Trois actrices face à l’amour fou de Médée

Avec sa compagnie l’Entreprise basée à Marseille, François Cervantes revisite le mythe de Médée, à travers le regard de trois femmes d’aujourd’hui, trois de ses actrices : Anna Carlier, Hayet Darwich et Catherine Germain. Une tragédie intime de l’amour à mort.

Scène de "Face à Médée" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Face à Médée" © Christophe Raynaud de Lage

Elles sont trois. Tout à l’heure, elles s’interpelleront par leur prénom de femme, d’actrice, Anna, Hayet, Catherine. Pour l’instant, la lumière se fait sur elles, debout, en robes amples, elles regardent droit devant elles. Elles font face au public du Théâtre du Merlan à Marseille, accolé au flanc d’un centre commercial des quartiers Nord.

Elles font face à Médée, dont elles racontent l’histoire par successions de visions. Les trois actrices interprètent Face à Médée, pièce écrite et mise en scène par François Cervantes. La salle est comble, bavarde (le spectacle a commencé avec retard et puis, à Marseille, la parole est d’or), mais dès qu’elles apparaissent éclairées par le « plasticien lumière » Dominique Borrini, dès qu’elles commencent à parler, le silence se fait, s’installe, noue les gorges. Tout de suite, elles nous parlent de meurtre, tout de suite elles nous parlent d’amour.

 Une femme dévastée 

Le mythe de Médée traverse les siècles, les mers, bloc opaque d’énigmes, de broderies, d’interprétations, d’appropriation, de possibles. D’Euripide à Heiner Müller en passant par Hans Henny Jahnn et Jean-René Lemoine, nombreux sont les auteurs dramatiques qui s’en sont emparés. François Cervantes s’inscrit dans cette liste de haut lignage. A chacun sa vision, son approche. Celle de Cervantes se fonde sur une force dévastatrice : l’amour fou, absolu, non négociable. Un amour qui habite Médée jusqu’à ses tréfonds, se fout des règles, des lois, des frontières, des coutumes, de la famille. Un amour sauvage qui est prêt à tout sacrifier. Cervantes propose un glissement de temps vers aujourd’hui et un anonymat des héros qui rend cette vieille histoire plus saisissante encore

C’est cela que racontent et vivent Anne, Hayet et Catherine, accompagnées par une houle sonore conçue par Xavier Brousse. Trois femmes, trois corps de femmes, trois actrices qui s’appellent par leur prénom et s’épaulent pour s’enfoncer dans cette histoire qui, forcément, les remue. Il leur arrive de passer le gué, de parler de la Médée qui gît en elles, d’être, par fulgurances, Médée.

Tout commence par la stupeur monstrueuse du premier regard et son envahissante certitude : ce type, cet étranger, venu assujettir son père (un gros propriétaire, un homme d’affaire), ce barbare prêt à détruire ce pays pour y piquer tout l’or qu’il recèle, elle le voit, elle voit cet homme qui la regarde et c’en est fini de tout. Elle devient instantanément sa complice, s’enfuit avec lui. Son petit frère suit sa sœur bien-aimée ; dans la voiture, après l’avoir embrassé, elle le tue. Dans le mythe, elle découpe son petit frère en morceaux qu’elle laisse sur le chemin pour semer ses poursuivants. Chez Cervantes, elle égorge son petit frère et le jette par la portière. La scène n’en est que plus concrète, « parlante ». Cervantes n’actualise pas, il rend visible.

 Un amour sans limites

Cette scène viendra plus tard dans le spectacle qui commence par la fin : les années sont passées, Médée et Jason (dans le texte de Cervantes, ils ne sont jamais nommés) vivent dans un autre pays où ils ont trouvé refuge auprès d’un homme d’affaire très puissant. Elle a eu deux enfants, son amour reste aussi fou qu’au premier jour, sa beauté s’est flétrie. Lui est un politique, un stratège, il est resté jeune, sensible à la beauté des jeunes filles, il s’apprête à épouser la fille de son protecteur tout en se réservant la garde des enfants. Elle (Médée) est en trop, on l’expulse comme une émigrée sans papiers. Elle fait mine d’accepter, demande un délai Alors, par un amour exacerbé par l’éloignement de l’autre, un amour qui reste illimité et donc sans limites, c’est par amour non par vengeance qu’elle tue ses deux enfants qui n’avaient jamais trouvé leur place en elle, la mère n’avait jamais supplanté la femme, elle avait regardé ses enfants grandir avec indifférence toute à l’emprise de l’amour d’un homme. Elle va jusqu’au bout, tuant tout ce qui entoure l’aimé qui la rejette. Elle introduit des explosifs et un détonateur dans le bouquet de mariage de la future épouse. Devant l’autel de l’église du mariage, le bouquet explose tuant la fille et son père.

