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Billet de blog 20 nov. 2017

Joris Lacoste : tendres et maudits soupirs des mots dits

L’Encyclopédie de la parole a dix ans, cela va encore mieux en le disant, c’est l’occasion pour Joris Lacoste, Emmanuelle Lafon et leur bande de signer deux spectacles exquis : « Blablabla » pour les enfants d’abord et « Suite n°3 “Europe” » pour les Européens d’abord. Ça parle et ça nous parle. Ça chante et ça nous enchante.

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Elle est assise en lotus, elle tient entre ses mains une tablette lumineuse couverte d’un quadrillage de cases en couleurs. Elle est mince, blonde, en short vert, j’écris « elle » mais je pourrai écrire « il ». C’est un lutin androgyne (on pense au Petit prince, à Poil de carotte, à Alice, etc.) qui semble sorti du cube sur lequel il-elle est assis(e). Petite fille et petit garçon, il-elle s’adresse au public où dominent les 6-10 ans, les adultes – parents, accompagnants, spectateurs ordinaires – ne sont pas les derniers. Optons pour le elle, on dira plus loin pourquoi. D’un doigt, elle appuie sur une case, on entend une voix qui nous parle, un enregistrement qui nous vient du monde réel : la voix du chef du train qui nous accueille à bord d’un TGV. Une autre case : le commentateur sportif d’un match de foot. Une autre encore : une voix extraite d’un dessin animé.

« Mamaaaan », « papaaaa »

Et petit à petit la lutine reprend de plus en plus la voix en en épousant les accents, les inflexions, le débit. C’est comme un flirt. De plus en plus pressant. La voix enregistrée est bientôt supplantée par la voix de la personne vivante assise en lotus devant nous. Voici maintenant que la lutine se lève, ce n’est plus seulement une voix mais c’est un corps qui fait corps avec ce que dit la voix : la voici, petite fille réclamant sa « mamaaaan » ou bien cherchant son « papaaaa ».

L’enfant dans la salle reconnaît des situations qu’il connaît bien : le petit-déjeuner et les repas à la maison, la cour de l’école, les pubs, les cours de danse, les salles de sports, la télé, les jeux vidéo, etc. Et l’enfant voit comment la personne qui évolue sous ses yeux réussit le prodige de citer la situation connue et souvent vécue, en s’en jouant c’est-à-dire en jouant avec sa voix et tout autant avec son corps.

C’est ainsi que commence Blablabla, probablement le spectacle qui va le plus tourner dans les années qui viennent car toutes les écoles de France devraient le réclamer et le ministre de l’Education nationale, entre deux réformes de la carte scolaire ou de l’apprentissage du langage, devrait verser une subvention spéciale à cette œuvre joyeusement éducative.

Les enfants assistent, sans que cela soit dit, à la naissance du jeu (l’imitation du réel) ou si l’on veut à l’origine du théâtre. Ils ont devant eux une lutine complice. Elle comprend ce qu’ils savent et que les parents ont parfois du mal à comprendre ; que pour se cacher il suffit de se mettre les mains devant les yeux, qu’une petite cuillère dans la main est une épée de chevalier et une arme de destruction massive, que les mots sont aussi des animaux. En assistant à Blablabla, sans qu’il y ait la moindre explication à leur donner, ils comprennent ce que certains artistes aujourd’hui répugnent à comprendre : que le théâtre n’est pas la reproduction mécanique du réel (avec tout ce que cela entraîne de nauséabond, du voyeurisme à l’instrumentalisation) mais, ad minima, sa reconstruction. Par le travail de l’acteur (et des autres) qui peut partir de l’imitation pour mieux s’en affranchir, transfigurant le réel pour mieux l’honorer, le comprendre, le critiquer...

La lutine dont il est question, c’est une jeune femme, Armelle Dousset. Un prodige. Danseuse (formée au CNDC d’Angers), musicienne (accordéon, piano et des tas de groupes), actrice (au regard perçant et aux gestes précis), fan du Japon : tout pour plaire. Et ce qui convient à merveille aux visées de Blablabla : un corps d’enfant dans son corps de femme.

