Nathalie Béasse : le chœur, la meute et l’enfant

Le Théâtre de la Bastille continue d’interroger le chœur en invitant une fidèle du lieu : Nathalie Béasse. « La Meute », créé pour l’occasion, réunit seize individus volontaires et disparates. Ils mettent tout leur c(h)œur à l’ouvrage pour suivre les pistes sensibles, pour tous et pour chacun, de la mise en scène.

Séance de répétition de "La meute" © dr Séance de répétition de "La meute" © dr

Le Théâtre de la Bastille poursuit son focus autour de la notion de chœur (lire ici) en invitant Nathalie Béasse. Rien de plus logique. D’une part, Nathalie Béasse est venue régulièrement de l’ouest de la France (sa compagnie est basée à Angers et elle a été artiste associée à la scène nationale de Saint-Nazaire) présenter ses spectacles au Théâtre de la Bastille (quatre depuis 2009) où sera accueillie sa prochaine création fin septembre, Le bruit des arbres qui tombent. D’autre part, les notions de groupe, de bande, de fratrie sont au cœur de son travail, autant de déclinaisons possibles de la notion de chœur.

Cependant, Nathalie Béasse préfère parler de meute. Laquelle est plus sauvage, plus imprévisible, plus instinctive, plus animale. Le chœur est plutôt du côté du semblable, la meute convoque volontiers le dissemblable. C’est ce qui fonde la démarche de Béasse : « comment un individu peut-il se fondre dans un groupe tout en se distinguant ? » se demande-t-elle dans le programme et dans chacun de ses spectacles.

Pour La Meute créé pour le Théâtre de la Bastille, elle n’était pas entourée par les acteurs qui, autour d’elle, forment une fratrie fidèle, mais devait diriger  seize comédiens amateurs ou spectateurs volontaires (dans la mouvance de « L’occupation de la Bastille » l’an dernier) avec lesquels elle a travaillé trois week-ends. Soit six séances de travail. Le résultat n’est pas à proprement parler un spectacle, mais un jeu de pistes (dans les forêts et les vallons, les chiens de la meute suivent des pistes). Des pistes possibles, amorcées. Des variations, des esquisses, des propositions. Rumeurs, grondements, courses effrénées, moments d’écartèlement individuels ou petits groupes explorant le couple intégration/exclusion.

En utilisant ces mots trop abstraits, je trahis malgré moi la démarche de Nathalie Béasse qui part et revient toujours au concret, qui est mue par des corps, des lumières, des couleurs, des souffles bien avant les mots. Ainsi cette séquence où les seize recomposent à la diable la façon dont ils sont habillés et chaussés. L’unisson y est une domestication tacite et une organisation tactile de la dissonance. Alors, dans un moment d’accalmie au cœur du cyclone, dans un moment de deuil ou de perte, dans un moment de regroupement avant l’abîme, l’assaut ou la nuit solitaire, le chant devient possible : « Besame » bouches fermées, ou « Dis, quand reviendras tu » de Barbara où une voix contamine peu à peu les autres. C’est beau et fragile comme un château de cartes,  réconfortant comme un brasero qui apparaît dans la brume un soir de perdition, c'est, pour chacun, un capteur de secrets. Le théâtre est le dernier lieu de la veille et de la veillée, nous dit Nathalie Béasse.

Et puis, il y a dans La Meute comme un miracle de bonté et de beauté, une chose que l’on voit rarement sur une scène et encore moins dans un groupe qui se dépense sans compter sur un plateau : une femme enceinte (l’accouchement est relativement proche) dont la robe noire ne dissimule en rien le ventre rond comme un ballon. Elle ne peut pas courir aussi vite que les autres, marteler le sol avec autant de vigueur, et même si elle est très volontaire, au soir du premier jour de travail elle avait failli renoncer. Nathalie Béasse a su la convaincre de rester. Et c’est tant mieux. Et c’est juste. Car de l’écart, du pas de côté, de la différence porte en elle, jusqu’aux rêveries que son état suscite chez le spectateur, tout est constitutif de la démarche de Nathalie Béasse. Cet enfant qui n’est pas encore né, cet enfant qui va naître, c’est aussi moi, toi, nous, naissant, renaissant chaque soir au théâtre.

La Meute, au Théâtre de la Bastille, 21h, dim 17h, jusqu’au 21 mai.

Quatre spectacles de Nathalie Béasse seront à l’affiche de la Biennale de Venise à la fin juillet.

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