Lisbonne (2/2) : Ça ne se passe jamais comme prévu, la preuve

Où l’on retrouve la souffleuse de « Sopro », où seize jeunes élèves sortants de la Manufacture, l’école de théâtre de Lausanne, viennent deux mois au bord du Tage inventer avec Tiago Rodrigues un spectacle programmé au Théâtre national de Lisbonne avant de venir en Suisse et en France. Un voyage initiatique qu’ils ne sont pas près d’oublier à l’orée de leur vie professionnelle.

Le fameux cèdre multicenteneraire dans un parc de Lisbonne © jpt Le fameux cèdre multicenteneraire dans un parc de Lisbonne © jpt
Lisbonne, un jour de printemps ensoleillé. Assise, toujours à la même place, à la droite du metteur en scène dans la salle de répétition au sous-sol sans fenêtres ni vasistas du Théâtre national de Lisbonne, une brochure entre les mains, elle suit le texte, ligne à ligne, avec une attention sans relâche et une patience infinie.

La souffleuse souffle

Lorsque la jeune actrice se tourne vers elle après un silence, Cristina Vidal lui souffle le texte. Doucement, sans élever la voix, comme une confidence. Les textes ont été écrits au jour le jour par Tiago Rodrigues, le directeur du théâtre (lire Lisbonne 1/2), traduits en français dans la nuit, certains acteurs n’ont pas encore eu le temps de l’apprendre par cœur. Alors la souffleuse souffle.

La scène est étrange car, avant de la rencontrer dans ce sous-sol lisboète, j’avais vu Cristina Vidal sur une scène comme actrice au cloître des Carmes dans Sopro (Souffle) lors du dernier Festival d’Avignon. Elle y interprétait son propre rôle ; elle s’apprête à le faire en juin lorsque Sopro viendra à Toulouse. Dans ce spectacle, elle portait comme aujourd’hui une robe noire, en accord avec les murs de ce sous-sol dont on dit qu’il fut un lieu d’emprisonnement et de torture sous l’Inquisition.

Cristina Vidal souffle le texte encore en mouvement en cette mi-mai de la nouvelle pièce de Tiago Rodrigues : Nada acontece como planeamos, (Rien ne se passe comme prévu, adapté en "Ça ne se passe jamais comme prévu"). Un titre qui pourrait être le sous-titre de tous les spectacles de Tiago Rodrigues. Entre trois spectacles de Christiane Jatahy et plusieurs spectacles étrangers du festival Alkantara, Nada acontece como planeamos figure dans le programme de printemps du Théâtre national de Lisbonne. Un spectacle à part entière qui n’est pas seulement un spectacle de sortie d’une école de théâtre, bien que les acteurs qui jouent la pièce s’apprêtent à quitter l’école où ils ont appris leur métier durant trois ans : la Manufacture, l’école supérieure de théâtre de Lausanne.

Quand le printemps est là et que l’été se profile, c’est la saison des asperges et des toutes premières fraises, c’est aussi la saison des spectacles de sortie des écoles de théâtre, lesquels mettent en scène des jeunes acteurs au terme de leurs études, des acteurs encore un peu raides comme des asperges, et manquant souvent de sucre comme les premières fraises. Ces spectacles de sortie les propulsent dans la lumière. La multiplication des écoles a vu leur nombre exploser. Des festivals sont consacrés à ces spectacles de sortie, comme celui de la Cartoucherie au Théâtre de l’Aquarium (vers la fin juin), l’un des plus anciens du genre en France. Bien des festivals grossissent leur programmation avec ces spectacles. C’est ainsi que Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord et de l’école qui lui est attachée, va mettre en scène les élèves sortants de l’école lilloise dans Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, spectacle qui sera présenté au public du Théâtre du Nord puis au Festival d’Avignon.

De Lausanne à Lisbonne

Quand Frédéric Plazy, le directeur de La Manufacture, avait proposé à Tiago Rodrigues de mettre en scène le spectacle de sortie de la promotion sortante à la fin de la saison 2017-2018, le metteur en scène portugais avait souhaité procéder autrement. Avant d’accepter la proposition, il voulait connaître les seize élèves acteurs sortants, effectuer un brin de chemin avec eux pour voir s’ils pourraient aller plus loin ensemble. Il y a un an, Tiago Rodrigues est donc allé à Lausanne travailler une semaine avec les élèves, le temps de monter avec eux un cabaret impromptu.