Une banque de données sonores

La mise en scène est signée Emmanuelle Lafon, actrice pilier du collectif 71 et pionnière de l’Encyclopédie de la parole fondée par Joris Lacoste il y a dix ans dont elle fut l’unique et phénoménale interprète du premier spectacle, Parlement, en 2009. Devaient se succéder Suite n°1 en 2013, Suite n°2 en 2015 (lire ici) et aujourd’hui Suite n°3 “Europe”, parallèlement à Blablabla. Voir ces deux spectacles le même jour comme le proposait le Phénix de Valenciennes dans le cadre du festival NEXT est une expérience aussi riche qu’excitante.

Les deux spectacles partent d’une même banque de données sonores : les paroles de toutes sortes – des plus officielles aux plus saugrenues, des plus rares aux plus communes, des voix enregistrées à la sauvette sur un iPhone à des voix de publicités peaufinées en studio – autant de paroles que Joris Lacoste et ses dizaines de prospecteurs récoltent de par le monde dans une multitude de langues. Des milliers de paroles que l’on peut retrouver sur le site de l’encyclopédie (attention, on peut devenir accro très vite et y passer des heures comme quand on feuillette un gros dictionnaire pour chercher un mot qui en entraîne un autre, etc.).

Les paroles ne sont pas classées par pays ou par langue mais par tendances : mélodies, cadences, répétitions, saturations, timbres, chiralités, etc. Chacune s’ouvre par la définition de la tendance. Par exemple, plis : « Déviation du cours de la parole par digressions, détours, parenthèses ou citations, lui permettant de jouer de multiples qualités et de différents registres. Le pli produit un louvoiement qui tord le fil du discours sans jamais le briser. » Cohabitent dans « Plis » un discours de Léon Blum au Luna Park de Paris en 1936, la voix de Marc Kravetz dans une émission des Matins de France Culture en 2007, Darry Cowl dans un extrait du film Assassins et Voleurs de Sacha Guitry en 1957 ou une scène de métro enregistrée par Nicolas Rollet en 2010, pour ne citer que quatre exemples. C’est vertigineux.

C’est un corpus par définition sans fin qui augmente chaque année et s’enrichit de nouvelles tendances. Par exemple, dans la tendance « ponctuation » cohabitent Léon Zitrone faisant la nécrologie de la mort de Joe Dassin au journal télévisé en 1980, Laurent Terzieff en 1988 défendant le théâtre de texte contemporain dans un des rares moments mémorables des ennuyeuses nuits des Molière sur France 2 (« le texte, d’abord ! (applaudissements)... », Paul Claudel évoquant ses pièces dans un entretien avec Jacques Malaude et Pierre Schaeffer en 1944.

Un spectacle en 24 langues

Toutes les pièces sonores de cette collection sont récoltées par des prospecteurs et sélectionnées par Joris Lacoste et ses collaborateurs. On peut également s’y aventurer par une lecture aléatoire.

Suite n°3 “Europe” se concentre sur les 24 langues de l’Europe politique, la géographique allant jusqu’à l’Oural, disait l’homme de Colombey et de la Chienlit qui pourrait figurer dans la tendance emphase (« Je vous ai compris... ») à coté d’André Malraux (« Entre ici, Jean Moulin »), Jean-Louis Boris (défendant Le Mépris de Jean-Luc Godard à la grande époque du Masque et la Plume) et bien d’autres, connus ou inconnus. Dans le spectacle, il ne s’agit pas d’empiler les voix mais de les articuler, de les orchestrer, et c’est toujours le cas depuis Parlement.

Cette fois, avec Suite n°3, Joris Lacoste et la bande de l’Encyclopédie de la parole poussent le bouchon plus loin. Le choix des paroles est délimité par un corpus (au demeurant très large) : il vise non pas à nous montrer une Europe officielle, unie, démocratique, accueillante voire glorieuse, mais une Europe d’aujourd’hui (toutes les paroles sont récentes) qui divise, ostracise, insulte, salit ; des paroles qui font froid dans le dos et mal au cœur, des paroles parfois si abjectes qu’on en vient à douter de leur véracité (mais si, elles existent, les documents sonores sont là).

