« Qui veut voyager loin choisit sa monture »: un spectacle pas sage comme une image

La compagnie Aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerryyppoollsskkii ne prend pas les jeunes ados pour des tas. Avec « Qui veut voyager loin choisit sa monture », elle leur propose un jeu participatif (on vote) pour mieux voir et lire les images, les photographies. Rien de tel pour se rincer l’œil.

Scène de "Qui veut voyager loin ménage sa monture" © Quentin Chevrier Scène de "Qui veut voyager loin ménage sa monture" © Quentin Chevrier

Il est loin le temps où l’on disait d’un enfant qui ne s’agitait jamais sur sa chaise de classe, n’envoyait pas des boulettes, ne rigolait pas dans le dos du prof et faisait ses devoirs à la maison sans qu’on lui en donne l’ordre, qu’il était sage comme une image. Ce temps est révolu car les images ne sont plus sages du tout. Les artistes ont tracé la voie, mais désormais les vannes sont ouvertes à tous.

Une image peut en cacher une autre

A l’heure de la télévision, des réseaux sociaux et de tout le bataclan (si l’on peut encore dire cela), les images mentent comme elles respirent, elles truquent, nous abusent, nous font prendre des vessies pour des lanternes. C’est comme les mots mais en pire, d’ailleurs les légendesqui accompagnent les images, en particulier les photos, sont trompeuses, tout autant. Dans image il y a mage, game et magie.

On se souvient de Staline faisant retoucher les photos au fur et à mesure qu’il assassinait ceux qui étaient présents sur le cliché à ses côtés. Vladimir Poutine, enfant du KGB, en a imposé une version moderne en cadenassant le champ médiatique jusqu’à ce que toutes les chaînes de télé soient à sa dévotion en manipulant quotidiennement l’information. 

Internet et les portables, devenus des flux d’images, n’ont pas changé la donne de ces manipulations mais les ont mises à la portée du premier venu. Daech, théoriciens du complot, publicitaires, etc. : même combat. Le paysage a changé. Il est devenu global, confus, on est tous les manipulateurs en puissance, les images ne sont plus du tout sages (l’ont-elles jamais été ?), on peut leur faire dire n’importe quoi.

A qui se fier ? A qui confier le futur de nos enfants ? A des duettistes, les bien nommées aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerryyppoollsskkii, rebaptisées ci-après Alice&Sonia par commodité journalistique.

Artistes associées au Centquatre, elles viennent d’y créer Qui veut voyager loin choisit sa monture, un spectacle pour jeunes ados (classes de collège 4e et 3e idéalement) et pour tous. Le jeu est le même mais les uns et les autres ne rient pas aux mêmes choses.

Ça va dans quelle case ?

On n’a pas oublié leur précédente prestation, Le titre du spectacle est : aléatoire (lire ici), d’une implacable logique et d’une loufoquerie imparable. Elle avait la haute vertu d’être inclassable (ni spectacle, ni conférence, ni causerie, ni etc.) mais l’immense défaut marchand de n’être pas « casable » dans une case habituelle : spectacle jeune public, interdit au moins de 12 ans, théâtre, danse, poésie, lecture, théâtre dansé, humour, jeune metteur en scène émergeant, vieux metteur en scène sur le retour, valeur sûre increvable, artiste en résidence, triomphe avignonnais ou parisien, one man show, etc. Autant de catégories chères aux programmateurs qui, donc, hésitent à programmer la chose magnifiquement incasable qu’est Le titre du spectacle est : aléatoire et finissent par ne pas le faire. Honte à eux. Car Alice&Sonia qui se démarquent dès le nom de leur compagnie qui redouble d’intensité à chacune des lettres de leur nom, ne manquent ni de jugeote, ni d’allant, ni de talent bien qu’elles ne sortent d’aucune école de théâtre ayant plutôt flirté du côté des Beaux-arts.

Sur leur site, elles entretiennent un feuilleton, ubuesque bien que réel, avec le centre Pompidou. Devant un public, elles aiment s’adresser à tous en posant des questions avec un air de ne pas y toucher, dedécrypter le monde par le petit bout de leur lorgnette, d’être des conteuses socratiques de notre vie quotidienne. En s’adressant cette fois-ci prioritairement à des jeunes ados, elles ne font que pousser leur démarche jusqu’à sa source : l’appréhension du monde. Ce n’est pas pour rien que leur spectacle a pour titre Qui veut voyager loin choisit sa monture. A notre tour, ménageons le lecteur en ne lui dévoilant pas ce qu’il va voir pour préserver l’effet de surprise. Contentons-nous d’un premier indice : la monture dont il est question n’est pas forcément celle qu’on croit.

L’œil du pirate

Il y aura des images à partir desquelles plusieurs interprétations seront possibles, et chaque spectateur, muni d’un carton rouge et d’un carton bleu, sera invité à voter. Le comptage des votes sera instantanément vérifiable, je vous laisse découvrir comment. Chemin faisant, Alice&Sonia nous entraînent, de la façon la plus plaisante et instructive qui soit, à entrer dans les images, à mieux les voir, sans œillères et avec toutes sortes de lunettes aux capacités magiques. A l’issue du périple, l’aveuglement de tout un chacun et celui extrême de l’aveugle feront qu’on y verra le monde mieux qu’un borgne, avec le regard critique du pirate.

Plus tard, dans la salle de classe ou le soir à la maison, l’actualité, sous-jacente à cette séance, s’invitera sous les yeux de l'ado, binoclard ou pas. Pour la compagnie aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii, Qui veut voyager loin choisit sa monture constitue la première étape d’un triptyque qui la conduira, après les lunettes, à aborder les rives des crayons & stylos & gommes, ces indispensables « accessoires de la pensée ».

Centquatre, horaires divers (journées et soirées) jusqu’au 23 octobre.

Puis à partir du 10 novembre, au même endroit, les mêmes dans Le Prix du PIF.  

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