Emilie Rousset et Maya Boquet, filles porteuses

Dans « Reconstitution : le procès de Bobigny », Emilie Rousset et Maya Boquet déconstruisent un procès célèbre de 1972 autour de l’avortement, à travers un dispositif croisant des paroles qui, selon, se souviennent, analysent ou témoignent. Sans effets de manche, il y a là un art probant du décalage où l’acteur se fait passeur, et le spectateur, constructeur.

Dispositif de "Reconstitution, le procès de Bobigny" © Philippe Lebruman Dispositif de "Reconstitution, le procès de Bobigny" © Philippe Lebruman
Le titre du spectacle peut sembler trompeur : Reconstitution : le procès de Bobigny. De fait, il n’y a nulle reconstitution du procès dont il est question et qui s’est déroulé il y a près de quarante ans, avec cour, robes d’avocats, témoignages poignants, personnalités militantes, plaidoiries impressionnantes, moments d’émotion à l’heure du verdict. De même, il n’y a nulle reconstitution de je ne sais quelle scène, comme la justice le réclame parfois. Comme pour ses précédents et excellents spectacles, Emilie Rousset, en tandem complice avec Maya Boquet, opère par décalages, décentrements et reconstruction. C’est par bribes et éclats qu’elle reconstruit les tenants et les aboutissants de ce procès dont la couverture médiatique et l’impact furent considérables à l’époque.

Un, deux manifestes

Le 8 novembre 1972 comparaissaient une mère et sa fille Marie-Claire Chevalier pour avortement suite à un viol. Viol ou pas, l’avortement était alors interdit. Maître Gisèle Halimi allait les défendre. Et à la barre témoigneraient de nombreuses personnalités allant de Simone de Beauvoir à Michel Rocard, d’un Prix Nobel de biologie à l’actrice Delphine Seyrig, l’une des signataires du manifeste des 343 salopes qui avaient avorté en toute illégalité. Et, bien sûr, des médecins comme l’obstétricien-gynécologue René Frydman, membre à l’époque du GIS (groupe information santé) qui signera quelques mois après le procès le manifeste des 331 médecins revendiquant avoir pratiqué des avortements avec la méthode « Karman » (aspiration).

Il y avait là une belle conjonction entre la lutte pour l’autorisation de l’avortement et sa prise en charge, et les luttes des mouvements des femmes. Sur la couverture du programme de salle édité par le Festival d’automne, on voit une photo de l’époque où des policiers en képi contiennent une foule de jeunes manifestants et surtout de jeunes manifestantes, l’une d’elles porte une pancarte : « contraception libre et gratuite y compris pour les mineures ».

Loin de théâtraliser ce moment de l’histoire d’une libération, Emilie Rousset & Maya Boquet ont imaginé un dispositif qui met en mouvement cette histoire à travers douze témoignages transgénérationnels recueillis aujourd’hui et dont le montage est dit par un(e) comédien(ne) qui l’écoute en simultanée dans une oreillette. Parmi eux, Emmanuelle Lafon et Manuel Vallade qui portaient le précédent spectacle d’Emilie Rousset, Rencontre avec Pierre Mica (lire ici). Soit, dans un vaste espace commun, douze îlots de chaises disposées en arc de cercle, chacune étant équipée d’un casque et une chaise en face où va prendre place l’acteur dont la voix nous parvient dans le casque, les douze îlots fonctionnant simultanément.

