Théâtre: le festival Impatience est malade

Festival du « théâtre émergent », Impatience qui choisit ses spectacles à partir de captations vidéo, s’est achevé mardi soir par la proclamation des résultats. Le président du festival n’a vu que neuf spectacles sur dix, se contentant pour le dixième de la captation vidéo. Vous trouvez ça normal ? Personne ne semble avoir su, personne n’a rien dit. Alors parlons-en, car c’est un symptôme.

Comme le nom l’indique, le festival Impatience donne un coup de projecteur sur des compagnies généralement débutantes et donc inconnues. Le grand prix garantit au vainqueur une certaine visibilité au Festival d’Avignon et sur la scène de l’un des trois lieux organisateurs  actuels : le Centquatre, le T2G de Gennevilliers et le Jeune théâtre national.

Grand prix et prix des lycéens Place par la compagnie La base, un spectacle écrit et mis en scène par la franco-irakienne Tamara Al Saadi, surfant à la va comme je te pousse sur l’air du temps : femmes, guerre en Irak, exil . Prix SACD (société des auteurs) à Anne Sibran, auteure du récit d’où est tiré le spectacle Je suis la bête par la compagnie le Théâtre des trois parques de Julie Delille. Prix du public (seuls votent ceux qui ont vu au moins six spectacles sur les dix en compétition) le groupe belge Nabla pour J’abandonne une partie de moi que j’adapte, une mise en scène de Justine Lequette.

Sur les dix spectacles retenus, trois avaient été chroniqués auparavant dans ce blog. J’en avais souligné l’intérêt, la force et l’originalité. Je suis la bête vu à l’Equinoxe de Châteauroux là où il a été créé (lire ici), J’abandonne une partie de moi que j’adapte vu au festival Wet à Tours (lire ici) et C’est la Phèdre d’après Sénèque par la compagnie Le pari des bestioles vu au festival Les effusions à Val de Reuil en septembre 2017, depuis la compagnie a réalisé un formidable second spectacle d’après Marivaux (lire ici et ici).

N’ayant pas vu deux des dix spectacles du Festival pour cause de voyage en Pologne, je m’interdirai de porter un jugement d’ensemble contrairement au jury dont c’est la mission. Un jury formé par des professionnels dont deux journalistes théâtre de Télérama, était présidé par un acteur du monde du théâtre et du cinéma. Un jury qui doit tout voir durant la semaine que dure le festival. A ceux qui s’étonnent qu’il y ait deux journaliste de Télérama dans le jury, donc deux voix au moment des votes, on explique que le magazine est à l’origine du festival et qu’il en est l’un des principaux bailleurs de fonds. Fabienne Pascaud, critique théâtre en titre et directrice du magazine s’est réjouie publiquement, après la proclamation des résultats, de constater que les prix aient été, cette année, glanés uniquement par des femmes. Cherchez l’homme.

Ce n’est qu’un peu plus tard dans la nuit que j’ai appris que le président du jury n’avait pas vu l’un des dix spectacles en compétition et s’était contenté de regarder sa captation vidéo. Comme si une captation pouvait donner un idée juste d’un spectacle ! C’est l’un des problèmes du festival Impatience : le choix des dix spectacles se fait sur captation vidéo, non de visu. C’est étonnant, c’est désolant, c’est nul mais c’est comme cela. Et cela entraîne de grosses erreurs de programmation avec des spectacles comme arrêtés à un premier filage, manquant cruellement d’ambition et de travail mais dont le vidéo fait illusion. C’était le cas l’année dernière, c’est encore le cas cette année. Allant au bout de cette étrange logique, on a donc vu le président du jury 2018 oser se contenter sans vergogne d’une captation et négliger le spectacle alors qu’en tant que président il doit animer les débats et, en cas de litige, user éventuellement d’une double voix au moment du vote. Un tel j'en foutisme est tout bonnement inadmissible. Ce festival est important mais il est malade. Il faut qu’il se soigne.

PS. José Manuel Gonçalvez, le directeur du Centquatre, me fait part des précisions suivantes:  les organisateurs ont reçu 250 propositions, en ont retenu 210 comportant chacune la captation du spectacle proposé. 112 propositions ont été vues. Soit  par l'une des  trois équipes organisatrices, sot par les nombreux organismes de diffusion en région,etc. . Sur les 10  spectacles finalement sélectionnés, 6 ont été vues dans un théâtre, les 4 autres  ne l'ont pas été et le choix s'est donc fait sur la base de  la captation de leur spectacle..  

 

 

 

 

 

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