La sidérale splendeur de « Solaris »

Chronique des créations en voie de disparition (7). Pascal Kirsch adapte librement pour la scène « Solaris », le roman du Polonais Stanislaw Lem, un chef-d’œuvre de la science-fiction. Le spectacle transfigure le genre et nous entraîne dans un opéra cosmique méditant sur l’homme face à ses valeurs et son environnement. Un spectacle ample et envoûtant.

Scène de "Solaris" © Géraldine Aresteanu Scène de "Solaris" © Géraldine Aresteanu
On est tout de suite embarqués, transportés. Par la musique live qui ne cessera de nous accompagner en nous enveloppant de ses innombrables volutes. Par l’espace nullement réaliste qui en impose. Par les deux immenses cercles blancs de six mètres de diamètre qui le bordent, et, au centre, une voûte inversée qui surplombe un sol de parpaings pleins sur le pourtour et ajourés à l’intérieur. Par les acteurs qui se déplacent sur ce sol inégal et dont les voix nous parviennent subtilement amplifiées. C’est une expédition extrême mais d’abord un voyage introspectif, au fond de nous-mêmes, de notre vieux monde et de ses inconséquences, à l’image de la station Solaris fatiguée elle aussi, à bout de course.

Un océan énigmatique 

Sous cette station spatiale ainsi magnifiquement figurée théâtralement, « un océan gélatineux » invisible mais prégnant : la planète Solaris. Une énigme « dont la structure dépasse en complexité toutes les structures organiques connues », une planète, plus grande que la Terre, à « l’ondoyante surface » qui « dépasse complètement notre compréhension », dira Gibarian, l’un des trois chercheurs encore présents dans la station, dans un message enregistré qu’il adresse vers la Terre à son ami Kris Kelvin. « L’océan, retranché dans un silence inébranlable, est une connaissance intransmissible, en quelque langage humain que ce soit. Les valeurs et significations captées ici perdent toute substance dès que nous essayons de les traduire. Aucune notion importée de la Terre n’aide à pénétrer ses mystères. » Ce n’est pas un hasard si Günther Anders, l’auteur de L’Obsolescence de l’homme, comparait le Polonais Stanislaw Lem (1921-2006), l’auteur de Solaris, à Jules Verne. Et, dans ses notes autour de son spectacle, Pascal Kirsch cite d’ailleurs Anders : « Quand le fantôme devient réel, c’est le réel qui devient fantomatique. »

La découverte de la planète Solaris est ancienne, raconte Lem, la station a connu jusqu’à plus de soixante-dix chercheurs, ils ne sont plus que trois, Sartorius, Snaut et Gibarian, à chercher encore, à essayer de comprendre cet océan inhabité, imprévisible et diablement intelligent, nous disent-ils. Dans le message enregistré adressé à son ami Kelvin, Gibarian dit que le but d’entrer en contact avec l’océan a échoué et qu’il faut liquider la station.

Quand Kevin arrive deux mois plus tard sur la station Solaris, Gibarian s’est suicidé. Snaut prévient Kelvin : « Méfiez-vous. ». L’océan envoie des « visiteurs » dans la station. Pour se venger des bombardements de rayons irradiants que la station lui a infligés ? C’est ce qu’ont pensé Sartorius et Gibarian. Toujours est-il qu’une « visiteuse » s’impose auprès de Kevin, Ava, son ancienne femme qui s’éstt suicidée et dont il rêve. Laissons le roman et la réappropriation qu’en fait Pascal Kirsch suivre leur cours, et attardons-nous sur le trio constitué après le suicide de Gibarian et l’arrivée de Kris Kelvin dans la station.

Scène de "Solaris" © Géraldine Aresteanu Scène de "Solaris" © Géraldine Aresteanu
Sartorius, enfermé dans son laboratoire, est le plus obstiné. « La nature a créé l’homme pour qu’il apprenne à la connaître. Dans sa quête de la vérité, l’homme est condamné à savoir. Rien d’autre n’a d’importance », martèle-t-il. Staut voit en lui un « Faust à rebours » qui cherche « un remède contre l’immortalité ». Staut est le plus lucide : « Il est établi, le contact ! Seulement, ce n’est pas avec une civilisation extra-humaine. Non. C’est avec notre monstruosité, notre folie, notre honte, sublimées par l’océan », lance-t-il à Kelvin peu après son arrivée. Plus tard, ivre, il se déballonne : « Ce n’est pas à la conquête de l’espace que nous sommes partis, mais pour étendre la Terre jusqu’aux frontières du cosmos. Nous ne voulons pas entrer en contact avec d’autres mondes, nous n’avons pas besoin d’autres mondes. Que ferions-nous d’autres mondes ? Le nôtre nous suffit. Mais nous ne l’acceptons pas tel qu’il est. Partout, nous cherchons l’homme, un miroir, une image idéale de nous-mêmes, une civilisation supérieure à la nôtre, mais développée sur notre modèle, notre passé. » Lem publie Solaris en 1961, l’année où les Soviétiques envoient pour la première fois un homme dans l’espace. Des trois, Kelvin est le plus tourmenté, le plus indécis. Il songe à revenir sur terre avec Ada, dont il sait pourtant qu’elle n’est pas la vraie Ava, et cette dernière, ayant compris ce qu’elle était, une « visiteuse » envoyée par l’océan, répond « oui » quand Kelvin lui demande si elle veut mourir.

