuvre sans titre de Théo Mercier © Théo Mercier oeuvre sans titre de Théo Mercier © Théo Mercier

Difficile de s’y retrouver, de circuler dans l’excitante abondance des 68projets, 100 rendez-vous (dont 12 créations et des artistes venus d’autant de pays) que propose le festival Actoral à Marseille en 18 soirées.

Foire du divers, antre du bizarre

Chevauchant sa Vespa, Hubert Colas, l’âme de cette manifestation unique en son genre, saute d’un spectacle à une performance, d’une lecture à une mise en espace, d’un bout de la villeà l’autre. Car si Montevidéo, son port d’attache voué aux « écritures contemporaines » où l’on converge tard le soir, reste la cellule mère, le festival s’égrène dans toute la ville, de la Friche de la Belle de mai au Merlan en passant par le Théâtre des Bernardines et bien d’autres lieux. Les « Ecritures contemporaines » ne se limitent pas aux mots mais les écrivains sont très présents. Dans aucun autre festival(ni salon du livre), on verrait rassemblés Alexandra Badea, Sonia Chiambretto, Chloé Delaume, Pauline Peyrade, Sylvain Prudhomme, Olivia Rosenthal, Yoann Thommerel, Thomas Vinau et j’en oublie.

Ne cherchez pas à Actoral les spectacles qui tournent partout, les artistes assis sur leur réputation. Il y a bien quelques exceptions à cette règle cette année, celle de Philippe Quesne, le directeur du Théâtre de Nanterre-Amandiers, qui présente sa nouvelle création La Nuit des taupes, mais il était déjà à Actoral à ses débuts quand sa compagnie balbutiait, celles d’Alain Platel et de Jan Fabre mais cette année la Belgique est l’invitée d’honneur du festival, celle de Maylis de Kerangal mais comment résister au charme de l’auteure de Corniche Kennedy dont l’action se situe dans une ville au bord de la Méditerranée qui n’est autre que Marseille. Dominique Cabrera en a fait un film qui a étéprojeté un soir, un seul.

Car rien ne dure à Actoral : chaque manifestation se donne une fois ou deux, chaque jour il faut choisir entre de multiples propositions. On meurt chaque matin de ne pas avoir tout vu la veille. On ressuscite chaque soir en assistant à des machins-trucs-choses invraisemblables, inclassables,à des points d’étapes d’œuvres en train de se faire et qui rêvent, peut-être, de ne jamais finir. Actoral glorifie le processus, bonne antidote à la marchandisation de la chose artistique, c’est revigorant. Actoral, c’est la foire du divers, un antre du bizarre, un temple de l’inachevé. La résistance (aux diktats du marché, aux normes, au produit si fini qu’il en devient par trop policé)y est inséparable de la jouissance.

L’avenir est-il dans les flasques ?

Rien de plus beau que de voir quelque chose en train de naître. C’est le cas de ce que propose Adeline Rosenstein avec son amie Léa Drouet, en compagnie de Federico Rodriguez Llull , un inventeur multicarte, créateur de la start up FredX qui travaille actuellement sur le tissu connecté , point de départ de quelque chose qui s’appelle, pour l’instant, Les Flasques. Spectacle ? Performance ? Conférence ? Ces trois notions sont inséparables et interchangeables dans le travail d’Adeline Rosenstein  à qui on doit le formidable Décris-Ravage (lire ici). Elle ne travaille pas sur des pièces mais sur des questions en prise avec le réel, un long travail d’introspection qui, dans le cas de Flasques, enclenche une fiction possible d’un futur proche. N’en disons pas plus.

La présence de Federico Rodriguez Llull sur le plateau est assez étonnante, à l’image de sa vie échevelée comme celled’un héros de roman. Avec un ruban adhésif, des leds et du bricolage technologique, il a ainsi inventé une méthode active pour apprendre la guitare qui semble très efficace où il suffit de poser les doigts là où les lampes s’allument.

Classé ME (mise en espace) dans le programme, Les Flasques est un travail en devenir. Il fait partie du cycle « objet des mots » en partenariat avec la SACD (société des auteurs), celle de France mais aussi celles de Belgique, du Canada et de Suisse. Parti de Montevidéo à Marseille, le festival s’exporte désormais à Paris, Montréal. A quand un festival Actoral à Montevideo en Uruguay ?   

Je n’ai pas vu Drugs kept me alive, un monologue que Jan Fabre a écrit pour Antony Rizzi, un des danseurs de William Forsythe. Mais j’ai lu le second volume de son Journal de nuit qui vient de paraître. Personnel et professionnel à la fois, il couvre les années 1985-1991, celles qui commencent par Pouvoir des folies théâtrales, spectacle qu’il reprendra trente ans plus tard. Il le promène alors d’Anvers à Londres puis à New York.

