L’acteur Raoul Fernandez, couturière à vie de la vie

Fils et fille de sa mama du Salvador, Raoul Fernandez devient à Paris l’habilleuse de Copi qui révèle en lui la femme et l’actrice. Redevenu homme et devenu acteur, il n’en reste pas moins enfant à l’heure de saluer le public. L’auteur Philippe Minyana et le metteur en scène Marcial Di Fonzo Bo sont les serviteurs de ce « Portrait de Raoul », du cousu main d’une belle délicatesse.

Scène de "Portrait de Raoul" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Portrait de Raoul" © Jean-Louis Fernandez
Raoul déboule sur le plateau avec des gros sacs pleins de chiffons, de robes, de chutes de tissus, juste ce qu’il faut pour raconter autant que raccommoder les lambeaux de sa vie dans le désordre d’une mémoire toujours souriante car la vie a décidé de lui sourire et lui a décidé d’en enfouir les chagrins.

Sa mama qui avait perdu deux garçons voulait une fille, alors Raoul, bien que garçon, fut une fille. « Mes cheveux étaient longs ma voix était haute mon âme était femme », dit-il-elle. Raoul aide sa mère à coudre des costumes pour la fête de la Vierge et des robes belles comme celles de « monsieur Dior ». Paris l’attend dans les pages feuilletées d’un livre de déco. Il y part étudier le costume et rencontre un autre Raoul, Raoul Damonte Botana dit Copi, un « génie » et un « fou » dont il devient « l’habilleuse », dira-t-il à sa mère au téléphone.

Un jour, Copi lui tend une perruque blonde. En la mettant, Raoul frisonne « de la tête aux pieds ». La femme en lui, jamais tout à fait endormie, se réveille, une révélation. « Lo sabia, lo sabia, sos mujer » (je le savais, je le savais, tu es une femme), lui dit Copi qui s’y connaît en salade de sexes.

Plus tard, Raoul redeviendra homme et aimera les hommes. La façon dont l’acteur Raoul Fernandez raconte comment Raoul-femme s’est débarrassée de ses nichons résume l’esprit, la forme et la faconde de ce spectacle : une simple pichenette du pouce sur chacun des seins.

Pas de pathos, pas de logorrhée transgenre, pas de militantisme atrabilaire, pas d’affres bi, mais une joie de vivre plusieurs vies en une comme une évidence. Des vies faites aussi des rencontres d’autres vies. Après « le Copi », ce sera « la Koko », « le Nordey » et une grande actrice de la Comédie française à la voix grave avec laquelle il boit des coups entre copines et devant qui il aura la révélation d’une nouvelle vie : acteur. Ou actrice. Et sa vie repart, toujours rythmée par des complaintes en langue espagnole, car il chante aussi, l’animal. D’ailleurs j’ai oublié de dire qu’il était une bête de scène. « De temps en temps la vie à moitié nue nous offre un rêve si fragile / qu’il faut marcher sur la pointe des pieds pour ne pas rompre le charme » (Joan Manuel Serrat)

Après une série de portraits de figures disparues comme celle de Michel Foucault  (lire ici), Marcial Di Fonzo Bo à la tête du CDN de Normandie (auquel il a redonné vigueur avec son équipe) poursuit cette belle idée par une série de portraits d’êtres vivants. Le Portrait de Raoul ouvre le bal. Pendant des heures, Raoul Fernandez a raconté sa vie à Philippe Minyana, ils se connaissent depuis longtemps. Chavirant joliment la chronologie, Minyana écrit un monologue qui restitue l’extravagance sud-américaine qui, au Salvador, constitue l’ordinaire de la vie et il entre comme dans un moulin dans les non moins extravagantes vies parisiennes de Raoul dans le milieu du théâtre, et dans l’entre deux sexes. Déployant l’âme couturière de Raoul merveilleusement mise en valeur par l’acteur Raoul Fernandez, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Raoul et Fernandez avec une vive complicité. Une heure chrono de bonheur.

 A la Comédie de Caen, salle d’Hérouville-Saint-Clair, ce soir à 20h et demain à 18h. Une tournée devrait suivre.

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