Le Off d’Avignon : Pauline Bayle et François Cervantes ne sont pas seuls en scène

One man/woman show de vedettes de feuilletons télé et de la bande à comiques, exhibition-promo perso, pièce balbutiante pour acteur en herbe, etc., le « seul en scène » est un must du Off. Rares sont ceux qui portent haut cet exercice solitaire. C’est le cas de l’aîné François Cervantes et de la cadette Pauline Bayle. Lui avec Erik, elle avec Eric.

Scèbe de "Prison possession © Christophe Raynaud de Lage Scèbe de "Prison possession © Christophe Raynaud de Lage
Dans la forêt inextricable du Off avignonnais, les arbres solitaires ont parfois belle allure. Le beau nom de solo a été remplacé par le bien peu seyant « seul en scène », expression plus prisée par la machine à communiquer. Un acteur seul en scène ne l’est pas. Il dialogue avec un texte qu’il lui arrive parfois d’avoir écrit, très souvent avec un metteur en scène et toujours avec un régisseur de salle. Il dialogue avec des ombres, des absents, des visions. C’est un exercice difficile, car l’acteur est nu, même emmitouflé sous un manteau.

Poésie et biographie

Dans Prison possession, François Cervantès apparaît dans un halo de lumière douce, debout, à une distance respectable du public. On devine à peine le bas de son corps, l’extrémité de ses bras reste dans l’ombre. Il commence : « Je m’appelle François Cervantès, je suis né le... » Il nous raconte comment parler lui a longtemps été difficile. « Mais enfin, pourquoi tu ne dis jamais rien ? » lui avait dit son père un dimanche où il l’emmenait disputer un match de foot. A 13 ans, il se relève la nuit, pour écrire. Puis un jour; il rencontre le théâtre. Depuis il vit « entre les corps et les mots ».

Les années ont passé. Français Cervantès a créé sa compagnie, l’Entreprise, basée aujourd’hui à Marseille. Cette année, il est triplement présent à Avignon. Dans le Festival, avec Claire, Anton et eux, un magnifique travail qu’il a mené avec les acteurs du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Dans le Off, à l’Entrepôt, avec Face à Médée, pièce dont il est l’auteur et le metteur en scène et qui est interprétée par Anne Cartier, Hayet Darwich et Catherine Germain, un spectacle d’une belle intensité (lire ici). Et donc au 11 Gilgamesh Belleville, bonne adresse du Off, il interprète Prison possession.

Il y a quelques années, on a proposé à François Cervantès de travailler avec des détenus. Il n’avait jamais pénétré dans une prison. On lui organise une visite. Il demande à la bibliothécaire quels sont les livres qu’empruntent les détenus : de la poésie et des biographies, pas de fiction. « Je pense à cela pendant tout le reste de ma visite. » Quelques semaines plus tard, il propose de correspondre avec des détenus. C’est ainsi qu’il fait connaissance avec Erik. Par lettres, Erik raconte sa vie à « François », ses premiers vols de mobylette et l’escalade qui s’ensuit, ses incarcérations, ses révoltes contre l’enfermement, comment il a dû se durcir pour ne pas se faire dévorer « dans ce monde de complot et de traîtres ».

« Cher François »

Le corps de François Cervantès ne bouge pas. Il nous parle doucement, sans accent particulier, si ce n’est ici et là, une façon d’assouplir la phrase, comme pour décontracter l’attention avant qu’elle ne retrouve la ligne de sa concentration. Le silence du public est impressionnant. L’écoute, totale. Une discrète ponctuation musicale annonce le second mouvement : la tentative d’évasion d’Erik par hélicoptère avec des complicités du dehors. C’est à deux doigts d’échouer mais le voilà parti. Il sera repris, blessé, soigné à l’hôpital, placé à l’isolement dans une autre prison.

Erik, qui avait cessé d’écrire des lettres commençant par « Cher François » alors qu’il préparait son évasion, écrit à nouveau, après sa nouvelle incarcération. La correspondance s’approfondit, elle touche par petites touches concrètes le fond et les ressorts de l’être emprisonné et isolé. Erik en parle avec une lucidité et une acuité sidérantes. Cela peut se lire, en marge, comme un plaidoyer contre les QHS, Quartiers de Haute Sécurité (« les quartiers d’isolement sont des fabriques de monstres », écrit Erik à François). C’est plus sûrement une amitié épistolaire, c’est avant tout une introspection, un voyage intérieur extraordinaire. Du fond de sa prison, seul dans sa cellule, Erik s’évade par les mots.

François Cervantès écrit à Erik qu’il est devant les spectateurs et qu’il est en train de leur raconter l’isolement qui est le sien. Alors Erik écrit une lettre qu’il adresse aux spectateurs. Le spectacle touche au vertige. Erik parle de sa propre enfance, de sa découverte des mots, proche de celle de François Cervantès racontée au début de Prison possession. Le spectacle devient comme un roulis entre les mots de ces deux êtres. L’écrivain Cervantès devient le porte-parole d’Erik, l’acteur Cervantès porte ces mots à ses lèvres sans que son visage ne bouge, sauf une fois un regard sur le côté comme un chien, un ami que l’on appelle.

Scène de "Clouée au sol" © Marina Raurell Scène de "Clouée au sol" © Marina Raurell

Tout autre ambiance pour Clouée au sol, autre voyage extrême où l’on verra l’héroïne atteindre elle aussi ce qu’Erik définit comme « un univers mental qui n’a plus rien à voir avec l’univers commun ».