Comme il sortait de l’opération « occupation du Théâtre de la Bastille » où il avait dit des textes de Lagarce extraits de Du luxe et de l’impuissance, il avait ce recueil de textes dans sa poche et a proposé aux élèves de travailler dessus. Les réactions ont été diverses : du bâillement au refus net en passant par le coup de poignard du : « Ça a vieilli, non ? » Tiago n’a pas détesté ces réactions frondeuses, au contraire. Chacun est venu avec un texte de son choix et ils ont fait tout autre chose. Tiago Rodrigues n’aime rien tant que l’inattendu, l’imprévu, l’accident, le hasard qui fait toujours très bien les choses. Il n’aime pas ce qui est figé, fixé, attendu, formaté. Les jeunes acteurs de la Manufacture l’avaient pressenti mais ils allaient mesurer l’ampleur du phénomène quand, pour des facilités de disponibilités, il fut convenu qu’ils séjourneraient deux mois à Lisbonne. Ils ont donc atterri au pays de Camões et de Pessoa. Ce fut un joli premier temps de retrouvailles avec celui qu’ils n’avaient pas vu depuis presque un an. Bon début.

les g ants d'Ulysse... © jpt les g ants d'Ulysse... © jpt
Tiago Rodrigues n’a pas réuni les seize autour d’une table pour leur parler de son « projet ». Il leur a montré sa ville. A commencer par une prison tristement célèbre sous la dictature de Salazar. « Les élèves savaient pour Hitler en Allemagne et ailleurs, pour Franco en Espagne, mais ils ignoraient tout des 48 ans de dictature sous Salazar au Portugal », se souvient Tiago. De fait, il ne reste pas de traces visibles du fascisme à Lisbonne. « A la place du bâtiment de la police politique où il y a eu les cinq morts de la Révolution des Œillets, on a construit des appartements de luxe », leur a-t-il raconté. Il leur a beaucoup parlé de cette Révolution des Œillets, de la liberté qui s’en est suivie, même si Tiago était encore un enfant le 25 avril 1974, date devenue une fête nationale.

Il leur a aussi montré la boutique, si petite qu’un seul client peut y entrer à la fois, d’un gantier qui fabrique des gants sur mesure et au-dessus de la porte de laquelle on peut lire : « Luvaria Ulisses ». Ce qui prête à l’imagination, comme disait Flaubert à propos des bayadères d’Egypte. Il leur a montré le Parque Prince Real aux arbres aussi vieux que rares, en particulier un cèdre dont les branches immenses reposent sur des supports en fer forgé « et couvrent une superficie assez grande pour abriter plusieurs centaines de personnes », comme l’écrit Fernando Pessoa dans son Lisbonne, un cèdre que l’on croise dans les films de Manoel de Oliveira et de João Cesar Monteiro. Il leur a montré plusieurs librairies, dont la librairie française et aussi des bouquinistes. Il leur a montré des statues, dont celle de son écrivain préféré Camões en racontant que les sculpteurs avaient recyclé des statues qu’ils avaient en stock en leur attribuant un autre nom. Il a aussi demandé à ses amis écrivains et artistes de montrer aux seize une chose qui leur tenait à cœur. C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés à Belem au bord d’une piscine désaffectée où on leur a raconté l’histoire d’une nageuse aux grandes mains et de son entraîneur russe. Des choses comme ça.

Des polaroids de mots

Alors, après ces visites guidées et peu touristiques, Tiago Rodrigues leur a demandé d’aller dans la ville, chacun au hasard, et d’en ramener des polaroids. Non ceux sortant d’un appareil photo mais des choses vues restituées par les mots. Des scènes. Comme cette femme qui se penche sur une fleur dans un parc et reste là à la sentir longuement, observée par un homme qui, à son tour, après le départ de la femme, ira sentir la fleur. Après ces promenades solitaires et ces escapades collectives, ils se retrouvaient autour de Tiago pour des conversations longues sans autre but que de mieux se connaître. Une lente sédimentation s’est ainsi opérée.

