Quand Alexander Zeldin cuisine la pauvreté, le théâtre se met à table

Après la splendeur de « Love », avec moins de force mais autant d’obstination, dans « « Faith hope and charity » le jeune auteur et metteur en scène anglais, se concentre sur la communauté fragile d’une cantine pour démunis condamnée à disparaître, victime d’une opération immobilière.

scène de Faith, hope and charity © Maxime Bruno scène de Faith, hope and charity © Maxime Bruno

Il y a un peu plus de deux ans, on découvrait le travail du jeune anglais Alexander Zeldin avec Love (lire ici). C’était là le second volet d’une trilogie baptisée « Les inégalités » dont on aura pas vu le premier volet. Voici le troisième, Faith, hope and charity, rien à voir avec la pièce d’Odon von Horvath La foi, l’espérance et la charité. En revanche, on ne peut pas ne pas penser à la pièce de Tchekhov, la Cerisaie : d’un côté la chronique d’un domaine qu’il va falloir vendre et quitter où règne la maîtresse des lieux, Lioubov Raneskaïa; et de l’autre l’histoire d’un local tenant lieu de cantine ouverte aux démunis ou règne la cuisinière bénévole, Hazel ( l’enveloppante et rassurante Liewella Gideon).

Cependant, tout sépare la magnifique cerisaie en passe d’être vendue avec sa maison de maître (pour laisser place à des lotissements) de la cantine pour démunis au toit fuyant (un seau où l’eau tombe goutte à goutte donne le tempo), un lieu qu’il va falloir quitter après trente ans de service et de réconforts,pour laisser place à une opération immobilière haut de gamme.

Entre la présentation en France de deux spectacles créés en Angleterre, Alexander Zeldin est devenu artiste associé à l’Odéon théâtre de l’Europe et prépare un spectacle avec, pour le première fois, une distribution française. Enfin comme Love, Faith, hope and charity est présenté dans le cadre du Festival d’automne où il aurait dû être à l’affiche en décembre dernier.

Zeldin n’a pas fait d’études théâtrales mais sa rencontre (comme assistant) avec Peter Brook et sa collaboratrice Marie-Hélène Destienne a changé sa vie (comme il le raconte à Chantal Boiron dans la revue bilingue français-anglais UBU N°68/69), trouvant là une sorte d’école de la simplicité. Zeldin ne part pas de pièce existantes mais il écrit à partir du réel, et nombre de rencontres, loin de tout béat verbatim La pièce est prête pour le début des répétitions, elle peut être modifiée au cours du travail, mais à la marge.

Dans le programme, Zeldin -qui signe bien sûr le texte et la mise en scène - dit avoir rencontré à Sheffield deux personnes qui tenaient une banque alimentaire. Outre les repas distribués, elles avaient organisé une chorale (Zeldin dit également avoir passé beaucoup de temps avec des chorales londoniennes de sans-abris). C’est là le socle du spectacle.

Zeldin a observé, écouté, partagé, s’est imbibé de tels lieux et ceux qui les fréquentent pour façonner une pièce qu’il écrira seul tout en pensant à ceux qui la joueront, soit une réunion de personnes dont le théâtre est le métier et d’autres dont la rue et la pauvreté sont le lot (les cantines de rue, les foyers, ils connaissent) comme c’était déjà le cas pour Love. Les uns nourrissant les autres et inversement.

Tout se passe donc dans la cantine. Des tables et des chaises que l’on installe et que l’on range après le repas, la cuisine au fond, les toilettes où l’on se réfugie, une porte d’entrée étroite côté jardin par où l’on entre et sort, une porte vitrée côté cour, plus mystérieuse connue des solitaires comme Bernard (Sean O’ Callaghan). Hazel et l'homme qui dirige la chorale s’affairent. On entre, on s’assoit, on parle. Pour chacun, c’est un lieu-refuge, un endroit où passer un moment avec d’autres, un lieu où parler autant qu’écouter. Mais parler pour certains ne va pas de soi. Tous forment une communauté précaire, éphémère, en sursis. Un lieu de passage où faire provision de chaleur humaine, une aire de repos entre deux galères dont on préfère ne trop rien dire.

Chacun se livre par bribes sans s’épancher (on est pas là pour faire pleurer Margot), pudeur oblige. Dans leur mal être, leur nœuds, parfois leur exubérance maladroite, les corps en disent souvent plus que les mots chez Zeldin. Comme dans les pièces de Tchekhov, il n'y a pas d’histoire, d’intrigue mais des petites histoire de rapports humains parcellaires, trop parcellaires peu-être. On s’attache à certains, comme Bernard (qui fait penser au Firs de la Cerisaie), mi ours mi veilleur du lieu, d’autres manquent de consistance ou se résument par trop à leur immédiateté. Le théâtre des entrées et sorties que la pièce met en place comme dans une revue de music-hall ou un défilé de mode, ne laisse pas à la vacuité et aux faux-rythmes, le temps d’extrapoler leurs richesses et leurs abîmes. La chorale, à la fin des fins,  les réunit tous, ils chantent, dernier moment de gaîté collective avant de vider les lieux par arrêté municipal. Chacun part avec un souvenir. Ni eux, ni nous n’oublieront la bonté, la bienveillance de la reine Hazel.

Théâtre de l’Odéon, ateliers Berthier, jusqu’au 26 juin, du 1er au 4 juillet au Festival de Vienne.

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