L’oiseau bleu

Nous quittons la France pour les Etats-Unis, où l’on rencontre une jeune Américaine, pilote de chasse, capitaine dans l’US Air Force. Elle pilote un Tiger, son Tiger. Elle n’aime rien tant qu’être « seule dans l’immensité du bleu », c’est là, dans son cockpit, entourée d’une pureté enivrante, qu’elle vit pleinement sa vie. A l’abri de sa combinaison androgyne, elle se sent surpuissante. D’un geste du doigt, elle balance les munitions qu’elle porte sous son ventre. Elle ne voit pas ce qu’elle tue, elle sait que sa mission aligne des cibles pour foudroyer les seuls partisans de Ben Laden.

Clouée au sol est une pièce d’un auteur dramatique américain que l’on connaît mal en France, George Brant. Admirable traductrice, Dominique Hollier restitue l’écriture jazzy de la pièce faite de répliques brèves, comme respirées, accumulant les montées de rythme et de jouissance. Le style de Brant est fondé sur le souffle. Une langue à jouer portée par l’interprétation musclée, tendue et, vers la fin, illuminée de l’actrice Pauline Bayle dirigée par l’acteur et metteur en scène Gilles David. Ce dernier avait découvert le texte en le lisant à ce festival de textes contemporains qu’est la Mousson d’été.

La pilote qui vit sur un nuage et même au-dessus, dans le bleu du ciel, va connaître deux épreuves qui vont bouleverser sa vie. Lors d’une permission, elle entre dans un bar où elle a l’habitude de rembarrer les hommes en disant le métier qu’elle fait, mais cette fois un homme s’attarde, elle n’est pas insensible à ses yeux. « C’est Eric / je l’emmène chez moi / on baise », dit-elle. Elle parle comme elle vit, bille en tête. De retour dans sa base lointaine, elle communique par Skype avec Eric. Bientôt, la pilote constate qu’elle est enceinte, elle doit prendre congé de son Tiger. Elle annonce la nouvelle à Eric en espérant qu’il la trouve heureuse ; aussitôt, il fond en larmes. C’est un homme propice aux larmes. La pilote appelle toujours sa fille Samanta Sam, diminutif qui vaut pour les deux sexes, à l’instar de sa combinaison de pilote dont George Brant fait un élément moteur. La musique du groupe ACDC en est un autre.

L’autre épreuve survient bientôt. Quand la pilote revient à l’US Air Force, elle pense retrouver son Tiger. Son supérieur lui explique que les pilotes de chasse, c’est fini, l’heure est aux drones, aux Reaper à onze millions de dollars l’unité. Les UAV (véhicules aérien sans équipage) équipent ce qu’elle nomme avec mépris la « Rocking-Chair Force ». Mais les ordres sont les ordres, elle ne peut qu’obéir.

Drone de drame

On avance dans le récit par répliques courtes, scandées, auxquelles la voix grave et le corps prêt à décoller de l’actrice Pauline Bayle, debout devant nous, en pleine lumière, bras ouverts comme des ailes, offrent une belle amplitude.

La voici affectée dans une base près de Las Vegas. Chaque jour, elle s’y rend seule en voiture, enfile sa « combi » et, entourée d’une équipe, devant un écran, elle pilote un drone qui traque les terroristes au Moyen-Orient. Elle tue le jour et rentre chez elle le soir, retrouve homme et enfant. Tuer des gens sans courir le moindre danger la perturbe. Le bleu aussi lui manque. Le père de sa fille a trouvé un emploi dans un casino de Las Vegas, il travaille la nuit, le couple ne baise plus.

La pilote devient de plus en plus obsédée par les caméras de surveillance dans les rues, au supermarché, dans les cabines d’essayage, elle qui avec son drone dernier modèle surveille les mouvements suspects sur les routes afghanes ou irakiennes. Sa fille l’énerve à toujours vouloir jouer avec ses poneys en peluche. Tout l’énerve car elle est sur la piste du numéro deux de Ben Laden qu’elle surnomme le Prophète. Mais est-ce bien lui dans la voiture qu’elle suit sur son écran ? Elle veut l’identifier et le massacrer d’un geste, une simple touche appuyée dans le désert américain qui provoque une explosion meurtrière sur une route au Moyen-Orient. Obsédée par ce combat réel et irréel, elle en oublie d’ôter sa « combi » avant de rentrer à la maison. Elle bascule. 

« Je suis devant l’écran / le désert / la guerre : je piste le Prophète / je piste sa voiture ma voiture / ce sera pour aujourd’hui / Je sais que ce sera aujourd’hui / ce sera moi / je serai celle qui t’effacera / Tu es le Prophète mais je suis Dieu ».  Une petite fille court sur l’écran derrière la voiture. Le véhicule s’arrête. Un homme en sort, c’est le « Prophète ». Elle hallucine. La chute de ce récit, monté de plus en plus en puissance comme le Tiger lorsqu’il atteignait le bleu, sera brutale. Belle pièce, bon travail rythmique, formidable actrice.

Avignon le Off : Prison possession, à 12h15 au 11 Gilgamesh Belleville, Face à Médée à l’Entrepôt à 17h20 (ces deux spectacles jusqu’au 28 juillet sf 18 et 25). Clouée au sol à 16h20 au Nouveau Ring, jusqu’au 28 juillet.

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