Partant de ce trésor des polaroids qui étaient comme de secrets autoportraits, et aussi des envies de chacun des seize (celui-ci voulait faire quelque chose de drôle, celle-là s’est tout de suite mise à apprendre le portugais, etc.), Tiago Rodrigues s’est proposé de leur écrire seize lettres d’adieu et d’amour ; une pour chacun. Puis d’articuler ces lettres avec quelques scènes de La Cerisaie de Tchekhov, pièce traversée par l’amour et par l’adieu. Toutes les lettres commencent par « Rien ne se passe comme comme prévu ». Argument posé : un groupe de seize étudiants part à Lisbonne pour répéter son spectacle de fin d’études à partir de la pièce de Tchekhov, mais rien ne se passe comme prévu.

Tiago Rodrigues et le groupe des seize Tiago Rodrigues et le groupe des seize
A vingt jours de la première, Tiago Rodrigues a donné le texte de la dernière lettre. Quand je les ai rencontrés, trois jours plus tard, les seize venaient tout juste de commencer le travail sur le plateau dans la salle du sous-sol. Sur le mur noir du fond, un mot inscrit en petites lettres blanches : « Camões », le nom du poète portugais que Tiago Rodrigues met au-dessus de Pessoa. On connaît sa grande épopée nationale Os Lusiades (Les Lusiades), moins ses magnifiques sonnets lyriques. Quatre vers de l’un d’entre eux traversaient le spectacle en gestation : « Changent les temps, changent les volontés / Et change l’être et change la confiance / Car l’univers n’est fait que de mouvance / Prenant toujours nouvelles qualités ». Quatre vers en symbiose avec le miroitement et le mouvement incessant du théâtre de Tiago Rodrigues.

Le temps de prendre le temps

On pressent qu’à travers ces lettres, et à travers la personnalité, les obsessions des seize qui les traversent, Tiago écrit une longue lettre à sa ville Lisbonne où l’amour le dispute à l’adieu. Les mots bifurquent comme les sentiments. Comme le Parque Prince Real qui va de royal à réel et gagne les rives de l’irréel. Ce qui importe sur le plateau, c’est « être dans le présent », dit le metteur en scène-auteur-acteur après que quelques acteurs ont fait des propositions de jeu autour de la lettre qui leur est attribuée. Tiago Rodrigues les écoute, les regarde évoluer sur le plateau, prend des notes. Il n’a pas donné de directives préalables, il construit à partir des propositions des acteurs et, chemin faisant, les entraîne.

« Il donne l’impression de savoir où il va avec chacun de nous. Cela donne confiance dans le travail », dit Lucas Savioz. « Ce qui nous touche et surprend avec lui, c’est l’absence de pression. Il nous reste peu de temps mais il est toujours calme, souriant, plein d’humanité, il ne se préoccupe pas du résultat, c’est très productif », dit Camille Le Jeune. Samuel Perthuis parle de son art de « l’efficacité dans la lenteur », c’est-à-dire aussi de « prendre le temps de savoir ce que l’on a envie de faire », complète Morgane Grandjean qui a observé que « chaque lettre contient des détails personnels de chacun de nous sans qu’il le sache ». Morgane et Samuel entendent faire de la mise en scène. Ils sont sûrs que ces deux mois passés à Lisbonne auprès de Tiago Rodrigues les poursuivront longtemps. « On n’aura plus peur du temps », disent-ils.

Rien ne se passe pas comme prévu, les 1er et 2 juin au Théâtre du Crochetan à Monthey (Suisse), les 8 et 9 juin au centre de culture abc de la Chaux-de-Fonds, du 13 au 16 juin au Théâtre de Vidy-Lausanne, du 21 au 24 juin au Festival des écoles au Théâtre de l’Aquarium, les 26 et 27 juin au Théâtre du Loup à Genève, les 29 et 30 juin au Printemps des comédiens à Montpellier, les 2 et 3 juillet au Théâtre T. Kantor de l'ENS dans le cadre des Nuits de Fourvière à Lyon.

Sopro, du 15 au 22 juin au Théâtre national de Toulouse en coréalisation avec le Théâtre Garonne, puis à la rentrée du 12 nov au 8 déc au Théâtre de la Bastille.

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