A Rennes, le festival « Mettre en scène » ose la découverte

Le festival « Mettre en scène » fête ses vingt ans. Deux décades riches en fidélités et fortes en découvertes comme cette année, celle du scénographe-metteur en scène Simon Gauchet et celle de l’auteure Magali Mougel.

Scène de "Projet Apocalypse" © Caroline Ablain Scène de "Projet Apocalypse" © Caroline Ablain
Ose est le titre du nouveau spectacle de la trapéziste Chloé Moglia que le festival « Mettre en scène » à Rennes a contribué à faire connaître. Cela devrait être le mot d’ordre de tous les artistes et de tous les programmateurs.

Vingt ans d’âge

« Oser » est le titre du dernier éditorial de François Le Pillouër qui va quitter ses fonctions à la tête du Théâtre national de Bretagne, remplacé le premier janvier prochain par le metteur en scène Arthur Nauzyciel. Dommage qu’il n’ait pas osé programmer une œuvre de Didier-Georges Gabily alors que le festival rendait hommage à ce géant disparu il y a vingt ans. Que deviendra le festival « Mettre en scène », devenu, au fil des années, un rendez-vous d’automne aussi agréable qu’indispensable ? On verra bien.

« Mettre en scène » est un festival prioritairement de créations, d’abord françaises, comme le nouveau spectacle du Théâtre du Radeau (lire ici), mais aussi étrangères (moins cette année, semble-t-il). Vingt-cinq propositions en une quinzaine de jours.

Oublions les deux spectacles, l’un croate (Na Kraju tjedna, texte, décor, costumes, mise en scène Bobo Jelcic), l’autre suédois (The Misfits, texte et mise en scène Mattias Andersson), venus dans le cadre d’un projet européen, Prospero ; plus que moyens, ils font douter de la pertinence du projet.

Lena Paugam écartelée

La jeune Lena Paugaum, déjà programéee l’an dernier à « Mettre en scène », propose une dramaturgie rêveuse, risquée et excitante : dans le lit du désir, ouvrir des variations à partir de la pièce de Tchekhov, Les Trois Sœurs. Lena Paugam a choisi deux auteurs, passé commande d’un texte à chacun d’entre eux pour un diptyque titré Au point mort du désir brûlant. La première partie, Les Sidérés, un texte signé Antonin Fadinard, présenté à « Mettre en scène » la semaine dernière, voit la faiblesse de son écriture mettre des semelles de plomb à un spectacle par ailleurs bien joué y compris par l’auteur de la pièce. Autrement plus passionnante est Les Cœurs tétaniques, la seconde partie du diptyque présentée cette semaine (dont j’ai pu voir une étape au Théâtre de Gennevilliers), une pièce faite d’éclats signée Sigrid Carré Lecoindre. On y retrouve les mêmes acteurs (Leslie Bouchet, Sébastien Depommier, Antonin Fadinard, Pierre Giafferi, Hélène Rencurel et Fanny Sintès) accompagnés par Nathan Gabily qui signe la musique. Une écriture qui inspire à Lena Paugam un bel espace fait d’alcôves et de ressacs où le public déambule.

On en reparlera

Élève actrice venant de sortir de l’école de théâtre du Théâtre national de Bretagne, Leslie Bernard, dans le cadre d’une carte blanche en dernière année d’études, avait proposé à un groupe d’élèves de sa promotion, réunis sous le nom collectif Bajour, une intrigue familiale : sept frères et sœurs se retrouvent pour les obsèques du père. A la fois métaphore de leur situation à la sortie de l’école et dernière teuf avant la séparation, le spectacle connaît quelques beaux moments mais il souffre d’un manque d’exigence dans l’écriture (la création collective n’est pas une potion magique) et reste trop dans l’entre-soi pour toucher le cœur de sa cible : les spectateurs. Attendons la suite pour en reparler.

Laissons de côté le passionnant travail avec des acteurs français du metteur en scène allemand Nicolas Stemann à partir de Nathan le sage de Lessing, rebaptisé Nathan :?, et accompagné de deux textes récents d’Elfriede Jelinek Crassier et Bataclan. Ce spectacle, créé au Théâtre de Vidy-Lausanne et joué trois fois à Rennes, sera plus longuement à l’affiche la saison prochaine à la MC93 de Bobigny qui aura réintégré ses murs après travaux. On en reparlera.

« Mettre en scène » joue pleinement son rôle en jetant un coup de projecteur (c’est l’avantage de tout festival et sans doute, sa première raison d’être) sur des aventures récentes en France qui ne demandent qu’à être mieux connues. En voici deux, à suivre de près.