Un théâtre du vacillement

Si on connaît les versions filmiques de ce roman proposées par Andreï Tarkovki en 1972 puis Steven Soderbergh en 2002, à ma connaissance, c’est la première fois que ce livre traduit dans le monde entier est adapté au théâtre, du moins en France. Chacune de ces trois œuvres inspirées a sa cohérence et sa force, celle de Pascal Kirsch n’est pas la dernière. Au demeurant, dans un clin d’œil mâtiné de belle filiation, Pascal Kirsch met dans la bouche d’Ava, la fin de Jour blanc (dit en russe puis en traduction française), un poème d’Arseni Tarkovski, célèbre poète russe, le père d’Andreï.

De spectacle en spectacle, Pascal Kirsch, nous offre un profond théâtre du vacillement. Celui d’un individu, d’un couple, d’une communauté. En arrière-fond de Solaris, le metteur en scène cite Lacan : « Sûrement, la science-fiction, tourne autour du pot de l’inconscient collectif. » C’était le cas du premier spectacle que j’ai vu de lui (à la Générale) au début des années 2000, Tombée du jour, un voyage au bout de la nuit insomniaque d’un service de gériatrie, avec, déjà, Tarkovski pour témoin (lire ici). Pascal Kirsch allait bientôt fonder une première compagnie en tandem avec l’actrice Bénédicte Le Lamer (dont le père jouait dans Tombée du jour). Ils allaient partager différentes aventures (passant par Nijinsky ou Woyzeck) dont celle, mémorable (vu à l'Echangeur de Bagnolet), de Et hommes et pas (lire ici) adapté du roman d’Elio Vittorini  Uomini e no, un titre signifiant « exactement que nous, les hommes, pouvons aussi être des non-hommes », expliquait l’auteur, phrase qui fait écho à Solaris. Puis Pascal Kirsch devait animer un lieu, Naxox-Bobine, dans un sous-sol du XIe arrondissement avant de fonder une nouvelle compagnie Rosebud (remember Citizen Kane) et de mettre en scène pour la première fois en langue française le poème dramatique de Hans Henny Jahnn, Pauvreté, Richesse, Homme et Bête, une soirée magique pour un auteur rare (lire ici), un spectacle qui aurait dû faire le tour de tous les CDN et Scènes nationales de France, comme on espère que Solaris le fera.

Scène de "Solaris" © Géraldine Aresteanu Scène de "Solaris" © Géraldine Aresteanu
Puis il y eut, brouillant les cartes, le premier spectacle fortement exposé du metteur en scène, La Princesse Maleine (Maeterlinck) au Festival d’Avignon, un spectacle malheureusement inaccompli lors de la première avignonnaise qui fut un peu comme une maldonne. Oublions. Pauvreté, Richesse, Homme et Bête et aujourd’hui, Solaris, l’un chroniquant un village perdu, l’autre la vie dans une station sur une planète lointaine, les deux spectacles creusent la vie des hommes entre chien et loup. Quel festin théâtral entre ces deux spectacles qui se renvoient leurs balles. Directeurs, programmateurs, vous avez là, à votre portée, un fabuleux diptyque !

D’ailleurs, on retrouve dans ces spectacles les mêmes et formidables acteurs et actrices : Vincent Guédon (Kris Kelvin), Elios Noel (Gibarian), François Tizon (Sartorius), Marina Keltchewski (Ava). Complètent la distribution Charles-Henri Wolff (Breton) et Yann Boudaud (Snaut), l’acteur qui fut celui, unique, de Rêve et Folie, le dernier spectacle de Claude Régy. Filiation (entamée avec Bénédicte Le Lamer, proche de Régy) qui se poursuit avec l’acteur Yann Boudaud et le scénographe Sallahdyn Khatir. Ce dernier,après avoir signé le décor de Rêve et Folie, signe aujourd’hui celui, soufflant, de Solaris. Spectacle où l’on retrouve, avec plus encore de complicité que pour la pièce de Hans Henny Jahnn, la musique sublime signée Richard Comte. En adaptant librement le roman de Lem et en prolongeant aussi certains épisodes (comme le témoignage de Breton rapportant les faits tragiques d’une précédente expédition), Pascal Kirsch renoue avec cette écriture théâtrale comme en apnée qui faisait le charme de Tombée du jour et Hommes et pas. Son Solaris est le spectacle d’une maturité à la fois déterminée et inquiète, magnifiquement tendue. Une soirée aussi sidérale que sidérante, tout en haute tension humaine.

Spectacle vu pendant le confinement en novembre 2020,  lors d’une représentation restreinte pour programmateurs et  journalistes, au Théâtre des quartiers d’Ivry (coproducteur du spectacle), Solaris devait être à l’affiche de la MC2 de Grenoble (l’autre coproducteur) du 24 au 27 mars. Représentations annulées. Sera t-il reprogrammé à Ivry, Grenoble? Ailleurs?

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