Quelle force en elle fait qu’elle en arrive à ces extrémités ? A cette dévastation ? Chaque actrice répond à sa manière, par son jeu. Anna Carlier est la plus fragile, la plus vulnérable, la plus secrète, la moins disante, son regard, ses mains précèdent ses mots, ses yeux sont constamment vitrés de larmes, elle avance comme au bord de l’évanouissement, les deux autres lui tendent la main, la protègent, parfois elle devient légère et forte à la fois. Hayet Darwich est la plus rageuse, la plus effrontée, la plus osée, celle qui comprend Médée par son ventre, son sexe jamais rassasié, elle dit la sauvagerie sans bornes de l’amour, elle est celle qui investit le plus la parole de cette femme non nommée. Catherine Germain est la plus mûre, la plus armée pour tutoyer la tragédie, parler aux morts, circuler entre la femme et la mère. Sa voix porte plus car elle vient de plus loin dans le temps, elle fait autorité avec douceur, c’est la seule à s’adresser ouvertement au public, c’est peut-être aussi la plus proche de celle dont aucune des trois ne dira jamais le nom, pas plus que celui de son mari ou des autres. Trois couleurs, trois approches d’actrice.

 Un fébrile accompagnement

Au fil des répétitions qui se sont déroulées par petites périodes sur presque deux ans, François Cervantes a infléchi le texte initial (une nouvelle écrite d’un jet) allant jusqu’à y inclure plusieurs souvenirs personnels de chacune des trois actrices. Il propose à ces dernières un jeu en lisière : ni incarnation, ni distanciation, un fébrile accompagnement. Physique autant qu’affectif. Trois possibilités d’« elle ». Non un partage en trois voix, mais bel et bien trois voies, trois sensibilités, un anti-chœur. Quand les actrices se déplacent sur le vaste plateau du Merlan, elles laissent sous leurs pieds nus des traces crayeuses, comme une écriture à déchiffrer. Parfois des vapeurs montent du sol, parfois aussi des flocons d’on ne sait quoi tombent des cintres, légers comme les plumes d’un duvet. Des touches qu’un peintre ajoute au dernier moment en prenant du recul, pour mieux équilibrer sa toile. Des touches qui viennent comme éponger les larmes avant qu’elles ne coulent trop.

Au sein de la compagnie l’Entreprise basée à Marseille (une dizaine de spectacles au répertoire), Catherine Germain est une complice de longue date de François Cervantes. Ensemble, ils ont écrit un livre extraordinaire : Arletti, vingt ans de ravissement (coédition Magellan & Cie / Édition Maison), où est raconté comment Catherine Germain a inventé et fait vivre son clown Arletti, à travers bien des spectacles impressionnants comme Le Sixième Jour, en tournée prochainement. Anna Carlier et Hayet Darwich faisaient partie de L’Epopée du grand Nord, ce vaste chantier de création avec des habitants des quartiers Nord de Marseille (lire ici) mené par Cervantes avec Catherine Germain à ses côtés. Nombre de ces habitants étaient dans la salle pour venir voir Face à Médée. Les candidats à l’élection présidentielle assez fortiches pour dire des âneries en matière de culture populaire feraient bien de venir faire un stage de formation accélérée au Merlan.

Face à Médée, a été créé au Merlan les 19 et 20 janvier, il sera le 9 mars à l’espace Diamant d’Ajaccio, le jeudi 16 mars au Carré à Château-Gontier, le 27 avril à l’Estive de Foix, puis en juillet dans le Off d’Avignon.

Le Sixième Jour, du 28 mars au 8 avril au Théâtre des Bernardines à Marseille.

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