Les visions de Simon Gauchet

Simon Gauchet est sorti de l’école du TNB en 2012 comme acteur « diplômé », mais c’est d’abord un metteur en scène et plus encore un scénographe débordant de folles visions, faisant preuve d’un lyrisme de l’espace peu commun. On l’avait découvert il y a deux ans à « Mettre en scène » dans l’impressionnante église devenue le Théâtre du Vieux Saint-Étienne. C’était L’Expérience du feu, autour de la figure solitaire de Jeanne d’Arc interprétée par Karine Piveteau, sortie de l’école elle aussi, et plus que remarquable (lire ici). Le spectacle avait si fortement investi le lieu que les programmateurs reculèrent à l’idée de le montrer ailleurs, ce qui est une sottise tant sont fortes la vélocité et les capacités imaginatives de Simon Gauchet. Il aurait pu s’adapter à n’importe situation.

Le voici de nouveau revenu au Théâtre du Vieux Saint-Étienne, toujours dans le cadre de « Mettre en scène », avec Le Projet apocalyptique. S’y voient confirmé et magnifié son art de la scène, celui d’un poète de l’espace déployant un univers personnel. Le spectacle qui a été répété dans sept endroits où il bivouaquait, porte les belles traces de sa gestation. Visuellement, musicalement, c’est un constant bonheur. On retrouve Karine Piveteau, elle n’est plus seule mais entourée de cinq camarades qui comme elles, manipulent des planches, des projecteurs, dressent collectivement un arbre feuillu (magnifique séquence). Chacun habitant une tente genre Quechua, les tentes s’envoleront (autre magnifique moment). Le personnage interprété par Karine Piveteau dit aux autres vouloir « quitter le projet ». Ce fut effectivement le cas et on la comprend car les acteurs du Projet apocalyptique sont à la peine, le texte (fruit d’improvisations le plus souvent) étant d’une coupable faiblesse et les acteurs trop livrés à eux-mêmes. Il manque sans doute à Gauchet de ne pas avoir croisé un auteur comme Magali Mougel, par exemple (lire ci-après). Le spectacle s’en ressent. Karine Piveteau est pourtant restée. Ce n’est pas tous les jours que l’on croise un visionnaire de la scène comme Simon Gauchet.

Magali Mougel, éclairage nuit

L’écriture des pièces de Magali Mougel (dont le dialogue n’est qu’une option) semble être émise par une de ces balises de détresse qui déchirent la nuit sur le toit d’un véhicule en urgence. Il s’est passé quelque chose. Quoi ? Un naufrage, un accident de voiture, un glissement de terrain, une disparition, un corps en état de décomposition avancé ? Ou bien c’est un détail qui soudain fait rejaillir un souvenir assassin, une boule d’horreur. C’est une écriture riche en sous-bois, chemins boueux aussi bien que noueux, filaments de mousses, eau croupie où croassent des grenouilles aux aguets, tas d’ordures, puanteurs, putréfactions. 

Scène de "Anti-corps" © Nicolas Joubard Scène de "Anti-corps" © Nicolas Joubard
C’est une écriture qui met en mots l’énigme d’un cri niché au creux d’un ventre et qui cherche une issue. Sa dernière pièce Dina, retitrée on ne sait pourquoi Anti-Corps, tourne autour d’un personnage de jeune fille, Dina, dont on ne saura presque rien. Magali Mougel n’en sait pas beaucoup plus que nous : elle émet des suggestions, propose des pistes, à nous de conclure mais aucune conclusion définitive n’est possible. Elle nous offre un théâtre du furtif, de l’esquive, de l’inachevé, du suspens. On ne fera pas le tour de Dina, pas plus que des personnages qui l’entourent. Rien n’est expliqué, des pistes sont suggérées, la violence pousse entre les lignes comme la mauvaise herbe entre deux dalles de béton. Dina, c’est l’histoire d’un effondrement.

Portée par une très belle scénographie signée Margaux Nessi, la mise en scène de Maxime Contrepois entraîne avec justesse la pièce du côté de David Lynch (elle ne demande que ça) avec un goût et un art accompli de l’indéterminé. Mais son penchant pour le nocturne poussé jusqu’à la complaisance nuit à l’approche de la pièce par ailleurs bien servie par l’excellente actrice Adeline Guillot (Dina) entourée de Dan Artus, Judith Morisseau et Jules Sagot. « Il faudrait que cette nuit ne s’arrête jamais », dit Dina. Sous la direction de François Le Pillouer, au Théâtre national de Bretagne, les nuits d’automne de « Mettre en scène » auront duré vingt ans.

 Festival Mettre en scène, Théâtre national de Bretagne jusqu’au 26 novembre.

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