Chaque spectateur est libre de son parcours au gré des témoignages, un par îlot (il est matériellement impossible d’entendre l’ensemble des douze témoignages dans leur intégralité). D’un côté, des témoins de l’époque et/ou du procès : Christine Delpy, sociologue, cofondatrice du MLF, qui avait 31 ans au moment du procès ; l’actrice François Fabian, 39 ans à l’époque, signataire du manifeste des 343 salopes ; René Frydman, alors âgé de 29 ans ; Marielle Issartel, chef-monteuse, elle et son compagnon le réalisateur Charles Belmont allaient signer en 1973 le film militant Histoire d’A. ; la journaliste Claude Servan-Schreiber, 35 ans lorsqu’elle témoigna au procès. De l’autre, des paroles de personnes plus jeunes, qui pour certaines n’étaient pas nées en 1972 : Véronique Champeil-Desplats qui apporte un éclairage juridique ; l’historien Jean-Yves Le Naour qui a écrit avec Catherine Valenti une Histoire de l’avortement ; la philosophe Camille Froidevaux Metterie qui a publié l’an dernier Le Corps des femmes. La bataille de l’intime ; et, il en fallait un, Emile Duport, fondateur de « Survivant », un mouvement anti-avortement.

Deux autres paroles élargissent le propos, et pas seulement géographiquement. Celle de Myriam Paris qui travaille sur les mobilisations féministes anticoloniales à l’île de la Réunion entre 1945 et 1981 apporte un témoignage cinglant sur la politique menée sur place par Michel Debré, alors député local après avoir pris une veste en métropole. Et celle de l’Argentine Marie Bardet, danseuse-chorégraphe et docteur en philosophie, militante pour le droit à l’avortement, qui raconte comment son pays, très à la pointe sur les relations de couple, ne l’est pas du tout pour ce qui est de l’avortement.

« Regardez-vous et regardez-nous »

A côté d’un pupitre énonçant l’identité de celle ou celui qui témoigne, une pile où chaque spectateur peut détacher un feuillet. Ce sont des extraits du procès. La sténotypie du greffier ayant été rendue publique a servi de base à tout ce travail. On peut ainsi lire des extraits de la déposition de Simone de Beauvoir. Ou celle du professeur Monod, prix Nobel de médecine et professeur au Collège de France qui explique que l’avortement, en dépit de la loi, est pratiqué dans de « nombreux services hospitaliers ». Maître Halimi, fine mouche : « Est-ce que cela signifie que cette loi en vertu de laquelle nous sommes là aujourd’hui, est inappliquée ? » Monod : « Cette loi est inapplicable. Et elle est de toute façon inappliquée puisque, encore une fois, de nombreux médecins poussés par leur conscience, pratiquent l’avortement chaque fois qu’ils le jugent indispensable. »

Et puis une feuille donne un extrait de la plaidoirie, magnifique, de Gisèle Halimi s’adressant à un président homme, entouré d’hommes : « Il est un point fondamental, absolument fondamental, sur lequel la femme reste opprimée, et il faut, ce soir, que vous fassiez l’effort de nous comprendre. Nous n’avons pas le droit de disposer de nous-mêmes. S’il reste encore un serf, c’est la femme, c’est la serve, puisqu’elle comparaît devant vous, Messieurs, quand elle n’a pas obéi à votre loi, quand elle avorte. Comparaître devant vous. N’est-ce pas là le signe le plus certain de notre oppression ? Pardonnez-moi, Messieurs, mais j’ai décidé de tout dire ce soir. Regardez-vous et regardez-nous… »

Le paradoxe est là : dépourvu de son oralité et de ses effets vocaux, ce texte prend toute sa grandeur. A contrario, il aurait été facile, sans doute efficace, et à coup sûr médiatiquement rentable, de bricoler un spectacle qui se serait limité à cette plaidoirie historique en la confiant à une actrice ayant « la carte ». Il y a là non une voie royale, mais une voie rapide à succès dans laquelle se sont engouffrés récemment un acteur et un avocat célèbres. Tel n’est pas le choix d’Emilie Rousset & Maya Boquet. Plutôt que compter sur des effets de manche, elles ont choisi de relever les leurs. Moyennant quoi elles ne prennent pas les spectateurs pour des manchots.

Après sa création au Théâtre de Gennevilliers ces jours derniers, le spectacle sera présenté, toujours dans le cadre du Festival d’automne, au Théâtre de la Cité internationale les 19 et 20 oct, au POC ! d’Alfortville le 16 nov, au Théâtre de Rungis le 30 nov, et au Théâtre de Chelles le 1er fév 2020.

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