« Ma vanité est mon humilité »

A Manhattan, Robert Mapplethorpe qui était venu photographier la troupe à Anvers revient avec Laurie Anderson.Il y a là aussi Richard Foreman en qui Fabre voit « l’artiste le plus subversif de sa génération ». Pour cet artiste volontiers insomniaque, c’est une première « ratée ». Il se sent« misérable et malheureux ». Le lendemain, c’est un triomphe, il se sent « heureux comme un gosse ». Jan Fabre est accro au sexe, au jeu (blackjack), à l’amour, à l’art et d’abord à lui-même (« ma vanité est mon humilité »). Le temps se mesure en spectacles qui passent. « Anvers, 8 avril 1988. Mon travailmetle spectateur dans un état de confusion agréable. (Du moins, je l’espère.) »

Cette agréable confusion, on la ressentait fortement dans le dispositif scénique qu’avait choisi Hubert Colas pour la lecture du texte de Sonia ChiambrettoEscapar dont une première version est parue dans le catalogue Jean Genetaccompagnant l’exposition qui était consacrée à l’auteur des Paravents au Mucem. L’exposition est achevée, le catalogue reste. A l’instar de ses textes, Sonia Chiambretto occupe une place à part dans les écritures contemporaines liées au théâtre. Elle ne fait partie d’aucun courant ou famille, d’aucune maison d’édition (elle butine ici et là).  

Hubert Colas, qui a contribué à faire connaître ses premiers textes (la trilogie CHTO, éditions Actes Sud-Papiers, lire ici), a judicieusement mis en espace Escapar, ce monologue d’un homme qui sort de prison. Dans le hall du théâtre de la Criée, les regards sont tournés vers une table où un acteur va s’assoir, mais il ne dira rien ou presque (Nicolas Guimbard). Celui qui parle dans un micro HF (Thierry Raynaud) parle dans le dos des spectateurs et s’adresse à l’homme assis par-delà le mur du public. Sa parole fait le mur. On doit se retourner pour voir l’homme parler, et ce dont il parle c’est un retournement : comment on devient repenti. Un texte lancé au rebond du Journal d’un voleur de Genet. Une suite cohérente aux derniers textesparus de Sonia Chiambretto, Polices ! et Etat civil (éditions Nous).

Jan Fabre : « Anvers, le 19 avril 1989. Je suis le metteur en scène de ma propre vie. Ma tragédie s’efforce de regrouper les gens. (Je me sens seul.) ». Plusieurs textes, spectacles, performances d’Actoraltournaient autour de la solitude, de l’isolement, de la disparition, c’était le cas de l’étonnant canadien Félix-Antoine Boutin venu créer à Actoral son Petit guide pour disparaître doucement. A l’opposé, le groupe belge Miet Warlop avance en tir groupé : Fruits of labor oscille entre un concert de rock, une performance dans une galerie, un spectacle de farces et attrapes et un petit relent de film fantastique. C’est la troisième fois que ce groupe vient à Actoral (qui aime la fidélité, Sonia Chiambretto en est aussi la preuve), les fans sont dans la salle.

oeuvre sans titre de Théo Mercier © Théo Mercier oeuvre sans titre de Théo Mercier © Théo Mercier
Parrain de cette édition, l’artiste Théo Mercier proposait différentes performances en compagnies d’autres artistes (performeurs, auteurs, musicien, danseur) et une exposition au Musée d’art contemporain, « The thrill is gone », conçue pour le lieu et qui revisite de façon dialectique notre regard occidental-colonial sur les arts venus d’Afrique noire (masques), de l’Egypte ancienne et de la Grèce (pillages) et le relais pris aujourd’hui par le regard touristique. Des œuvres au bord du déséquilibre. Ou des pneus Goodyear neufs qui deviennent des cadres où emprisonner et en même temps magnifier une jarre antique, un bout de colonne. Sans titre, sans cartel. Des œuvres ouvertes.

Jan Fabre : « Francfort, 11 avril 1991. Aujourd’hui éprouvé un jeu de la lumière. Des heures d’attente avant d’obtenir le bon spot au bon endroit. La mise au point assure une bonne lecture. Quand l’art rayonne, le spectateur devient plus léger, plus gai. »

Pour finir, signalons le dernier numéro (44) de la revue IF que dirige l’infatigable Hubert Colas, la « revue des arts et des écritures contemporaines », consacré pour l’essentielà la Belgique. On y lit un savoureux texte de Jean-Pierre Verheggen, A table, à table, les patriotes sont cuites, ildécrit par le menu ce que sont les morceaux quicomposent les « Choezels » (végétariens s’abstenir) que l’on déguste à Bruxelles etil s’étonne que Jacques Brel ne les ait pas chantés.

Le festival Actoral s’achève à Marseille, le 15 octobre, on en retrouvera un choixà Montréal (du 25 octobre au 5 novembre) et à Paris (en décembre)

Exposition Théo Mercier au MAC de Marseille jusqu’au 21 janvier 2017

Jan Fabre, Journal de nuit (1985-1991), L’Arche, 328 p., 29€

Revue IF n°44, revue distribuée par Les Solitaires intempestifs, 80 p., 12€

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