Lettre à la mère Noël à propos de trois infortunées actrices-metteuses en scène

Où il est question de trois plus ou moins jeunes femmes actrices et metteuses en scène récemment croisées. Julie Delille, Bénédicte Le Lamer, Magali Montoya. Elles se font une haute idée du théâtre, puissante et exigeante. Elles ne surfent pas sur l’actualité, ignorant l’air du temps, elles en subissent les frimas. Mère Noël, tu devrais en parler à la hotte de ton bonhomme de mari.

Chère mère Noël,

Je te sais fort occupée par les temps qui courent, il court toujours, le temps, il ne sait faire que ça, il court si vite qu’il oublie ceux qui courent plus lentement mais souvent plus sûrement, enfin je m’égare ou, non, je ne m’égare peut-être pas, disons que je m’explique mal, que je suis un peu comme les personnes dont je vais te parler pour que tu en parles à ton bonhomme de mari, je le sais superbooké ces jours-ci, mais il doit bien avoir un peu de grain à moudre au fond de sa hotte.

Les trois amoureuses

Voici, chère mère Noël, il se trouve que, quasiment coup sur coup, j’ai rencontré trois plus ou moins jeunes femmes qui ne se connaissent pas, du moins pas personnellement, et qui ont à peu près le même problème : elles sont porteuses, l’une d’un spectacle qui existe encore et ne demande qu’à tourner, la seconde d’un spectacle quasi mort-né, et la troisième d’un spectacle resté à l’état de projet qu’elle n’arrive pas à financer.

Ces trois plus ou moins jeunes femmes ont en commun de porter très haut l’idée du théâtre, si haut qu’elles en tutoient le sublime mais elles ont un énorme défaut (qui pour moi n’en est pas un, il va sans dire) : comme elles aiment s’ébattre dans la beauté pérenne du théâtre, elles négligent l’air du temps, elles ne savent pas coller à l’actualité comme un chewing-gum à une godasse, elles ne jouent pas non plus dans le bac à sable des p’tits jeunes jouant la carte de l’adaptation cash et putasse d’un imputrescible chef-d’œuvre du répertoire.

Ce sont trois amoureuses. Elles ont lu chacune un texte qui les a bouleversées, troublées, anéanties, elles l’ont porté comme un bébé, l’ont accouché sur le papier ou sur une scène, l’ont vu grandir ou attendent de le faire, elles veulent partager leur progéniture, cette potentielle merveille, avec le plus grand nombre. La première a monté son spectacle mais peine à le faire tourner, la seconde l’a également monté récemment mais il n’est déjà plus visible, la troisième cherche à « boucler sa production », comme on dit, et on aurait pu penser que cela serait aisé puisque son précédent spectacle a été un succès public et critique. Il n’en est rien.

- Julie Delille qui a adapté et joue Je suis la bête, beau livre d’Anne Sibran. C’est son premier spectacle. Il a été répété et créé à l’Equinoxe de Châteauroux, établissement auprès duquel Delille est artiste associée (ah, si tous les directeurs de Scènes nationales pouvaient avoir la clairvoyance et l’audace du directeur de l’Equinoxe !). Je suis la bête a été joué ici et là et le sera encore un tout petit peu et puis il mourra. Hélas, puis-je dire pour l’avoir vu (lire ici). Ce spectacle figurait parmi les dix qui concouraient pour le festival Impatience. Gag : la SACD a accordé son prix à Anne Sibran qui n’a jamais écrit de pièce. Mais de Grand prix, point pour Je suis la bête. Ce spectacle était de tous le plus scéniquement accompli (jeu, espace, lumière, son). Dans une langue prenante et magnifique, il racontait une histoire d’enfant sauvage élevé, loin des hommes, parmi les bêtes de la forêt. Le texte et plus encore le spectacle touchent au plus profond de l’être humain. Ça parle au fond des bois d’abandon, de mutation, d’émigration du monde des hommes au monde animal, de solidarité aussi et de solitude. C’est beau et énigmatique, ça creuse l’humus et l’humain comme le font les spectacles de Claude Régy, Je suis la bête tutoie l’essentiel. Mais c’est un spectacle trop hors actu, trop hors tout, il n’a rien obtenu au festival Impatience. Il ne sera pas programmé comme le vainqueur d’Impatience au Festival d’Avignon, au Théâtre de Gennevilliers, etc.

- C’est ce dimanche, à la dernière de Rêve et Folie, le dernier spectacle de Claude Régy, au Théâtre de Nanterre-Amandiers, que j’ai croisé Bénédicte Le Lamer, que Claude Régy dirigea plusieurs fois et dont elle est restée proche au point que, indisponible, il lui avait demandé de le remplacer pour mener un atelier d’acteurs au Japon. Je lui demandais des nouvelles de son spectacle composé à partir des si intenses Dialogues de Leuco de Cesare Pavese, n’ayant pas pu assister à la création au Mans. Eh bien, ce spectacle n’existe plus : il aura connu quatre représentations, pas une de plus. Un auteur comme Pavese, une actrice comme Bénédicte Le Lamer, cela semble ne plus intéresser personne. Cela me laisse pantois, moi qui comme beaucoup d’autres, ne pourrais vivre sans Le Métier de vivre, ce journal que Pavese a tenu jusqu’à la veille de son suicide, moi qui comme beaucoup d’autres et à chaque fois suis tétanisé par la présence de cette actrice, Bénédicte Le Lamer.

- Cette dernière faisait partie de la distribution de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette (œuvre littéraire de haute tenue brocardée sur la place publique par un ancien président de la République devenu conseiller occulte du nouveau), texte monté intégralement et mis en scène par Magali Montoya avec cinq actrices dont elle. Un spectacle de huit heures, une splendeur (lire ici). Le bouche-à-oreille a contribué au succès de ce spectacle porté par quelques coproducteurs valeureux.

On aurait pu croire que ces derniers seraient les premiers à soutenir son nouveau projet : une adaptation de textes romanesques de Jean Rhys. Il n’en est rien. Rien de rien. Rhys ? Connaît pas. Ou peu. Ce n’est pas connu comme La Princesse de Clèves, texte célébrissime. C’est risqué. Oui, c’est risqué. Mais le risque, c’est l’honneur du programmateur. Et comme disait Jean Renoir dans La Règle du jeu : l’honneur, c’est une chose qui se perd aujourd’hui. Il suffit pourtant de lire, par exemple, Voyage dans les ténèbres ou La Prisonnière de Sargasses (c’est en Folio) et de se souvenir de la pertinence des deux précédents spectacles de Montoya pour mesurer la sagacité du projet, pour l’heure resté à l’état de projet.

J’observe, pour finir, que ces trois plus ou moins jeunes femmes ne sont pas des vendeuses de cacahuètes frelatées ni de cravates m’as-tu-vu, qu’elles ne sont pas des commerciales, ni des intrigantes et elles ne sauraient pas fourguer du shampoing à un chauve. Elles ne sont pas dans le paraître, le faux-semblant, le stratégique. Elles sont ce qu’elles sont.

Il y aurait d’autres histoires à raconter du même tonneau, mais Noël approche. Alors, chère mère Noël, si tu pouvais toucher deux mots à ton mari le père Noël, à propos de ces trois plus ou moins jeunes femmes, sait-on jamais ? C’est un homme, il sait être droit dans sa hotte, il saura parler aux hommes largement dominants dans les institutions théâtrales.

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