Eh bien chantez maintenant

Bref, une Europe qu’on aimerait ne pas entendre : poème d’une petite fille polonaise aux relents nationalistes, glorifiant les frères Kaczynski et l’Eglise catholique polonaise dans ses instances les plus réactionnaires ; prêche d’un prêtre orthodoxe de Chypre aux accents anti-juifs et anti-roms ; un entraîneur de foot italien à Arezzo insultant et humiliant son équipe battue par un club amateur ; les paroles d’une vidéo anti-avortement venue de Riga décrivant des scènes de fœtus déchiré et criant que n’oserait pas inventer un cinéaste ultra-gore ; une star de la télé-réalité à Porto s’en prenant à une mendiante à laquelle elle vient donner un euro (sous l’œil des caméras) après que l’infortunée lui a demandé d’aller jusqu’à cinq euros ; un vote à l’assemblée nationale grecque où de nombreux textes de lois sont adoptés à la majorité devant trois députés qui, de plus, ne votent pas. Etc.

Chaque texte est dit dans sa langue d’origine et traduit dans la langue locale via des surtitres disposés en sorte que l’on ne se torde pas le cou. Mais plus que simplement dites, les paroles sont le plus souvent chantées, scandées, « mélodiées » par une chanteuse, Bianca Iannuzzi, et un chanteur, Laurent Deleuil, qui ont travaillé avec des coaches pour les langues qu’ils ne parlaient pas, bien qu’ils soient l’un et l’autre polyglottes. Ces fantastiques interprètes sont accompagnés au piano par le sautillant Denis Chouillet. Les trois exécutent une partition musicale écrite par Pierre-Yves Macé sur les textes choisis et ordonnés préalablement par Joris Lacoste. C’est varié à l’extrême, souvent surprenant, les plaisirs des sens venant canaliser les douches froides que déversent le plus souvent ces paroles qui vont du populisme le plus gras à l’abjection la plus nauséabonde en passant des scènes d’une banalité abyssale comme ce gros lard finlandais avachi dans un canapé parlant à une bouteille de mousseux, qui sait, en songeant peut-être à Hamlet s’adressant au crâne de Yorrick.

On pourrait parler d’un récital, mais le mot n’englobe pas tout ce qui se passe sur la scène. Performance ? Il y a de cela mais pas seulement. Alors quoi ? Tour et détours de chants ? Bof. Théâtre documentaire chanté ? Vous plaisantez ! Pamphlet contre une Europe de tous les renoncements ? Oulala... Alors quoi ? Alors, assez de blabla, restons-en là.

Le festival NEXT se poursuit jusqu’au 25 nov à Lille, Villeneuve d’Ascq , Kortrijk (BE), Tournai (BE) et Valenciennes.

Suite n°3 “Europe” - Après sa création au Théâtre Garonne de Toulouse et le festival NEXT, le spectacle poursuit sa tournée :

Théâtre de la Ville, Espace Cardin, Paris, dans le cadre du Festival d’automne, du 21 au 24 nov ;

Apostrophe de Cergy Pontoise toujours dans le cadre du Festival d’automne, les 30 et 31 janvier ;

Festival Alkantara, Lisbonne, les 9 et 10 fév ;

Opéra de Reims dans le cadre du festival Scènes d’Europe, le 15 fév ;

Mousontyurm, Francfort, les 15 et 16 mars ;

Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, du 19 au 21 mai ;

Festival Baltoscandal, Rakvere (EE), en juillet.

Blablabla - Après la création à Genève, un premier volet de programmation dans le cadre du Festival d’automne et le Phénix, le spectacle poursuit sa tournée :

Maison Daniel Féry, Nanterre, du 21 au 23 nov ;

Théâtre Paul Eluard, Choisy-le-Roi, dans le cadre du Festival d’automne, les 26 au 28 nov ;

T2G, Gennevilliers, dans le cadre du Festival d’automne, du 4 au 9 déc ;

Le Volcan, le Havre, du 16 au 20 déc ;

La Parvis, Tarbes, les 9 et 10 janv ;

Le Quartz, Brest, du 16 au 18 janv ;

Théâtre de Lorient, du 23 au 27 janv ;

Théâtre de Poche, Hédé, le 2 fév ;

CDN de Besançon, du 7 au 13 fév :

Tandem, Douai, les 20 et 21 févr ;

Le Vivat, Armentières, les 6 et 7 avril ;

Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray, festival Terre de paroles, les 19 et 20 avril ;

Espaces pluriels, Pau, les 25 et 26 avril ;

Pôle culturel d’Alfortville, les 16 et 17 mai ;

Théâtre de Vanves, les 31 mai et 1er juin.

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