Langhoff-Di Fonzo Bo : reconstitution-réinvention d’un spectacle mythique

Il y a 25 ans, Matthias Langhoff signait « Gloucester time Materiau Shakespeare Richard III » avec la première promotion sortant de l’école du Théâtre national de Bretagne. Dans le rôle titre : l’élève sortant Martial di Fonzo Bo. Ce dernier, devenu directeur du CDN de Caen, remet le couvert de ce spectacle devenu mythique. Beau geste, éblouissant spectacle.

Scène de "Gloucester time.." © Renaud de Lage Scène de "Gloucester time.." © Renaud de Lage

C’était une autre époque. Matthias Langhoff avait signé un Roi Lear d’anthologie au Théâtre national de Strasbourg, en 1986, on l’avait souvent vu les années suivantes programmé au Festival d’Avignon, au Théâtre national de Bretagne, à la MC93, à Nanterre et ailleurs avec des spectacles toujours denses et passionnants. Vingt-cinq ans plus tard, où en est-on ? Les directeurs de théâtre et de festivals de l’époque sont morts ou cultivent leur jardin, le talent de Langhoff, lui, est resté sur la brèche du temps comme il l’a prouvé encore en juillet dernier à Chalon-sur-Saône, en mettant en scène Corps étranger, pièce de son ami et ex-complice Manfred Karge (lire ici). Mais les directeurs en place aujourd’hui, sauf exceptions (on les compte sur une main amputée de plusieurs doigts), ignorent ce monstre du théâtre européen, cet artiste total qui n’a perdu ni son mordant, ni sa vista.

Alors il faut plus que remercier Martial Di Fonzo Bo et Frédérique Loliée d’avoir eu ce geste de remettre en scène, 25 ans après, Gloucester time Materiau Shakespeare Richard III ; lui, en reprenant à 55 ans le rôle qu’il avait créé 25 ans plus tôt ; elle, retrouvant sa reine ; ensemble, en  confiant tous les autres rôles à de jeunes actrices et acteurs sortant des écoles (choisis après audition) ; en demandant une nouvelle traduction à Olivier Cadiot ; en demandant à Mathias Langhoff la permission de reprendre sa mise en scène, à Catherine Rankl de reprendre ses costumes et de reconstituer son décor, cette fabuleuse et folle machine à jouer (toutes les tragédies de Shakespeare pourraient y être données) ; enfin, en demandant à Langhoff de venir à leurs côtés pendant les dernières semaines de répétitions. Tout cela a été magnifiquement et miraculeusement accompli. Cerise sur ce gâteau d’anniversaire, le spectacle a inauguré le nouveau Théâtre des Cordes à Caen après de longs et judicieux travaux de reconstruction.

Autre c=scène de "GLoucester time..." © Renaud de Lage Autre c=scène de "GLoucester time..." © Renaud de Lage

En revoyant ces roues, ces ponts-levis, ces poulies, ces plans inclinés instables, ces escaliers, ces dessous, ces planches dressées, tout cette machinerie en bois, on se demandait rétrospectivement comment ce décor avait pu tenir dans le choeur de l’église des Pénitents blancs à Avignon où le spectacle fut créé. Richard III était certes un roi sanguinaire et sans scrupule mais le jeune Martial avec son chapeau haut de forme de music-hall apparaissait alors plus comme l’animateur diabolique d’une revue de music-hall perverse, le chef sans état d’âme d’un gang de pourris. Vingt-cinq ans après le roi de Martial est plus épais, plus roublard, plus inquiétant. A l’image du monde d’aujourd’hui. Son infirmité rentrée et non exhibée, hier comme aujourd’hui, est gage de sa méchanceté sans bornes. En contrepoint, la jeune troupe est aujourd’hui, et c’est heureux, plus cosmopolite, forte de ses accents mêlés, ce qu’elle n’était pas en 1995. « L’Histoire avance d’une façon limpide et cruelle et je veux transmettre cette fascination pour le mal qui irrigue toute la pièce », dit aujourd’hui Martial Di Fonzo Bo. A l’époque, le spectacle pensait à la Bosnie, au Rwanda, à la guerre du Golfe et « à la mafia mondiale des affaires », écrivais-je cet été-là dans le quotidien Libération lequel, alors, appartenait encore à ses journalistes et était dirigé par Serge July, un de ses membres fondateurs, toutes choses qui n’existent plus depuis longtemps. Aujourd’hui, les Orban, Poutine, Loukachenko, Xi Jinping et talibans tiennent les cordons du mal, les mafias des affaires comptent les biftons et les bitcoins.

« A la fin du spectacle, écrivais-je en juillet 1995, Langhoff offre à Richard un rêve fait par un autre. On le voit, après avoir dit sa fameuse réplique, « mon royaume pour un cheval », errer dans l’étroite lande de bois du plateau, affublé de la tête et du corps d’un sanglier. Les chasseurs tuent la bête. On la dépèce. Un roi agonise dans les poils. Le théâtre est là, guignol de l’info. Une marionnette en cache toujours une autre. Un roi, un truand chasse l’autre. Au suivant. » La scène est toujours dans le spectacle, mais les Guignols de l’info ne sont plus. Autour de Martial Di Fonzo Bo et Frédérique Loliée seuls témoins de la première distribution, la jeune troupe fait front. C’est formidablement un spectacle de troupe où l’union des uns et des autres fait la force du spectacle. Tout compte fait, ce spectacle ressuscité et réinventé est peut-être la meilleure introduction qui soit pour ce qui nous attend jusqu’aux prochaines élections présidentielles : pugilats, coups bas, veuleries, traîtrises en série, luttes de clans, alliances contre nature, et pire encore. La chasse au sanglier est ouverte.

Durée du spectacle : environ trois heures.

Comédie du Caen Théâtre des Cordes jusqu’au 18 sept et du 23 au 27 nov. Puis du 12 au 14 janv à la Comédie de Béthune, du 1er au 5 fév au TNBA (Bordeaux), du 25 au 26 fév au Volcan, scène nationale du Havre, les 8 et 9 mars Scène nationale d’Evreux, du 27 au 30 avril Comédie de Genève, du 12 au 15 mai à La Villette (Paris).

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