Rire « Aux éclats » jusqu’à la béatitude

Avec son spectacle « Aux éclats », Nathalie Béasse, l’une des artistes les plus singulières de nos scènes, nous embarque une fois de plus dans un étonnant voyage théâtral dont tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il est magnifiquement indescriptible.

Scène de "Aux éclats" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Aux éclats" © Jean-Louis Fernandez
On sort de Aux éclats, conçu, mis en scène et scénographié par Nathalie Béasse, comme de ses précédents spectacles, béats. Et pleins de reconnaissance pour les (présentement trois) acteurs, les multiples objets, les innombrables accidents, les délicates musiques et les infinis mouvements, qui nous ont mis progressivement dans cet état.

De quoi ça parle ?

D’accord, ça a l’air sympa, ton truc, mais de quoi ça parle ?

Ça parle d’une planche qui se dénude comme un être aimé et désiré, d’une chaise qui vient vers nous pour nous embrasser ou nous dire deux mots ou simplement se rapprocher de nous, d’un minuscule chien mécanique aux grandes oreilles en peluche qui, seul au milieu du plateau, roule sur lui-même comme un vrai quand on lui fait des guili-guili sur le bide, et qui nous fait rire, et qui remet ça, et nous itou.

C’est tout ? Oui, mais de quoi ça parle ?

Ça parle d’un rideau blanc qui bouge tout le temps, d’un tas de vêtements qui ceinturent les corps comme ceux des SDF ou des guerriers des steppes... en fait, ça parle peu. De l’anglais par ci, de l’allemand par là, il y en un qui fait le fâché et les deux autres regardent ailleurs. Ou alors, il y en a deux qui se foutent des baffes en faisant comme s’ils se tenaient la barbichette et le troisième qui les regarde puis vaque à autre chose. Ils sont trois à s’agiter et turbiner comme dans un match de catch truqué, un match où se seraient affrontés Buster Keaton et Groucho Marx, arbitré par la canne de Charlot tenue par un enfant.

On dirait que tu trouves ça emballant !

Ça balance pas mal aussi, ça danse entre hommes, c’est le plus gros qui gagne. Et puis – ah, ça, ça va te plaire – il y a aussi des tours de magie comme en fait l’oncle Gustave à la fin des repas de famille quand il avale le couteau ou fait de la lévitation entre deux chaises avec la nappe à carreaux. Et puis il a même des masques, laids à faire peur.

Oui, mais de quoi ça parle ?

Ça parle pas bézef, mais ça te parle tout le temps. Comment dire, ça tire-bouchonne le ciboulot, c’est doux et rugueux à la fois, ça poigne le rire en catimini. Comment te dire, c’est comme une cour de récréation sans l’école à côté.

Oui, mais de quoi ça parle ?

De rien, de tout, de marabout bout de ficelle, de l’eau qu’on se fout sur la gueule comme à la cantine, sans parler de tout ce qui tombe ; c’est dingue tout ce qui tombe des cintres !

Oui, mais de quoi ça parle ?

Ecoute, mon ami (comme disait Louis Jouvet), j’ai mon article à finir, tu me lâches un peu ?

« Lâcher prise »

Plus tard, en lisant le programme, je me suis dit qu’il aurait été plus judicieux de lui lire les propos, éclairants et simples, de Nathalie Béasse sur son travail. Des choses comme : « Il y a un point de départ mais ce point de départ s’effiloche. C’est toujours un chemin qui s’affine au fur et à mesure. Après, mon travail parle toujours de l’humain, de la difficulté à exprimer des choses ; parfois cela passe par le corps, cette fois par le rire. Ce qui importe, c’est de toucher les gens. » Ou encore : « dans ce que je propose, les acteurs comme le public doivent lâcher prise par rapport au quotidien et par rapport à une narration classique. J’essaye d’être dans un rapport instinctif proche de l’enfant qui construit les choses, les déconstruit et les reconstruit. » 

C’est cela qui est beau et toujours surprenant dans les spectacles de Béasse : c’est toujours du théâtre à l’état naissant. Ça se fait, se défait et se refait devant nous comme un pull que l’on détricote pour en faire autre chose en le retricotant autrement tout en ajoutant d’autres matières, d’autres couleurs, d’autres motifs. C’est une alchimie d’accumulations-récupérations-transformations, une alliance à la vie à la mort du chaud et du froid, du faible et du fort, du seul et du groupe. Bref, une poétique : la béassitude. Ouvrons notre dictionnaire intime. Béassitude : n.f. bien-être ou bonheur dans lequel les spectacles de Nathalie Béasse laissent les spectateurs qui s’y laissent entraîner.

Le Théâtre de la Bastille qui programme Nathalie Béasse depuis dix ans avec une fidélité et une obstination exemplaires, lui avait offert l’an dernier d’occuper le théâtre durablement comme l’avait fait avant elle Tiago Rodrigues et la compagnie l’Avantage du doute. C’est lors de cette « Occupation » (du 13 mai au 29 juin 2019) que sont apparus les balbutiements de Aux éclats. Précédemment, au début de la saison, on avait pu voir Le bruit des arbres qui tombent. Ce spectacle avait été créé à la Biennale de Venise en juillet 2017 après que Béasse y eut présenté ses trois précédentes créations (lire ici). Et c’est aussi ce qui s’est passé pendant l’Occupation de la Bastille où l’on a pu voir ou revoir Happy Child, Tout semblait immobile, Roses et Le bruit des arbres qui tombent. Espérons qu’un jour un autre grand festival, de France celui-là, songera à présenter une intégrale des spectacles de Béasse, lesquels se répondent les uns les autres. « Je n’arrive pas à prendre un spectacle pour un spectacle ; c’est toujours une suite », dit-elle. Cette suite de spectacles réunit un nombre, somme toute restreint, d’acteurs et d’actrices fidèles. Présentement pour Aux éclats, ils sont trois : les exquis Etienne Fague, Clément Goupille et Stéphane Imbert.

Théâtre de la Bastille ts les soirs 21h sf mercredi, le 16 sept et les dim 16h.

Le 6 nov au Cargo à Segré ;  les 12 et 13 nov à la Halle aux grains à Blois ; le 24 nov à L’Espal au Mans ; les 15 et 16 déc au Théâtre Sorano à Toulouse ; du 26 au 29 janv au TU à Nantes ; du 17 au 19 mars au CDN de Saint-Etienne ; le 11 mai au théâtre Quartier libre d’Ancenis.

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